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Quelques leçons que j’ai apprises en devenant moniteur de colo

Exorcisme, blagues potaches et boums : pourquoi mes années de colonies de vacances furent les meilleures de ma vie.
2.8.16

L'auteur (au milieu) lors d'une colonie de vacances. Photo publiée avec son aimable autorisation

Alors que j'arpentais le camping de Bombannes entièrement recouvert d'une crème solaire indice 50 trouvée dans des fourrés à la pause déjeuner, le type qui m'accompagnait – étrange croisement de l'extraterrestre Alf et de Dirk Nowitzki – m'a assuré : « Bon… Là, on en fait peut-être flipper certains, mais dans dix ans, ces gosses se souviendront de nous. Pas de ceux qui leur font faire des scoubidous. » On avait commencé par se tartiner les joues, puis les ailes du nez, les paupières, les verres de nos lunettes de soleil, la nuque, puis les cheveux et enfin la langue. À ce moment-là, on faisait de l'animation pour la postérité et chaque journée était une escalade de débilité. On se levait le matin en se demandant quelle trouvaille pourrait les faire marrer, et surtout susciter l'admiration et la surenchère de nos « collègues ». Notre Graal : qu'un maximum de ces jeunes chialent dans le bus du retour, articulant « c'était les meilleures vacances de ma vie » entre deux sanglots. Quelques semaines plus tôt, je débarquais pour la première fois dans un camp de vacances de l'UCPA, sur la côte Atlantique, pour effectuer mon stage pratique. Deuxième étape du Brevet d'aptitudes aux fonctions d'animateur, ce stage de 14 jours serait, concrètement, ma toute première expérience d'animation. Je sortais tout juste de mon stage théorique pour lequel j'avais choisi un organisme formateur à la philosophie assez différente de celle de l'UCPA, les CEMÉA – ces « centres d'entraînement aux méthodes d'éducation active » ont une vision politique et militante de l'éducation. Pendant une semaine, j'y ai donc suivi des cours avec une quinzaine d'autres jeunes venus se former à l'éducation. Certains étaient là dans le cadre d'une reconversion, d'autres parce que leurs parents les avaient inscrits de force – un peu comme certains jeunes qui enchaînaient les colos. Je crois que la plupart, comme moi, ne savaient pas précisément à quoi s'attendre mais sentaient que le métier d'animateur serait plus drôle que celui de vendeur de stores. J'ai passé le BAFA parce que mon grand frère l'avait fait, sur les conseils de ma mère. Elle nous racontait ses séjours d'animatrice en Roumanie, et la manière dont une jeune aveugle de son groupe apprenait aux autres filles à se maquiller. Durant ces huit jours en dortoir, entre cours théoriques sur le rythme de l'enfant et parties de gamelle, j'ai commencé à comprendre que l'animation était un domaine bien plus complexe que ce que j'imaginais : il n'était pas question de se contenter de fliquer des jeunes en attendant que leurs parents viennent les chercher. J'ai l'impression d'avoir appris un tas de trucs pendant cette « session de formation générale » mais les seuls souvenirs qui me reviennent aujourd'hui pourraient être ceux d'un jeune de colo. La tristesse d'un pote après le coup de tête de Zidane et la défaite de la France, un paon poursuivi par des mecs qui prend son envol et se fracasse dans une vitre, un gars qui refuse de donner son mail à la fin de la semaine – parce qu'en bon habitué des colonies de vacances, il sait pertinemment que nos promesses de garder contact, bien que sincères, sont vaines.

