Au cœur des salons afro de Château d'Eau

Perruques, extensions et touffes de cheveux sur le trottoir : une étude en images des salons de coiffure africains de Paris.

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janv. 16 2017, 6:00am

Cette série de photos est née de mon rapport conflictuel avec mes cheveux. Annoncée ainsi, l'histoire pourrait sembler triviale et anecdotique. Pourtant, elle est similaire à celle que l'écrasante majorité des femmes d'origine noire africaine auraient à raconter.

Née d'un père sénégalais et d'une mère franco-italienne, j'aurais pu hériter de la chevelure ultra raide de ma mère. Je suis pourtant née avec les cheveux crépus de mon père, ce que j'ai longtemps regretté. Pendant toute une partie de ma vie, mes cheveux ont représenté mon pire cauchemar. Je les détestais viscéralement. Je les ai maltraités dès mon adolescence, lorsque j'ai eu le droit de m'offrir mon premier défrisage, après avoir supplié ma mère durant des années.

Nous étions dans les années 2000, j'écoutais en boucle les albums des Destiny's Child et je bavais d'envie devant les cheveux bien raides et blonds châtains de chacune d'entre elles, Beyoncé en tête. Le souvenir de ce que j'ai ressenti en sortant du premier salon afro dans lequel je me suis fait coiffer m'est resté intact : j'étais euphorique, je me trouvais enfin belle. Adieu les tresses et les rajouts, bonjour le cheveu raide. Puis, avec la récurrence des défrisages, sont venus les inconvénients, car tout le concept de cette pratique réside dans l'utilisation d'un produit très corrosif, qui brûle le cheveu et le cuir chevelu. On vous l'applique sur toutes les longueurs et à la racine, puis, avant de le rincer, il faut supporter la brûlure le plus longtemps possible, jusqu'à ce qu'elle devienne insoutenable, car plus on attend, plus le résultat est lisse. Par deux fois, j'ai perdu presque tous mes cheveux suite à une pose de produit trop longue. Et aujourd'hui encore, mon cuir chevelu est malade de ces mauvais traitements répétés.


Je parle aujourd'hui de tout ça au passé, car j'arbore maintenant fièrement une coupe afro, avec mes cheveux naturels, que j'ai appris à aimer. Ma coiffure exerce une fascination et un magnétisme sur la plupart des gens, ce que je comprends tout à fait. En effet, même si nous sommes de plus en plus nombreuses à revenir à un cheveu afro naturel – notamment grâce aux YouTubeuses qui nous ouvrent la voie en nous expliquant comment s'en occuper –, nous restons encore très rares. Or, ce qui est rare étonne. J'ai donc appris à marcher dans la rue en me faisant fixer par la plupart des passants et à serrer les dents lorsque, au cours de mes nuits passées dans des bars et concerts, des inconnus éméchés mettent leurs mains dans mes cheveux.

C'est en répondant aux nombreuses questions qui me sont posées en soirées ou à la machine à café que j'ai réalisé à quel point le monde du cheveu afro était un univers parallèle inconnu pour la plupart des Français. C'est une culture à part entière qui prend vie dans les salons afros, avec ses propres codes, son propre vocabulaire. L'ambiance qui y règne est toute particulière : musique rythmée ou télé allumée, avec partout les mêmes photographies de Rihanna, Beyoncé, Nikki Minaj ou Kanye West affichées.


Pour être tout à fait sincère, j'ai longtemps eu honte de devoir aller dans ce genre de salons plutôt que dans ceux faits pour les Françaises aux cheveux occidentaux. Je n'aimais pas la sensation d'être différente, d'appartenir à une communauté, de faire partie des « autres ». C'était compliqué, en ayant grandi comme Française, de me renvoyer l'image d'être différente à la seconde où je m'asseyais dans un fauteuil de salon afro. Je crois d'ailleurs que ce genre de détails rend le fait de naître en France en étant issue de l'immigration si particulier : alors que l'on partage une culture française commune, on vit également des moments qui n'appartiennent qu'à un petit monde que seule une poignée comprend vraiment.

Je pense aujourd'hui que cette volonté d'arborer des cheveux raides, quitte à me faire souffrir et à y consacrer une petite fortune, était définitivement liée à ces sentiments mélangés : je voulais gommer mon altérité pour crier au reste du monde que, moi aussi, j'étais pleinement Française. C'est avec les années, grâce à certains livres et films, que j'ai peu à peu accepté que le fait d'être Française et d'avoir une « différence » visible n'était pas incompatible.

Mon récit peut sembler très personnel. Pourtant, toutes les femmes noires ou métisses de France savent ce que défriser, tresser, twister ou tisser ses cheveux signifie. C'est afin d'ouvrir aux regards ces petits mondes parallèles qui nous entourent, mais aussi afin de me permettre de ré-apprendre à les aimer, que j'ai réalisé cette série dans les salons afro de Château d'Eau, à Paris. Capturer ces images dans ce quartier est apparu comme une évidence, tant la concentration de salons afros y est importante – néanmoins, on en trouve aussi dans les autres grandes villes de France.

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