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« Il faut mettre la technologie au service de l’Homme, et non l’inverse. »

Monseigneur Paul Tighe, évêque, analyse l'impact des nouvelles technologies pour le compte du Vatican, et il n'est pas hyper serein face à l'évolution actuelle d'Internet.

par Guillaume Renouard
25 Novembre 2016, 6:00am

En tant que secrétaire adjoint du Conseil Pontifical de la Culture, Monseigneur Paul Tighe s'acquitte d'une mission délicate : il analyse l'impact des nouvelles technologies sur notre monde, en particulier l'essor de l'internet et des réseaux sociaux. Originaire du comté de Meath, au nord-est de l'Irlande, ordonné prêtre à vingt-cinq ans, diplômé de théologie morale à l'université pontificale grégorienne, il rejoint le Vatican en 2007, après un passage par le diocèse de Dublin. Le pape Benoît XVI le nomme alors directeur de la communication du Vatican sur les réseaux sociaux. Après huit ans de bons et loyaux services, il rejoint le Conseil Pontifical de la Culture, où il développe une réflexion sur les apports des nouvelles technologies et les défis qu'elles posent à l'humanité.

Ses travaux partent d'un constat : les nouveaux outils de communication offerts par la révolution numérique ne sont pas neutres, ils transforment la manière dont les humains échangent et se comprennent. En 2015, un journal scientifique publiait ainsi un article intitulé "Exposition aux informations et opinions différentes sur Facebook". En agrégeant les données de 10 millions d'utilisateurs américains, l'étude parvient à la conclusion que les algorithmes du réseau social conduisent à nous présenter massivement des contenus concordant avec nos positions idéologiques. Ils nous masquent ainsi les positions divergentes et rendent toute une partie du monde invisible. Le Wall Street Journal a, en réaction, conçu une page comparant les articles partagés sur les fils d'actualité des citoyens de sensibilité républicaine et démocrate.

En 2012, dans un article baptisé "Le défi de l'Eglise dans une culture digitale", Monseigneur Paul Tighe s'inquiétait également de cette dérive : « Dans la sphère politique, le risque est que les individus ne consultent que des médias qui partagent leurs avis personnels, sans être exposés à des positions alternatives ni à des débats et discussions raisonnés. Cela créera en retour des tendances politiques de plus en plus polarisées et conflictuelles, avec peu d'espace pour les voix appelant à la modération et au consensus. » J'ai souhaité le rencontrer à l'occasion du Web Summit pour en discuter.

Motherboard : On le sait, tous les chemins mènent à Rome. Mais quelle route mène du Vatican au Web Summit ? Comment en êtes-vous venu à vous intéresser aux nouvelles technologies ?

Monseigneur Paul Tighe : Je pilotais auparavant la communication du Vatican sur les réseaux sociaux. J'ai ainsi participé à un projet de refonte de la communication dans son ensemble, en prenant en compte les changements induits par le digital. Le Vatican se devait de concentrer ses activités de communication dans un seul organisme : auparavant, la télévision, la radio, la presse écrite et la communication par l'internet étaient gérées par des organismes différents. Nous avons créé une gouvernance unifiée dotée d'un budget unique, et s'adressant à l'ensemble des canaux. Mon poste a alors de fait cessé d'exister, et je pensais ma mission auprès du Vatican accomplie, lorsque le Pape François m'a demandé de travailler dans le domaine de la culture. J'ai ainsi pris un peu de recul, et me suis attaché à comprendre les implications sociales et culturelles induites par les réseaux sociaux. Ces nouveaux canaux de communication changent la manière dont nous nous rencontrons, dont nous échangeons et dont nous construisons notre pensée. Je suis donc au Web Summit pour comprendre les enjeux des dernières évolutions technologiques et la façon dont les professionnels du secteur perçoivent l'avenir, afin de déterminer comment l'Eglise peut faire partie de la discussion. Comment pouvons-nous employer le formidable potentiel des nouvelles technologies pour faire du monde un endroit meilleur ?

Vous pensez que les canaux de communication ne sont jamais agnostiques. Il ne s'agit pas de simples moyens d'échanger de l'information : ils structurent également la manière dont nous recevons, digérons et transmettons cette dernière. Comment se traduit selon vous l'impact des réseaux sociaux ?

Tout d'abord, les réseaux sociaux offrent un grand nombre de perspectives formidables. Ils permettent de nouer et entretenir des liens avec les autres, d'ouvrir une fenêtre sur le monde depuis son ordinateur et de se connecter à la grande famille humaine… Leur utilisation massive par les jeunes générations traduit un appétit de celles-ci pour les rencontres et la formation de liens humains. Mais les réseaux sociaux contiennent également en eux les germes de plusieurs dérives potentielles. D'abord, on tend à y dire des choses que l'on ne dirait jamais dans la vie réelle. Il est beaucoup plus facile de se montrer irrespectueux, ou même injurieux derrière son écran qu'en face à face. C'est pourquoi le Pape François a demandé aux croyants de se comporter sur les réseaux en « bons voisins ». Ils doivent être employés pour établir une culture du respect, du dialogue, permettre de construire des amitiés plutôt que des divisions. Ce qui nous amène à la deuxième dérive possible : l'aveuglement et la polarisation auxquels ils peuvent conduire.

