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Un chaman dans la région de Coafan fait bouillir l'ayahuasca. Image : Wade Davis/Getty
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Pourquoi les millenials en quête de spiritualité ruinent l’ayahuasca

Avant d’être une drogue « tendance », l'ayahuasca était un remède sacré.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
5.4.19

L’ayahuasca, un thé tribal hallucinogène qui aurait des propriétés à la fois spirituelles et curatives, est en plein boom en Occident. Mais comme dans tout récit de mondialisation, sa popularité menace d’étouffer sa tradition. « L'art sacré des Indiens a été transformé en divertissement », déplore Moises Pianko, membre de la tribu Ashaninka du nord du Brésil.

Le thé, qui mêle une vigne rare et un arbuste trouvé au cœur de l’Amazonie, est devenu la drogue favorite des célébrités comme Sting et Lindsay Lohan, qui s’extasient devant ses propriétés spirituelles. Mais pour les tribus amazoniennes qui utilisent l'ayahuasca depuis 5 000 ans pour communiquer avec Dieu sur des sujets allant de la politique à la médecine, cette tendance est dangereuse.

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La vigne qui sert à fabriquer l'ayahuasca. Image : Marina Lopes

En raison de la demande croissante aux niveaux local et international, la vigne utilisée pour fabriquer l’ayahuasca est en danger dans certaines régions du Pérou. De fait, le prix du thé a triplé au cours des sept dernières années, avoisinant les 250 dollars le litre. La vigne est presque impossible à cultiver, car elle ne pousse que dans l’épaisseur de la jungle et met quatre ans à se développer, de sorte que les réserves naturelles sont limitées. Selon les chefs de tribus, plusieurs centres dans le monde proposent librement l'ayahuasca sans se soucier de la sécurité des clients ou du caractère sacré du thé. « L'ayahuasca n'est pas une blague. L'homme blanc veut breveter notre rituel, l'utiliser comme un énième moyen de gagner de l'argent, mais le monde spirituel n'est pas à vendre », dit Pianko.

L’industrie du tourisme de l’ayahuasca dit le contraire. Selon Carlos Suarez, un chercheur indépendant qui écrit sur le développement économique et les changements culturels en Amazonie, environ 40 retraites thérapeutiques dans le monde se spécialisent maintenant dans l'ayahuasca. Ces centres accueillent plus de 4 000 personnes par an et facturent jusqu'à 400 dollars par nuit. Certains proposent également des bains de boue, des séances de yoga et des excursions au Machu Picchu.

« L'homme blanc veut breveter notre rituel, l'utiliser comme un énième moyen de gagner de l'argent, mais le monde spirituel n'est pas à vendre » – Moises Pianko, membre de la tribu Ashaninka

Andy Metcalfe possède et gère le centre Gaia Tree, une retraite d'ayahuasca à Iquitos, au Pérou. Selon lui, l'époque où le thé était exclusivement brassé par des tribus est révolue. « L’ayahuasca a dépassé ses origines tribales » dit-il, ajoutant que la plupart des chamans de la région ne sont plus directement affiliés à des tribus. « Quoiqu’on dise, l'ayahuasca vient de la nature. Et je ne crois pas que des gens puissent posséder ou contrôler la nature. »

Pour ceux qui ne peuvent pas se permettre une retraite d'une semaine, une tasse d'ayahuasca est à portée de clic. Le thé se vend sur l’interface Marketplace de Facebook et des kits DIY sont disponibles au prix de 300 dollars. Mais alors que la popularité du breuvage bat son plein dans le monde entier, le contrôle de la qualité est un défi. Brassé de manière incorrecte ou associé à d'autres médicaments, l'ayahuasca peut être mortel.

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Les bassines qui servent à brasser l'ayahuasca. Image : Marina Lopes

En 2012, Kyle Nolan, âgé de 18 ans et originaire du nord de la Californie, est décédé au Pérou des suites d'une overdose d'ayahuasca, selon les autorités. Henry Miller, un étudiant britannique âgé de 19 ans, a subi le même sort après une réaction allergique au médicament. De plus en plus de rapports font état d'agressions sexuelles et de viols par des chamans prédateurs contre des femmes qui ont bu de l'ayahuasca.

Les tribus se demandent si elles auront toujours accès à l'ayahuasca si ce dernier suit le même chemin que la cocaïne, d’abord utilisée par les Incas pour lutter contre le mal de montagne, avant de faire son entrée sur le marché mondial en tant que drogue illégale.

« Nous préférons compter sur notre pharmacie vivante, la forêt » – José de Lima, tribu Kaxinawa

« S'il arrive des problèmes avec l'ayahuasca, il sera interdit, condamné, et que va-t-il advenir de nous, les peuples autochtones, s’interroge José de Lima, membre de la tribu Kaxinawa. Que va-t-on faire si nos médicaments sont interdits ? Aller dans des pharmacies ? Non, nous préférons compter sur notre pharmacie vivante, la forêt. »

Certains chercheurs estiment toutefois que la commercialisation mondiale de l'ayahuasca est inévitable et estiment que les tribus devraient en tirer leur part de profits. « La commercialisation est un fait. L'ayahuasca vient aux gens et les gens viennent à l'ayahuasca, déclare Suarez. Dans le monde autochtone, les seuls à pouvoir monétiser une activité traditionnelle sont les chamans. Pourquoi ne pourraient-ils pas bénéficier du système ? »

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Certaines tribus veulent participer, mais la demande d'ayahuasca augmente trop rapidement pour suivre le rythme. Aujourd'hui, la majorité des profits proviennent de centres indépendants qui revendiquent des affiliations avec des tribus locales.

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Une vigne dans la forêt. Image : Marina Lopes

« Nous ne pouvons pas dire que l'ayahuasca est à nous, car nous n'avons pas de brevet. Mais nous voulons le commercialiser selon nos conditions. Nous voulons que les gens viennent sur nos terres et s’y prennent correctement », explique Lurino Pequeno de Souza, 26 ans, membre de la tribu Katukina. « Plusieurs chamans mènent des cérémonies sans une once de savoir et trompent l'homme blanc. »

Jusque-là, la ruée vers l'ayahuasca a amené les tribus à s'interroger sur la durabilité de leurs propres cérémonies. Parce que l'extraction de la plante est en grande partie non réglementée, les forestiers ont découvert que les brasseurs amateurs d'ayahuasca errant dans la jungle coupaient souvent un morceau de la vigne rare et laissaient le reste pourrir. Il faut maintenant plusieurs jours pour trouver la vigne autrefois abondante dans la région d'Iquitos, au Pérou, où se trouvent la plupart des centres.

« C'est un combat quotidien pour la préservation de notre culture, dit Biraci Brasil, chef de la tribu Yawanawa. L'Ayahuasca n'est pas qu'une plante, c'est l’esprit de nos ancêtres. »

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