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Le conspirationniste qui a poussé Buzz Aldrin à lui mettre une droite

Il y a encore beaucoup de gens qui ne croient pas que l'homme a marché sur la Lune, et parfois, une bonne patate est la seule façon de leur répondre.

Le 9 septembre 2002, Bart Sibrel s'est pris une droite par Buzz Aldrin, et il l'avait bien cherché.

Sibrel s'était débrouillé pour attirer Aldrin dans le hall d'un hôtel de Beverly Hills, et avait demandé à l'astronaute, alors septuagénaire, s'il serait prêt à jurer sur la Bible qu'il était vraiment allé sur la Lune.

Puis Sibrel eut la mauvaise idée de toucher Aldrin à la poitrine avec le Livre Saint. Aldrin répondit en lui adressant un superbe crochet du droit.

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Cet échange de triste mémoire s'est déroulé trente-trois ans après que Buzz Aldrin ait posé le pied sur la Lune, quelques instants après Neil Armstrong, et il est symptomatique d'un phénomène aussi coriace que surréaliste : en dépit de preuves irréfutables du contraire, il existe une foule de gens plus ou moins cinglés qui continuent à croire que la plus grande réussite dans l'histoire du génie humain a été entièrement simulée sur un plateau de tournage situé dans le désert du Nevada.

Et tout ce que la NASA peut faire contre ces conspirationnistes, comme Sibrel, c'est continuer à les bombarder de faits incontestables en espérant qu'ils finissent par se lasser et/ou revenir à la raison.

Franchement, qui voudrait emmerder Buzz Aldrin?

Neil Armstrong a marché sur la Lune le 20 juillet 1969. Ce moment a marqué l'apogée d'une décennie très agitée. Et à l'instar de l'assassinat de Kennedy ou des sombres manigances de la Guerre Froide, la mission Apollo 11 a alimenté d'innombrables théories du complot au cours des décennies suivantes. En 1974, deux ans après le décollage d'Apollo 17, Bill Kaysing publia We Never Went To The Moon: America's Thirty Billion Dollar Swindle, le premier grand texte fondateur des théories du complot sur le programme Apollo.

Kaysing avait travaillé comme rédacteur technique chez Rocketdyne (qui, incidemment, fut désigné pour construire les fusées des missions Apollo après le départ de Kaysing en 1963) avant de se lancer en tant que journaliste et auteur freelance. Quand on lit le texte aujourd'hui, l'idée avancée par Kaysing, selon laquelle les membres du Projet Apollo travaillaient dans des lieux secrets toute la journée avant d'aller boire des martinis sur le Sunset Strip le soir, ressemble à de la science-fiction à la Edgar Rice Burroughs. We Never Went To The Moon est aujourd'hui épuisé (vous pouvez toujours acheter un exemplaire d'occasion pour environ 500$), mais les théories avancées par Kaysing alimentent toujours les arguments des conspirationnistes selon qui Apollo n'a jamais quitté la Terre.

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Si Kaysing est le Shakespeare des négationnistes lunaires, alors Bart Sibrel est leur Orson Welles. Quand il n'est pas en train de se faire frapper par d'ex-astronautes septuagénaires, Sibrel réalise des films pour diffuser ses propres théories sur le supposé mensonge de la NASA. Le plus connu de ses films, A Funny Thing Happened On The Way To The Moon, reprend les affirmations de Kaysing et les illustre avec un mélange surréaliste d'archives de JT, de chants en latin, et de passages de la Bible incrustés à l'écran. Le livre de Kaysing et le film de Sibrel alimentent une bonne partie des théories du complot qui peuplent d'innombrables forums et autres newsletters en de multiples langues.

Ilustration de la ceinture de Van Allen et de ses superbes radiations. Crédit: NASA

Les conspirationnistes soulignent la dangerosité de la ceinture de Van Allen, en réalité deux ceintures de radiations en forme de beignet qui entourent la Terre, accusée d'être un obstacle majeur à une quelconque mission lunaire. En traversant la ceinture, affirment les complotistes, Aldrin, Armstrong et Collins se seraient exposés à des doses mortelles de protons. Sauf que la NASA était bien consciente du problème, et avait fait en sorte que le décollage d'Apollo coïncide avec le moment où les radiations de Van Allen étaient les plus faibles. La NASA a même diffusé cet exercice pour écoles élémentaires afin d'expliquer quelle quantité de radiations les astronautes avaient reçue au cours de leur mission.

