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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Le triste sort des réfugiés syriens qui désespèrent de quitter Calais pour l'Angleterre

Des nouvelles du désespoir en direct du Nord-Pas-de-Calais.

par Rebecca Suner ; photos : Philippe Wannesson/La Marmit
14 Octobre 2013, 9:45am


Le site où des réfugiés syriens ont manifesté à Calais.

Calais est une ville déprimante du Nord-Pas-de-Calais, en bordure de la Manche. Vous la connaissez peut-être de réputation, pour ses ciels perpétuellement gris, ou de l’époque où vous aviez 5 ans et vous avez traversé la Manche en famille et en Renault Espace.

Mais cette ville portuaire est tristement célèbre pour autre chose : sa jungle. Calais est en effet un spot atroce qui attire à lui tous les réfugiés espérant traverser la Manche pour rejoindre l’Angleterre. Depuis que le camp Sangatte, le centre pour réfugiés, a fermé il y a 11 ans, il n’y a officiellement plus de migrants dans les environs de Calais – ça semble évident : puisque les autorités ont fermé le camp où ils étaient, on s’est dit qu’ils allaient sans doute rentrer chez eux, dans leurs pays déchirés par la guerre, et attendre que leur envie de liberté et de sécurité passe. Étrangement, il semble pourtant que les choses ne se soit pas passées ainsi, et on estime qu’entre 700 et 2 000 migrants vivraient dans des conditions exécrables aux alentours de Calais.

La plupart de ces réfugiés ont fui la violence de leur pays natal avant de s'embarquer dans un long périple à travers l'Europe. Ça a pris un mois à Joe, un prof de Damas, pour aller à Calais depuis la Syrie en passant par la Sicile – où au moins 300 migrants africains sont morts la semaine dernière –, et le voyage lui a couté 6 000 €. Cela fait maintenant quatre semaines qu'il a atterri à Calais. « Nous n'avons aucun abri d'aucune sorte, nous sommes juste dans la rue. Les conditions de vie sont très difficiles ici, m'a-t-il dit. Nous ne mangeons qu'une fois par jour parce que nous n'avons pas d'argent. Et nous sommes à la rue, vous savez – pas de douche, pas de toilettes, rien. »

Calais n'est qu'à 45 kilomètres de Douvres, mais la traversée de la Manche est dangereuse et très surveillée. Jusqu'à ce qu'ils parviennent à leurs fins – quand ils y parviennent –, les migrants vivent dans la misère la plus totale : la majorité sont sans domicile et squattent des bâtiments abandonnés. Ils crèvent la dalle et sont harcelés par la police. Depuis mercredi dernier, Joe et 55 autres réfugiés syriens désespérés de quitter la misère de Calais ont manifesté pendant trois jours, suppliant que l'Angleterre leur accorde l'asile. Groupés sous de grandes toiles bleues, les Syriens ont bloqué la passerelle du port.


Deux réfugiés syriens sur le toit d'un bâtiment à Calais

Dans une déclaration publiée le jour même, ils ont dit : « Le gouvernement français et la police nous ont très mal traités et n’ont montré aucune empathie pour notre situation. Ils nous ont systématiquement expulsés de nos abris temporaires pour nous mettre à la rue. »

Il y a un mois, les Syriens ont été évacués du squat de la « Beer House », un hangar abandonné près du port. Depuis, le groupe n'a pas pu rester au même endroit plus de quelques nuits d’affilée : « À chaque fois que nous trouvons un lieu où nous réfugier, la police vient et nous arrête, détruit nos affaires et ferme le lieu », m’a expliqué Joe.