Cette première étape validée, j'ai postulé sur le site de l'UCPA – je ne connaissais pas encore planetanim, sorte de pôle emploi des animateurs – pour mettre mes talents fraîchement acquis au service de leurs séjours sportifs. J'ai rapidement été appelé par un directeur de séjour à la voix caverneuse qui se faisait appeler « Le Kebab », et j'ai fini par travailler avec lui et ses amis pendant quatre étés et quelques hivers. À Bombannes, « Le Kebab », son ami de fac « Tio Pou » et son petit frère « Capitaine Nemo » régnaient en maîtres sur les séjours enfants. Chacun s'occupait d'une tranche d'âge et recrutait ses animateurs parmi ses potes, principalement des Rouennais en Staps qui carburaient au mauvais whisky – un jour, l'un d'entre eux, « Bieber », s'est même offert un jour de congé supplémentaire en offrant une bouteille à son supérieur (quelques années plus tard, je me couchais devant sa voiture pour l'empêcher d'aller surfer pendant ses journées de travail, alors qu'il était mon responsable. Ce type est l'un des meilleurs animateurs avec qui j'ai eu la chance de travailler). Outre leur connaissance étendue des jeux à boire et leur amour inconditionnel pour le rap, ces gars-là avaient une vraie passion pour leur job d'été, qu'ils pratiquaient dans une sorte de professionnalisme foutraque qui a fait école chez tous ceux qu'ils ont formés au fil des ans. Le premier été que j'ai passé à leur côté a été une vraie période de formation et m'a profondément marqué. Je bossais en équipe pour la première fois de ma vie, je comprenais comment la coopération peut être beaucoup plus efficace que la concurrence, j'apprenais à me montrer imaginatif avec peu de moyens et je découvrais que je pouvais être opérationnel après une nuit alcoolisée. Le dernier jour, je tirais la tronche au pied d'un pin, dégoûté que l'été prenne fin si vite – je retenais mes larmes, le cœur déchiré comme tous ces ados qui avaient dû quitter trop tôt leurs nouveaux meilleurs amis et leurs amoureuses d'un soir. Je ne pensais qu'à une chose : pourvu qu'ils me reprennent l'an prochain. Et ce fut le cas. Après Bombannes, j'ai suivi Tio Pou, qui a été chargé de reprendre un centre à Montalivet, la Mecque des naturistes. On accueillait chaque semaine 120 jeunes âgés de 9 à 15 ans, en camping. Au fond du terrain, deux-trois bâtiments servaient d'entrepôts. Une gamelle et des traces de ketchup témoignaient du passage de quelques vagabonds hors-saison, et on n'y entrait pas trop souvent parce qu'on disait que les couvertures qui y étaient stockées portaient la gale. Mais réflexion faite, ça pourrait bien être une légende urbaine à laquelle je me suis fait prendre moi aussi. Un soir, on y a quand même organisé une séance d'exorcisme plus vraie que nature, pour le dénouement de l'une de nos veillées les plus ambitieuses. Après une chasse au loup-garou épique façon Cluedo revisité, je me suis retrouvé enchaîné par mes collègues, traîné entre deux files d'adolescents hurlant. Pour parfaire le tout, mon frère a conduit la messe finale en latin.