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Au total, les astronautes d'Apollo ont passé à peu près une heure dans la ceinture, ce qui a exposé la fusée à 13 rads environ. Évidemment, la NASA l'avait anticipé, et s'était assurée que les astronautes étaient suffisamment protégés, de telle manière que, selon le rapport biomédical publié par l'agence, la dose moyenne reçue par l'équipage au cours des douze jours de la mission fut à peine de 0,18 rads.

Les théories du complot soulignent aussi l'absence de cratère causé par l'atterrissage ou le décollage du véhicule lunaire. Une telle poussée aurait quand même du faire un sacré trou dans le sol, non ? En vérité, cette théorie est fausse pour deux raisons majeures. Tout d'abord, le LEM (le fameux appareil) n'a pas eu besoin de faire un atterrissage violent sur la Mer de la Tranquillité - le pilote a pu atterrir en douceur, n'utilisant qu'à peine un tiers de la puissance du réacteur après avoir quitté l'orbite lunaire. Ensuite, dans un environnement sans atmosphère, la tuyère du moteur du LEM, longue de 1,40m, a pu distribuer son énergie de façon bien plus diffuse que sur Terre.

Au-delà de tous ces détails scientifiques, c'est surtout le drapeau américain planté par les astronautes qui a retenu l'attention des conspirationnistes, qui le considèrent comme la preuve la plus irréfutable que tout cela est faux. Dans la vidéo de l'alunissage, le drapeau ondule après avoir été planté dans le sol lunaire par Aldrin et Armstrong. Et tout le monde sait que les drapeaux ne flottent pas dans le vide ; par contre, ils flottent très bien dans le désert du Nevada, pas vrai ? La NASA a déjà répondu très longuement à cet "argument".

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Pour onduler, un drapeau n'a pas forcément besoin de vent - en tout cas, pas dans l'espace. Quand les astronautes ont planté le drapeau, ils l'ont fait pivoter pour qu'il pénètre bien dans le sol lunaire (quiconque a déjà planté une tente sait comment cela marche). Alors évidemment que le drapeau a flotté ! Quand on déplie un morceau de tissu roulé en lui donnant un mouvement, il ondule, même sans vent !

Plus de 500 millions de personnes ont suivi l'alunissage d'Apollo 11 en direct à la télévision, le médium qui a diffusé exponentiellement cet événement à travers le globe. C'est cette diffusion qui a donné naissance aux théories les plus invraisemblables, comme par exemple l'affirmation selon laquelle cette roche lunaire est en fait un accessoire frappé de la lettre C.

Mais la théorie la plus ridicule veut que le gouvernement américain, très impressionné par le travail de Stanley Kubrick sur 2001 : l'Odyssée de l'espace, l'ait recruté pour réaliser le film du faux alunissage. Cette rumeur a tellement circulé que la fille de Kubrick, Vivian, s'est sentie obligée de défendre l'intégrité de son père sur Twitter en juillet dernier. Oui, oui. Vraiment. En 2016.

Dans son message, Vivian Kubrick répond aux complotistes en s'attaquant directement à leurs croyances : croire en un tel complot pendant si longtemps dépasse les limites de la crédulité. Et c'est en posant un regard scientifique sur la logique des conspirationnistes que l'on peut comprendre pourquoi ces théories continuent à exister.

Ironie de l'histoire, Karl Popper - le philosophe des sciences dont le principe de falsifiabilité est présent sous des formes plus ou moins rigoureuses dans les écrits de Sibrel et d'autres complotistes - donne une bonne description de cette logique dans son livre La Société ouverte et ses ennemis :

Les théories du complot ne peuvent être vraies car elle reviennent à affirmer que tous les événements sont la résultante d'actions délibérées, effectuées par des personnes qui y auraient des intérêts, même quand lesdits événements semblent avoir été produits indépendamment de la volonté de quiconque.

Tant que des gens croiront davantage à nos limites qu'à notre capacité à explorer, les chercheurs seront condamnés à lutter sans cesse contre les conspirationnistes. Mais avec un peu de chance, Aldrin sera encore là pour leur en coller une pendant quelques années.