La vie en France avec les enfants nés sous X
Photo d'ouverture : Anne-Cécile, âgée de 5 ans.
famille

La vie en France avec les enfants nés sous X

Comment envisage-t-on le monde lorsqu’on n’a jamais connu ses parents biologiques ?
6.2.17

Anne-Cécile a 38 ans. Depuis qu'elle est en âge de comprendre, elle sait qu'elle est une enfant née sous X. Elle n'a jamais connu ses parents biologiques et ses origines la tourmentent encore aujourd'hui. Au collège déjà, ses cruels camarades de classe, au courant de son secret, la tourmentaient en la comparant à l'une de leurs enseignantes. Celle-ci avait les cheveux frisés – comme elle. « Ça doit être ta mère », riaient-ils.

Publicité

« Dans ma tête, je me répétais que c'était peut-être vrai, raconte Anne-Cécile. Je me sentais différente de mes parents adoptifs. Ma mère avait les cheveux raides et les yeux verts, tandis que les miens étaient bouclés et marron. » Patricia a toujours eu la même impression. Quelque chose la faisait douter de la filiation « naturelle » avec les gens au milieu desquels elle grandissait. Et lorsqu'un jour, sa mère lui a révélé la vérité lors d'une dispute, ses doutes n'ont été que confirmés.

Depuis janvier 1993, l'accouchement sous X est reconnu légalement par la Loi française. Dans l'article 341-1 du Code civil, il est inscrit que « lors de l'accouchement, la mère peut demander que le secret de son admission de même que son identité soient préservés. » Un rapport de l'Observatoire national de l'enfance en danger (ONED) dévoile que la pratique a tendance à baisser graduellement depuis quelques années ; en effet, 625 naissances sous le secret ont été enregistrées en France en 2014, contre 640 une année plus tôt, en 2013.

De même, il était nécessaire de créer un relais entre les parents biologiques et les enfants. Depuis 2002, l'État, via le Conseil national d'accès aux origines personnelles (CNAOP), assure ce rôle. Il aide pupilles de la Nation et autres personnes adoptées à retrouver leurs géniteurs. « Nous avons une demande croissante, me dit Jean-Pierre Bourély, secrétaire général du CNAOP. Chaque année, nous recevons entre 900 et 1 000 demandes. Mais il n'y a environ que 600 dossiers pour lesquels nous sommes compétents – lorsque le demandeur est né sous X et dans le secret de l'identité de sa mère », précise-t-il.

Publicité

Tous les documents, le jugement d'adoption notamment, sont scrupuleusement vérifiés par la suite. « S'il y a la moindre ambiguïté, nous demandons une copie intégrale du dossier au Conseil départemental », continue Bourély. Et si l'enfant est effectivement né sous X, une chargée de mission poursuit alors la procédure.

C'est à ce moment-là que débute une recherche de longue haleine. Celle-ci peut s'avérer ponctuée d'obstacles. Et pour cause, puisque des mensonges figurent parfois dans les dossiers. Marion, mère de trois enfants aujourd'hui, me le confirme. « Sur certaines fiches, je m'appelle Marion Émeline. Mais sur d'autres, c'était Marion Soraya », déclare-t-elle. Sa date de naissance est également un mystère pour elle. Elle est soit née le 24 juin, soit le 27 juin 1985.

Toutes ces données compliquent évidemment le travail du CNAOP, qui doit ensuite identifier et localiser la mère. « Nous collectons des informations de divers organismes : le Conseil départemental, l'hôpital, les archives, etc., souligne Catherine Lenoir, chargée de mission depuis huit ans. Et celles-ci peuvent être contradictoires. Nous faisons des recherches avec tous les renseignements que nous avons. » Lorsque plusieurs personnes correspondent au profil, elles sont alors interrogées.

De telles démarches n'aboutissent pas nécessairement. Les enfants nés sous X doivent en avoir conscience et connaître le risque principal : être rejetés à nouveau. Âgée de 21 ans, Allison) dit qu'elle « ressent un manque ». En effet, sa mère a été retrouvée par le CNAOP, et refuse obstinément de la voir. « Ils l'ont contactée à deux reprises, me dit la jeune femme. La première fois, elle était d'accord à l'idée de répondre à mes questions. Mais la deuxième fois, elle a refusé que l'on se rencontre. »

Allison, 21 ans et née sous X. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Malgré ce genre de déconvenues, le CNAOP apporte généralement une aide précieuse aux personnes qui souhaitent retrouver leurs parents biologiques ou connaître leur passé. Anne-Cécile, par exemple, a découvert qu'elle était née à la polyclinique Bordeaux-Nord, à Bordeaux, et non à la Clinique Lavalance, comme elle le pensait depuis toujours. « Pendant 30 ans, j'ai cru être née à un endroit où je n'ai jamais été en réalité », se désole-t-elle. Au sujet de sa mère, Anne-Cécile possède très peu d'informations. « Elle s'appellerait Marie-José. Au moment de l'accouchement, elle avait 26 ans et une fille de trois ans », détaille-t-elle.

Si le CNAOP l'avait retrouvée, l'organisme aurait pu les préparer pour leurs retrouvailles futures. D'après Catherine Lenoir, la rencontre constitue « l'aboutissement de leurs efforts ». Dans le meilleur des cas, petit à petit, une correspondance s'installe entre parents et enfants.
Émilie, elle, envoie régulièrement des lettres à sa mère. « Manon [le prénom de sa mère] travaille dans la restauration. Elle compte me parler du passé, mais plus tard », m'explique l'animatrice. Depuis le début de leur relation, Émilie lui a raconté les grandes lignes de sa vie, son séjour en Afrique avec ses parents adoptifs lorsqu'elle était enfant notamment. Elle y a même glissé une photo d'elle.

