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​Gastón Gaudio est le dernier humain à avoir gagné Roland-Garros

En 2004, l'Argentin est sorti de nulle part pour remporter une finale épique contre son compatriote Guillermo Coria.
2.6.16

Tous les jeudis, VICE Sports revient sur un événement dans l'Histoire du sport qui s'est déroulé à la même période de l'année. C'est Throwback Thursday, ou #TBT pour vous les jeunes qui nous lisez.

Ses doigts glissent sur les centaines de mains qui lui sont tendues autour du court central. Il leur en doit une, à tous ceux qui l'ont aidé à renverser cette finale mal embarquée. Un peu plus tôt, son adversaire Guillermo Coria mène 2 manches à rien et 4 jeux à 3. Le moment que choisit le public du Philippe-Chatrier pour faire vivre une Ola pendant plusieurs minutes. L'arène ne veut pas finir la quinzaine sur un non-match, mais attend du spectacle, du combat, de la sueur, du sang. Ragaillardi par ce soutien inespéré, Gastón Gaudio pose sa raquette et applaudit. L'élément déclencheur qui va transformer une raclée qui se dessinait en un match d'anthologie.

Je me souviens de cette finale comme la première de Roland-Garros à m'avoir vraiment marqué, alors que j'étais encore ado. Je ne suis pas le seul. Sébastien Grosjean, ex n°1 français que nous avons contacté, la qualifie « d'ahurissante ». Mais pourquoi ? Parce que ce genre de performance rend le tennis plus humain. Parce qu'avec son chignon précurseur (ou ringard selon l'espace-temps), le 44e mondial dégageait quelque chose de sympathique et de frais. Il affichait ce sourire du bonhomme qui réalise à peine ce qu'il est en train d'accomplir. Mais aussi, parce que c'est la dernière fois qu'un joueur n'étant pas tête de série a fait un tel hold-up à Paris, digne d'un Gustavo Kuerten en 1997. À partir de l'édition suivante, Rafa Nadal coupera court à toutes discussions avec ses neufs tournois, ne laissant que des miettes aux Suisses Roger Federer en 2009 et Stan Wawrinka l'an dernier.

Les Argentins Coria, Vilas et Gaudio lors de la remise du trophée. Crédit : Reuters.

En mai 2004, c'est la sixième fois de sa carrière que Gastón pose ses bagages Porte d'Auteuil. À 25 ans, il connaît les lieux, mais les gens ne sauraient pas vraiment mettre un nom sur sa bobine. Il faut dire que le natif de Buenos Aires appartient à la caste un peu obscure des « terriens », ces spécialistes de la terre battue, latins pour la plupart, qui hibernent toute l'année en attendant le printemps. Une saison qui a vu Gaudio remporter en 2002 le tournoi de Barcelone et atteindre les huitièmes à Roland, les rares lignes qui ressortent de son CV. Ce mec ne fait pas de vague, c'est un esthète qui prend plus de plaisir à proposer un beau jeu qu'à vaincre froidement. Cette philosophie lui a peut-être empêché d'avoir de plus grandes ambitions. « Je me souviens surtout d'un des plus beaux revers à une main du circuit, décrit Sébastien Grosjean, de la même génération que l'Argentin. Après, en dehors des courts, c'est quelqu'un de simple, d'humble et de timide. »

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Pourtant, le 6 juin, c'est lui que l'on retrouve en finale, face à son compatriote Guillermo Coria, tête de série n°3 et seul membre du top 4 à avoir tenu son rang. Andy Roddick et Juan Carlos Ferrero, vainqueur en 2003, n'ont pas passé le deuxième tour. Roger Federer, au début de son règne mondial, s'est incliné au troisième tour contre le magnifique Guga Kuerten. Une telle hécatombe transposée à l'époque actuelle verrait Novak Djokovic, Andy Murray et Rafael Nadal prendre la porte dès la première semaine. Inimaginable. Sébastien Grosjean remet les choses dans le contexte : « Le début des années 2000 est une période de transition entre les générations Agassi-Kafelnikov-Sampras et Federer-Nadal, où on a vu trois vainqueurs différents à Roland ». Le tournoi français est alors ouvert comme jamais, permettant à des outsiders d'atteindre assez facilement le dernier carré. En 2004, on retrouve en demies le Britannique Tim Henman, spécialiste du gazon, cerné par trois Albicelestes : « El Mago » Guillermo Coria, « El Rey » David Nalbandian et, donc, « El Gato » (le chat) Gastón Gadio.

