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Des photos incroyables d'une base militaire abandonnée qui pollue le Groenland

Le gouvernement américain a une fâcheuse tendance à abandonner ses bases militaires quand il n'en a plus besoin, mais la base Bluie East Two, au Groenland, est certainement l'un des baraquements les plus fous qui soient.

par Louise Matsakis
12 Juillet 2016, 5:00am

Image: Ken Bower

Le gouvernement américain a une fâcheuse tendance à abandonner ses bases militaires quand il n'en a plus besoin, mais la base Bluie East Two, située au Groenland, est certainement l'un des baraquements les plus fous jamais abandonnés. Les Etats-Unis ont construit "Bluie" (le nom de code du Groenland) East Two pour en faire une base aérienne en 1941, en pleine Seconde guerre mondiale, pour défendre le Groenland contre une éventuelle invasion allemande. En 1947, la base a été évacuée, et ses occupants ont laissé derrière eux des milliers de barils d'essence et de bâtiments bourrés d'amiante.

Depuis, ces restes encombrants polluent l'un des environnements les plus immaculés et les plus reculés du monde, et le photographe newyorkais Ken Bower s'y est rendu l'an dernier pour saisir l'étendue des dégâts. Jusqu'ici, rien n'a été fait pour nettoyer la base selon Bauer, même si la Garde côtière américaine s'est rendue dans la région en 2013 pour y chercher un avion disparu pendant la guerre, il y a 70 ans. Ken Bower a accepté de me parler de son incroyable voyage :

Image: Ken Bower

Motherboard: Comment avez-vous entendu parler de Bluie East Two ? Étiez-vous déjà allé au Groenland ?

Ken Bower : J'ai entendu parler de Bluie East Two en faisant des recherches sur les régions arctiques et subarctiques. Je cherche toujours des projets à réaliser dans ces régions. Je ne me suis rendu que deux fois au Groenland, en 2014 et en 2015. À chaque fois, j'y suis resté entre trois et quatre semaines.

Comment avez-vous appris que la base avait hérité du surnom "American Flowers" ?

L'un des habitants du village local [Kulusuk] m'a parlé de ce surnom. De loin, les barils rouillés ressemblent à des parterres de fleurs quand ils sont éclairés par le soleil. Mais quand on s'approche de la base, on voit vite que ça n'a rien à voir avec des fleurs.

Image: Ken Bower

C'était comment, là-bas ? C'est vraiment très loin de tout ? Qui vous a aidé à y aller ?

La base est un lieu bizarre et assez triste. Le Groenland est un environnement immaculé, très pur, et c'est choquant de voir un tel paysage sali par plus de 10.000 barils de fioul et des bâtiments rouillés.

La base est vraiment très isolée. Un ami qui vit à Kulusuk m'y a emmené en bateau. J'y suis retourné bien plus tôt dans l'année en 2015 pour que le sol soit encore recouvert de neige.

Je tenais à ce qu'il y ait de la neige sur mes photos pour faire ressortir le contraste entre le paysage et les vieux restes rouillés. Mais il y avait énormément de glace dans les fjords et je n'étais pas sûr de pouvoir m'y rendre. Il m'a fallu trois tentatives, étalées sur six jours, pour que je puisse finalement être déposé à proximité de la base. Lors de notre deuxième tentative, on a passé plus de huit heures à tenter d'y accéder. Parfois, on sortait notre bateau en fibre de verre de l'eau et on le poussait sur la glace jusqu'à pouvoir le remettre à l'eau.

Image: Ken Bower

Combien de temps avez-vous campé sur place ?

J'y ai campé deux jours en 2014. Et j'avais prévu d'y rester cinq jours en 2015. Mais à cause des conditions météo, personne n'a pu venir me récupérer pendant huit jours. Le fjord était rempli de glace le cinquième jour, et j'ai su qu'on ne pourrait pas venir me chercher. Je n'ai même pas remballé mes affaires. J'ai vite réalisé que j'en aurais pour quelques jours de plus.

J'avais de quoi manger pour environ deux semaines et j'étais préparé à rester bien plus longtemps, au cas où. C'est assez facile de trouver à manger sur place, par exemple en ramassant des moules à marée basse, ou en pêchant. J'ai tiré toute mon eau d'une rivière glacée.

Le huitième jour, j'ai entendu deux bateaux arriver par le nord. L'un d'entre eux a accosté sur le rivage et son capitaine ne parlait pas anglais, mais il connaissait mon nom et m'a fait signe. Il m'a montré un message sur son téléphone envoyé par l'un de mes amis, qui disait : "Ken, ça fait quelques jours qu'on essaie de venir te chercher mais il y a trop de glace. Suis mon oncle et il t'emmènera vers le sud." J'ai donc embarqué sur son bateau et il m'a effectivement emmené vers le sud, où nous avons retrouvé mon ami au beau milieu du fjord glacé. J'ai changé de bateau et on a fini par rentrer à Kulusuk.

Image: Ken Bower

Qu'est-ce qui vous a surpris dans la région ?

Juste après avoir pris l'une de ces photos, le ciel s'est dégagé et la température a rapidement grimpé de 10 degrés. Cela a été l'un des jours les plus chauds de tout mon séjour, on a atteint les 15°C. 30 à 45 minutes plus tard, j'ai entendu une sorte de bruit de tambour, qui recommençait toutes les 5 minutes environ. Le fioul contenu dans les barils était en expansion, et leurs couvercles sautaient. Cela m'a fait réaliser qu'il y avait sans doute bien plus de barils remplis que je ne le pensais. J'ai été choqué de voir autant d'amiante, aussi. À l'époque où la base a été construite, l'amiante était très répandue. Maintenant, elle gît là, en tas froissés, au milieu des débris des bâtiments qui se sont effondrés, où vivaient auparavant les soldats.

Image: Ken Bower

Le changement climatique a -t-il eu un impact sur la base ? Voit-on davantage de barils à cause des modifications de l'environnement ?

Le changement climatique n'a pas eu d'impact sur la base elle-même. Par contre, les habitants locaux ont remarqué des changements dans la région. La saison de la chasse s'est raccourcie à cause du réchauffement. Il est difficile d'importer des marchandises, et elles coûtent très cher, alors les habitants de la région dépendent beaucoup de la chasse et de la pêche.

Image: Ken Bower

Pourquoi avez-vous voulu photographier cet endroit ? Qu'avez-vous photographié d'autre ?

J'ai toujours été attiré par le grand nord, là où la lumière, la terre et la mer se rencontrent de la façon la plus spectaculaire. Mais je voulais trouver un projet qui ait du sens. Quand j'ai entendu parler de Bluie East Two, j'ai été étonné que la base ne soit jamais apparue dans une publication majeure. Plus je faisais de recherches, plus il m'apparaissait évident qu'il fallait que j'y aille et que je prenne des photos. La plupart des mes projets ont trait aux régions arctiques, subarctiques et nordiques. En septembre prochain, je vais passer cinq semaines dans une résidence d'artistes pour un projet sur la culture nordique.