Publicité

Julien en revanche, a longtemps hésité à passer par le CNAOP. Une idée l'effrayait : celle que sa mère biologique refuse tout contact avec lui. Pour l'heure, aucune piste lancée par l'organisme ne mène à elle. « Pour la troisième fois, on m'a dit que les archives datant de l'époque de ma naissance avaient depuis été "inondées" », remarque-t-il. Seul, il a été contraint de se forger sa propre identité.

Pour certains malchanceux comme Julien, cette quête peut parfois tourner à l'obsession. Chantal a appris qu'elle était née sous X de la bouche de sa voisine quand elle avait six ans. À l'âge adulte, elle a commencé à s'interroger sur les raisons à l'origine de son abandon. Tandis qu'aucune piste ne menait à ses vrais parents, à bout, elle a fait une tentative de suicide. « Mon père [adoptif] m'a apporté mon dossier sur mon lit d'hôpital, dit-elle. Dedans figurait une lettre manuscrite signée de la main d'une certaine Jacqueline, de même que plusieurs papiers du tribunal – en termes de documents, je n'avais pas grand-chose. »
Anne-Cécile de son côté, se sent aujourd'hui « incomplète ». Si elle devait faire un vœu, ce serait celui de rencontrer ses vrais parents.

Lorsque aucune enquête entreprise par le CNAOP n'aboutit, certains enfants abandonnés sollicitent les services d'un détective privé. Fabrice Brault, directeur de l'agence de détectives privés FBI est un spécialiste en la matière. « En réalité, il est plus facile de retrouver un enfant né sous X qu'un parent, annonce-t-il. Les données sont plus fiables : la date et le lieu de naissance. Mais dans le cas des parents, la vérité est souvent falsifiée. Les éléments sont très vagues, parfois raturés », commente-t-il. Grâce à lui, une mère ou un père aurait par exemple « entre 80 et 100 % » de chances de revoir son enfant. Fabrice ne donne pas pour autant de faux espoirs aux enfants nés sous X.

Publicité

Depuis février dernier, Patricia fait en tout cas confiance à l'agence FBI. Les seuls détails qu'elle possédait au sujet de sa mère avant de s'y rendre étaient flous. « Ma mère serait issue de la bourgeoisie viticole, dit-elle. Elle avait peur de rentrer chez elle, enceinte et célibataire. »

Avec ou sans soutien, un enfant adopté se borne à explorer toutes les pistes qui s'ouvrent à lui. « Quand il ne sait rien, cela laisse la place à des fantasmes, constate la psychologue Marie-Aurélie Druminy. Du type : "J'ai été abandonné parce que ma mère était une jeune femme célibataire" ; "Ai-je été abandonné suite à un viol ?", etc. » Chantal, elle, s'est tournée vers la sage-femme qui l'a accouchée pour lui demander à quoi ressemblait sa mère. Décédée à présent, Mme Reynaert ne lui a donné aucune information, ni la moindre description physique. « Ma mère aurait eu une liaison avec un infirmier », ajoute-t-elle.

Grégory*, sage-femme, s'est également engagé à ne rien avouer. « Je suis tenu au secret médical. Ces femmes ont accouché sous X justement pour être protégées. Nous ne pouvons pas faire une généralité sur les raisons d'un abandon », révèle-t-il. Dans cette optique, l'hôpital est tenu de ne fournir aucun document. « Le CNAOP sert à la centralisation de ces informations », conclut l'avocate Catherine Bourguès Habif.

Marion, 31 ans, née sous X. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Devoir donner son enfant à l'adoption, quelle qu'en soit la raison, est un acte déchirant. Heureusement, des associations spécialisées comme l'AGE MOISE peuvent épauler les femmes contraintes de se soumettre à ce choix.

« En France, une mère dispose de deux mois pour changer d'avis, rapporte la responsable du service, Marie Grélois. Nous l'aidons à prendre la meilleure décision pour l'enfant et elle. Nous l'accompagnons sur le plan psychologique, dans son projet d'accouchement sous X ou dans l'adoption. » Sandrina est toujours hantée par ce souvenir. À l'âge de 14 ans, elle a accouché d'un petit garçon suite à un inceste. Sa mère l'a découvert alors qu'elle était enceinte de 4 mois et demi. « Elle a rempli tous les papiers. J'ai juste eu le droit de me taire », assure-t-elle.

De leur côté, les enfants nés sous X ont également un lourd fardeau à porter. « Les situations où ils le vivent le mieux, c'est quand la famille leur dit très tôt », dit Marie-Aurélie Druminy. Nicolas, pour sa part, n'avait jamais voulu rechercher ses parents biologiques. Mais lorsqu'il a appris qu'il avait une leucémie, en 2008, il a obligé sa mère à lever le secret devant les tribunaux. Ses frères et sœurs n'étaient – sans surprise – pas compatibles pour un don de moelle osseuse. Son père biologique est décédé depuis trois ans. Aujourd'hui, il est toujours à la recherche de ses demi-sœurs, qui s'appelleraient « Sarah et Gwenaëlle », afin de recevoir sa greffe à temps.

Aujourd'hui, le temps de Nicolas est compté. Et alors qu'il avait toujours refusé de savoir d'où il venait, il est désormais forcé d'ouvrir une boîte de Pandore.

*Les prénoms suivis d'un astérisque ont été modifiés à la demande de nos interlocuteurs.

Jessica est sur Twitter.