Le jour où Jean-Pierre Coffe a refusé de servir un burger au président des États-Unis

En 1979, à l’occasion d’un sommet de chefs d’Etat en Guadeloupe, Coffe a reçu les grands de ce monde à sa table et a catégoriquement refusé de servir des hamburgers
Alexis Ferenczi
Paris, FR
30 mars 2016, 4:11pm
Photo via Flicker user : actualitte

La croisade de Jean-Pierre Coffe contre la malbouffe a peut-être débuté lors du sommet qui allait sceller le sort du shah d'Iran. Avant de pourfendre à la télévision les colorants, les pesticides et n'importe quel truc à réchauffer au micro-ondes, le chef s'en était pris à un petit monument de la gastronomie américaine ; le hamburger, et à son Président ; Jimmy Carter.

Janvier 1979. Valéry Giscard d'Estaing, le chancelier allemand Helmut Schmidt, le Premier ministre britannique James Callaghan et Carter sont réunis à Saint-François en Guadeloupe dans ce que les historiens baptiseront « Le Yalta du Moyen-Orient ». Dans le dernier tome de ses mémoires, Le Pouvoir et la Vie, Giscard dénoncera l'attitude de Carter accusé d'avoir précipité la prise de pouvoir de Khomeyni en annonçant à ses collègues lors de ce sommet, la fin du soutien américain au gouvernement du shah. Côté fourneaux, Coffe, bientôt la quarantaine, est en charge de la réception et des repas.

Giscard Coffe

Valéry Giscard d'Estaing et Jimmy Carter en GuadeloupeUne vie de Coffe,

Pourquoi l'Elysée l'a-t-il choisi ? Il l'explique dans ses mémoires sorties chez Stock : « Des grands commis de l'Etat fréquentent La Ciboulette. Parmi eux, Gérard Montassier, le premier mari de Valérie-Anne Giscard d'Estaing. (…) Un jour, ils me proposent de fêter l'anniversaire du président de la République chez moi. Pourquoi pas, et surtout comment pourrais-je refuser ? » Du coup Jean-Pierre Coffe dit aussi « oui » quand on lui propose d'assumer la restauration du sommet. Ça tombe bien, il connaît la Guadeloupe et entretient de très bonne relation avec le propriétaire de l'hôtel Hamak à Saint-François qui accueille la délégation de chefs d'Etat.

Dans son autobiographie, Coffe n'est pas avare de détails sur les préparatifs ; des pluies diluviennes causées par le passage du cyclone David dans la région aux désidératas de Giscard en passant par une grève des pêcheurs locaux, le rapatriement depuis Paris d'une table carrée ou de bars pour remplacer les vivaneaux au menu. Pas super pour l'empreinte carbone. Albert Nahmias décrira l'hôtel dans Petites histoires de grands chefs paru chez Hugo doc comme « situ__é en bordure de mer, au c__œur d__'une v__ég__étation tropicale, c'était un petit paradis, original par son d__écor mais aussi par les personnalit__és excentriques qui l__'habitaient et l__'animaient ».

L'incident du burger se déroule après les festivités. Le sommet est terminé et ne reste à l'hôtel que le Président Carter et sa famille qui confient leur dîner à Jean-Pierre Coffe et s'installent au restaurant accompagnés de leur goûteur « comme au Moyen Âge ». La suite fait partie de l'Histoire avec un H majuscule.

« Je propose une coupe de champagne et leur pr__é__sente la carte », raconte Coffe dans Une vie de Coffe. « Apr__ès en avoir pris connaissance, ils commandent trois hamburgers. (…) Je r__étorque que mon restaurant est fran__çais, que ma cuisine est fran__çaise. (…) Sans un mot, les Carter se l__èvent et quittent les lieux. Dehors, une troupe de paparazzis les attend. Cr__épitements des flashs, explications, le lendemain, je suis à la une, ou presque, de la presse am__éricaine, et m__ême mondiale. Mon surnom ? 'L__'homme qui a dit non à Carter__'. »

Ocala Coffe

L'Ocala Star Banner mentionne l'incidentValery Giscard d

Sur Internet, une archive est disponible ; celle de l'édition du 22 janvier 1979 de l'Ocala Star Banner. Sous un papier concernant Liza Minnelli, le quotidien floridien reprend une dépêche Associated Press dans laquelle Coffe distribue les bons points :