Si ces raisons n’étaient pas suffisantes pour expliquer pourquoi les réfugiés syriens se refusent à demander l’asile en France, il y a aussi l'attente à prendre en compte. À Calais, il faut patienter entre 2 et 3 mois pour obtenir ne serait-ce qu’un rendez-vous – à Paris, il faut compter entre 4 et 5 mois : « Les demandes prennent entre 6 mois et 1 an pour être traitées et, s'il y a appel, ça peut prendre 2 ans », m’a expliqué Philippe Wannesson, qui travaille à La Marmite aux idées, une association qui vient en aide aux réfugiés bloqués dans les limbes de Calais. « Et pendant tout ce temps, ils ne reçoivent aucune aide de l'État. Ils sont rarement logés dans des refuges. »

La tension est montée il y a un peu moins de deux semaines quand les CRS ont tenté d'expulser le groupe du lieu qu’ils occupaient : deux des réfugiés sont montés sur le toit du bâtiment et ont menacé de sauter, une information largement passée à la trappe, en France. Leurs compères étaient déjà en pleine grève de la faim. À midi, une délégation composée notamment d’un représentant des services d’immigration du Royaume-Uni (UKBA) était sur les lieux afin de trouver une solution. « Ils ont juste répété les règles concernant le droit de réunion des familles, avant d’affirmer que les demandes seraient étudiées au cas par cas, a rapporté Philippe. Les Syriens s’étaient montrés très déterminés, mais cette réponse a agi comme un véritable éléctrochoc. »


Des réfugiés syriens manifestant dans Calais.

Les réfugiés ont mis fin à leur occupation de Calais sans obtenir de concession de la part des Britanniques. « Ils peuvent nous aider, mais ils ne vont pas le faire – je ne sais pas pourquoi, dit Joe. Beaucoup de Britanniques nous ont dit : “C’est petit, l'Angleterre, il n'y pas de place ni d'emplois pour vous, il n'y a rien.” Mais ils mentent ; l'Angleterre peut accueillir une soixantaine de personnes. Nous ne sommes qu'une soixantaine de Syriens – juste 60 – et c'est la guerre chez nous, nous ne pouvons pas y retourner. »

Pour l'instant, la police de Calais a promis qu'elle allait arrêter d'harceler les migrants – Joe en doute –, et certains Syriens ont accepté l'offre du préfet local et ont déposé leur demande d'asile en France. En revanche, la majorité veut toujours tenter sa chance en Angleterre. Joe en est actuellement à sa huitième tentative de traversée. Il m'a décrit ce qu'il devait faire s'il voulait parvenir à franchir la Manche : « Nous devons sauter par-dessus la clôture, qui fait 3 mètres de haut, et nous jeter dans un camion. Si personne ne nous voit, en 5 minutes, nous sommes sur le bateau. Mais les chiens nous découvrent à chaque fois. C'est très dangereux. Deux de mes amis ont eu les doigts arrachées en escaladant, parce qu'ils portaient des bagues. »

Déjà deux millions de Syriens ont fui leur pays. Seulement 40 000 d'entre eux ont demandé l'asile en Europe – un pourcentage infime. Les pays voisins de la Syrie abritent, eux, 1,8 million de réfugiés. L'Agence des Nations Unies pour les réfugiés a déclaré que, pour l'instant, seuls 17 pays avaient promis d’instaurer des quotas pour les migrants syriens. La Suède est le seul pays s'engageant à accorder l'asile à tous les Syriens qui le lui demanderaient, et même l'Australie – un pays particulièrement hostile aux réfugiés – s'est engagée à accueillir 500 d'entre eux.

Contrairement à la propagande populiste en vigueur en Grande-Bretagne, les réfugiés ne représentent qu'une petite portion de la population britannique – en fait, seulement 0,27 % – et ce pays reçoit près de la moitié du nombre de demandes d'asile que reçoit la France. Plutôt qu’à agir, le Gouvernement anglais semble préférer occuper son temps à faire des raids dans des zones avec un fort taux de population immigrée, à envoyer la police se balader dans des « fourgons racistes » et à accrocher des posters encourageant les immigrants à rentrer chez eux.

Cela dit, les migrants syriens restent déterminés à obtenir l'asile au Royaume-Uni. « Nous n'abandonnerons pas, dit Joe. Nous recommencerons demain... et nous ne nous arrêterons pas avant d'avoir réussi. »

Suivez Rebecca sur Twitter: @beckysuner

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