Outre les tâches quotidiennes, les veillées étaient la mission principale de l'équipe d'animateurs. On inventait aussi un tas d'activités pour la journée, quand nos « colons » n'avaient pas d'activités sportives. Peinture, jeux de société, paintball avec des éponges, chasse à l'homme, bike-polo, exploration de bunkers ou Quidditch font partie des milliards de façons de passer le temps en groupe, mais on accordait une attention particulière aux animations de la soirée. Certaines nous prenaient plusieurs jours, et on les échafaudait même parfois plusieurs semaines à l'avance. Pour la veillée loup-garou par exemple, on avait soigneusement récupéré tous les os du menu poulet du début de la semaine, qu'on avait ensuite enterrés à l'endroit où nos jeunes avaient prévu de creuser le lendemain, pour construire une « cool-zone » composée de sommiers et de vieilles couvertures. Pour une version mexicaine du Cluedo, on s'est trimballés toute une journée sous des ponchos de trois kilos par 35 degrés. Lors de ma dernière année, on a organisé une sorte d'Interville au cours duquel près de 300 jeunes de tous âges s'affrontaient, chaque équipe menée par un animateur. Je ne me souviens pas de qui a gagné, mais je sais que j'ai fait pleurer une animatrice qui avait manqué de respect à des membres de mon équipe. C'était peu de temps après qu'un moniteur de surf et un gars de la plonge ne nous bombardent des restes de raviolis, alors qu'on dansait sur le toit de la Ford Trafic du centre dans laquelle on charriait le matériel de la soirée. Assez vite, j'ai commencé à faire figure d'ancien au sein de la petite bande que j'avais intégrée. Je rencontrais un tas de nouvelles recrues, motivées et bourrées de bonnes idées, mais je sentais que l'âge d'or, en ce qui me concernait, était derrière moi. On commençait à regarder le montant inscrit sur nos fiches de paye – celui-ci semblait réduire chaque saison, preuve que notre motivation déclinait. Une année, « Mac Zen », que j'avais connu en fringuant assistant sanitaire affublé d'un bob, a déclaré qu'il n'avait « plus la flamme ». L'année d'avant, Bieber me jetait des billets au visage pour que je le laisse aller surfer pendant ses jours de travail. C'était son « année de trop ». Les apéros (qu'on n'a jamais appelés « cinquième ») se faisaient en comités de plus en plus réduits et malgré quelques fulgurances, ce n'était plus tout à fait la même chose. Je ne passais plus mes soirées avec Tio à enregistrer sur une vieille cassette l'émission matinale qu'on diffuserait en boucle au réveil. Personne ne se levait plus à 6h30 pour imiter le chant du coq, en équilibre sur une bite en bois au milieu du camp, à l'insu de tous. Les séances de fitness du matin n'avaient plus le lustre de l'époque où Marjorie, une championne de boxe universitaire, les menait tambour battant pendant que d'autres prenaient encore leur petit-déjeuner. En quelques années, les jeunes avec qui je me sentais en phase avaient été remplacés par d'autres, presque incompréhensibles : l'écart d'âge se creusait, et leurs envies n'étaient plus celles de leurs aînés. Nos repas « pirates », où on buvait dans des brocs et jetait des cuisses de poulet aux animateurs jouant les culs-de-jatte qui se nourrissaient à même le sol, n'emportaient plus l'adhésion d'autre fois. Les boums du vendredi soir devenaient synonymes de chasse à l'alcool : il fallait débusquer les cachettes, rarement originales, où les plus audacieux cachaient la mauvaise tise achetée au Lidl – un jeu du chat et de la souris qui me faisait royalement chier. Les tentes ont été remplacées par des bungalows, des prises électriques ont été ajoutées. On surfait encore presque tous les jours, on pouvait encore dire crânement « je suis payé pour faire ça ! » en inventant toutes sortes de conneries, mais on sentait bien qu'il était temps de passer à autre chose. Depuis longtemps, je me disais que les vacances UCPA telles que je les pratiquais étaient d'un intérêt limité. Les jeunes venaient pour des séjours courts axés sur la pratique sportive : notre métier se rapprochait plus du divertissement que de l'éducation. Mais vu les moyens et le temps dont on disposait, je crois qu'on a quand même accompli de belles choses pendant toutes ces semaines – et sans doute bien plus que ce que notre employeur attendait de nous. Si je réfléchis, je ne crois pas avoir travaillé avec des personnes aussi passionnées et impliquées dans leur travail depuis. J'ai remis ça à la Toussaint l'an dernier. Plus comme un baroud d'honneur, comme pour dire « je peux encore le faire ». J'étais content de voir que je n'étais pas complètement largué face à ces jeunes vaguement anxieux pour leur bac, qui avaient à peu près dix ans de moins que moi. Je suis allé à l'eau tous les jours avec eux et le soir, ils faisaient plus ou moins ce qu'ils voulaient. Ils allaient généralement traîner dans les rues presque désertes de Lacanau. On les rejoignait, passait de groupe en groupe à vélo, réprimandait celui qui était assez stupide pour boire des coups dans un bar. Un soir, on est allés se faire griller des Chamallows autour d'un feu de camp et on a même réussi à saboter avec une certaine fierté la soirée des adultes, le temps d'un karaoké mémorable – mais le sentiment de mes longs étés d'étudiant, où les semaines d'animation semblaient se dérouler hors du temps, appartient bel et bien au passé. De cette période, il ne reste finalement qu'un type au physique de sportif légèrement enrobé, une sorte de vestige qui résiste tant bien que mal aux ravages du temps. Si vous allez à l'UCPA de Lacanau un jour, c'est sans doute lui qui vous accueillera de sa voix de ténor éraillée — celle qui m'a recruté comme stagiaire, il y a des années. Sur le petit badge punaisé à son polo, on peut lire « Julien », son vrai prénom. Nombre d'entre nous font encore le déplacement chaque année pour les retrouver, lui, et tous ces souvenirs, qu'on ressasse ad nauseam.