On tend à ne voir que la partie du monde qui nous arrange. Beaucoup d'Américains se sont étonnés de la victoire de Donald Trump en affirmant que personne ne le soutenait parmi leurs contacts Facebook…

Absolument. Nous tendons à échanger uniquement avec des personnes qui partagent nos idées, et à ne lire que des sources d'information qui les renforcent. Cela part souvent d'une bonne intention : nous souhaitons identifier les sources fiables d'information, mais très souvent, nous jugeons de la fiabilité d'une source en fonction de notre propre conception du monde, déjà établie. Ainsi, nous ne nous informons plus pour apprendre de l'autre, améliorer notre compréhension du monde et cheminer vers la vérité, mais simplement pour renforcer nos préjugés. Nous devons réapprendre à tirer des enseignements de la différence, plutôt qu'à la rejeter en bloc. Si je dis nous, c'est parce que l'Eglise est loin d'être épargnée ! La société séculière n'a pas le monopole de la division, loin de là. Ceux qui se définissent comme traditionalistes, par exemple, refusent de voir quoi que ce soit de bon dans les idées des plus modérés…

Avez-vous tenté de mettre en place des réponses qui pourraient servir d'inspiration à plus grande échelle ?

Il y a bien sûr quelques principes simples, comme la suppression des commentaires irrespectueux sur les sites des publications catholiques. Mais je me souviens surtout qu'en 2011, pour la béatification de Jean-Paul II, à Rome, nous savions que de nombreux blogueurs et journalistes catholiques seraient présents et nous en avons sélectionné quelques-uns que nous avons rassemblés dans une même pièce. Il y avait à la fois des conservateurs et des progressistes, qui se seraient probablement jetés des noms d'oiseaux sur la toile, mais qui cette fois-ci ont discuté calmement et compris que les choses étaient plus complexes que ne le laisse penser le prisme de l'internet. Peut-être qu'il est possible de s'inspirer de cette expérience pour amener à davantage de dialogue en ligne : développer les possibilités d'interaction vidéo, pour inciter les gens à se parler directement. Emmanuel Levinas soulignait l'importance du visage dans les interactions sociales. Il faut dévoiler le visage derrière l'écran. Je crois que l'Eglise peut y aider. Nous pourrions également créer des colloques, des événements rassemblant des individus intéressés par des problématiques similaires sur la toile... Le Pape Benoît XVI demandait aux chrétiens de donner une âme à l'internet. C'est pourquoi nous nous frottons au monde digital. Nous serons également présents au SXSW, à Austin, en mars : un environnement qui peut sembler curieux pour l'Eglise !

La vision du monde biaisée que peuvent donner les réseaux sociaux vient aussi du fait que certaines catégories de la population n'y ont pas accès ou sont sous-représentées.

Le manque de confrontation à l'altérité est, en effet, aussi imputable à la fracture numérique. De nombreux individus dans le monde n'ont pas accès à l'internet et aux réseaux sociaux. Ce n'est pas seulement le cas dans les pays en voie de développement, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis, où les personnes âgées et les catégories les plus pauvres sont moins représentées. Certains individus sont ainsi exclus de la manière dont le monde est débattu et construit. Il est également urgent de s'attaquer à ce problème.

Les réseaux sociaux ne sont que l'une des composantes de la révolution digitale. L'autre grand sujet du moment est sans aucun doute l'intelligence artificielle, omniprésente dans cette édition 2016 du Web Summit. Les récentes avancées en la matière et la popularité croissante de thèses prométhéennes, notamment la théorie de la Singularité, posent un grand nombre de questions métaphysiques sur l'essence de l'homme...

Il est important de s'interroger sur le statut de l'intelligence artificielle. Si nous nous dirigeons vers des ordinateurs dotés d'une certaine autonomie, d'intuition, voire d'une intelligence capable d'aller au-delà des desseins du programmeur, nous nous retrouverons avec quelque chose de difficile à qualifier, mais qui va incontestablement au-delà de la machine. Cependant, à mon sens, même la machine la plus perfectionnée ne peut s'approcher de ce qui fait le caractère unique de l'humain. Les différentes relations que nous nouons sont par exemple une composante essentielle de notre personnalité ; comment retranscrire cela dans une machine ? Nous sommes bien sûr des êtres matériels, et nombre de nos fonctions et émotions ont des origines chimiques, mais cela ne signifie pas pour autant que nous soyons une mécanique parfaitement reproductible. Je crois que l'être humain est davantage que la somme de ses parties.

Y a-t-il une certaine propension à l'hubris dans le milieu des nouvelles technologies ?

Il est selon moi important d'avoir en tête que la technologie ne peut pas résoudre tous les problèmes. Le Pape François a ainsi mis en garde contre l'idée que la technologie peut nous permettre de stopper à elle seule le réchauffement climatique. Il nous faut également oeuvrer à des changements bien plus profonds. Le potentiel de la technologie est formidable, mais elle ne doit pas nous dédouaner de nos responsabilités. Une autre tendance qui m'inquiète est qu'une part croissante de la recherche en la matière n'est plus produite par des universités publiques, mais par des entreprises privées, qui ont souvent d'excellentes motivations, mais également des considérations commerciales. Il faut mettre la technologie au service de l'Homme, et non l'inverse.