« 'Estaing a prouv__é pourquoi ses compatriotes sont reconnus pour leur amour de la bonne ch__ère. Le chef fran__çais Jean-Pierre Coffe, qui s__'occupait de la restauration de ce sommet, d__é__crit Giscard comme 'un gourmet__'. Selon le dernier num__éro de Newsweek, il a fait l__'éloge du Premier ministre britannique, James Callaghan, 'un bon mangeur, il ne laisse pas une miette dans son assiette__'. » Par contre, il est moins sympa avec le palais du chancelier Helmut Schmidt – « qui fume beaucoup trop pour en avoir un » et le Président Carter. Il est écrit dans la dépêche : « Quand Carter a demand__é un hamburger, Coffe a refus__é. 'Je n__'ai jamais fait de hamburger et je ne le ferai jamais__'. » Dont acte.

Entré comme commis de cuisine à La Ciboulette, « celle de la rue Rambuteau », peu après la fin de son apprentissage, Roland Rossignol accompagne Coffe en Guadeloupe mais ne se rappelle pas de cette histoire de burger. Il raconte à MUNCHIES :

« Je suis parti un peu par accident. La personne qui devait s'y rendre s__'est d__ésist__ée et moi j__'y suis all__é un peu à l__'arrache. Je me souviens, il m__'__a dit : 'j__'esp__ère que tu n__'as jamais ét__é dans une manif__' sinon les Am__éricains ne vont pas vouloir que tu cuisines.__' Non, je n__'ai pas ét__é interrog__é par les Services Secrets avant de faire à manger. Il y avait une pression particuli__ère parce qu__'on devait suivre le protocole de l__'Elys__ée. Il y avait 8 personnes à nourrir en comptant les épouses et on a eu quelques probl__èmes d__'approvisionnement. Heureusement, d__ès qu'on recevait de la marchandise ab__îm__ée, on la renvoyait à l__'Elys__ée qui nous exp__édiait une nouvelle fourn__ée. »

« Pour moi qui d__ébarquais de la campagne je viens de la Sarthe c__'était la vie de ch__âteau sur place. J__'ai l__'habitude de dire qu__'on s__'est dor__é la pilule 3 semaines et qu__'on a travaill__é 3 jours. Mais pendant ces 3 jours, je crois qu__'on dormait à peine 2 heures par nuit. Je me rappelle que Jimmy Carter prenait son petit-d__éjeuner entre 4h30 et 5h avant d__'aller faire son footing. Je peux vous dire que pour faire pousser des croissants frais, il fallait y aller. »

Aujourd'hui chef et propriétaire du Morilland à Loigné sur Mayenne, Rossignol replonge volontiers dans ses souvenirs. « Jean-Pierre Coffe c__'est un grand monsieur. Quand j__'__ai commenc__é dans sa brigade, on était 4 et on faisait de tout. C__'est vraiment l__à que j__'ai appris le m__étier. Le chef, il savait piquer des col__ères quand il le fallait. Parfois, on refaisait la pur__ée 3 fois avant qu__'il soit satisfait surtout quand il était de mauvaise humeur. Mais chaque ann__ée, il payait sa tourn__ée au personnel. On est m__ê__me all__é au Moulin Rouge une fois. Ça me revient mais quand on est rentr__é de Guadeloupe, on était en classe éco alors que lui était en business. Il a dit : 'vous voyagez avec moi ou je ne pars pas__'. Du coup on a ét__é surclass__é. »

Epilogue de ce duel, Coffe était revenu sur l'épisode du burger dans un entretien à La Dépêche en mai dernier, jugeant l'attitude de Jimmy Carter carrément impolie. « C__'était de la mauvaise éducation. Ce type entre dans un restaurant fran__çais et me demande un hamburger alors que je viens de le nourrir trois fois lors de d__îners officiels. Je trouvais ç__a si mal élev__é que je n__'ai pas pu m__'emp__êcher de lui dire : 'mais moi je mange des hamburgers quand je suis aux Etats-Unis. Je ne demande pas une blanquette de veau__'. Il s__'est lev__é et est parti. Je ne regrette rien. »