« Ce n'est jamais facile de jouer contre un compatriote », reconnaît Sébastien Grosjean, qui aujourd'hui suit de près l'ATP World Tour au micro de BeIn Sports. Gaudio, lui, l'a fait deux fois en étant toujours donné perdant. Il balaye d'abord Nalby contre toute attente en trois sets. Son parcours fait fermer quelques caquets, laissant derrière lui les sautes de concentration dont il était coutumier.

Avec plus de ressources dans la cabeza, il bonifie son jeu caractérisé par des déplacements félins et une défense de fer. Un exemple illustre cette progression. En 2003 à Hambourg, le même Coria avait joué au filou face à lui, prétextant des crampes avant de lui coller un 6-1 au bluff. Guillermo remet ça lors de cette finale parisienne. Au début du quatrième set, alors que Gaudio est revenu avec l'aide du public, Coria se tourne vers son staff. « No puedo mas, no puedo mas », grimace-t-il, laissant planer le doute sur une réelle douleur ou un nouveau coup bas. Grosjean connait bien les ressorts psychologiques des joueurs. « Gastón subissait le poids de l'événement et voir Coria cramper, ça l'a libéré. C'est ça qui a vraiment fait basculer le match », analyse l'actuel coach de Richard Gasquet.

Gaudio au filet dans sa finale face à Coria (c'est bien une balle de tennis qui lui sort du short, pas d'inquiétude). Crédit : Reuters.

Gaudio a su éviter le piège tendu par l'infâme Coria, qui se bat encore sur une jambe et demie. Après avoir effacé deux balles de match, il finit par conclure cette finale incroyable… avec un délicieux revers croisé (0-6/3-6/6-4/ 6-1/8-6). Guillermo Villas a enfin un successeur à Roland Garros, et pas celui qu'on imaginait. Un succès éphémère, car emporté comme tant d'autres par l'ouragan Nadal, Gaston Gaudio ne réapparaîtra plus à ce niveau, retombant dans le ventre mou du classement ATP, jusqu'à sa retraite en 2011. Ce Roland-Garros 2004 restera un one-shot. Mais dieu que ce fût beau !

Heureuse coïncidence ou exceptionnel alignement des planètes ? L'année 2004 est celle des surprises. Voyez plutôt. L'Italien Jarno Trulli arrache l'unique victoire de sa carrière en Formule 1 à Monaco. Trois jours plus tard, la Principauté fait toujours parler d'elle grâce à Didier Deschamps et les siens, auteurs d'un parcours épique en Ligue des Champions, qui vont perdre en finale contre Porto, l'autre équipe frisson. Début juillet, c'est la Grèce qui fait le casse du siècle en devenant championne d'Europe de football. Au milieu de ces exploits en cascade, il y a notre gaucho Gastón et la Coupe des Mousquetaires sous le bras.

Si la plupart des spéculations en début de tournoi tournent autour de l'éternel question « Qui pour succéder à Yannick Noah ? », on devrait aussi se demander si un outsider peut ravir le titre au nez et à la barbe des quatre ou cinq favoris. Pour Sébastien Grosjean, c'est impossible : « Honnêtement, je ne vois pas gagner un mec qui n'est pas tête de série ». À l'époque, les meilleurs joueurs mondiaux dominaient le circuit quelque soit le revêtement, excepté sur terre battue où ils étaient régulièrement embêtés par les purs spécialistes comme Gaudio, Kuerten ou Albert Costa. « La différence aujourd'hui, c'est que les meilleurs joueurs sur terre battue sont aussi ceux qui sont bons sur toutes les surfaces ». Ne reste plus qu'à compter sur un sortilège vaudou pour voir un Leonardo Mayer, 51e mondial, par exemple, pleurer un jour sur le Central.