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Tribune

Pourquoi je n’ai jamais voulu être cool

Toutes les raisons pour lesquelles j'ai toujours préféré être un loser, de mes 14 ans à aujourd'hui.
25.11.16
Un extrait de vidéo tournée par l'auteur au lycée, 1993. Toutes les photos sont publiées avec son aimable autorisation.

Il y a deux ans, la vie m'a poussé à quitter le 10e arrondissement de Paris. À l'époque déjà, l'ambiance détendue du quartier rongé par les burgers gourmets, les restaurants sympas et leurs autochtones infernalement cool avaient fini par me casser les couilles. Lorsque je repasse dans le quartier aujourd'hui, encore forcé par la vie, je me rends compte à quel point cette ambiance ouverte et conviviale est devenue irrespirable.

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Entre les primeurs et les sandwiches turcs encore fréquentables se presse désormais une population anxiogène dont la vie ne semble déterminée que par une idée, un état d'esprit, un concept difficilement descriptible à en croire Wikipedia: l'être cool.

Les bras ballants, le sourire aux lèvres, l'œil aguicheur toujours pointé en direction de la bonne personne, les jambes croisées, un masque de décontraction absolue ; tout cela semble dissimuler autant de pervers narcissiques, de sommes insondables de pathos et autant de frustrations diverses. C'est en tout cas ce que j'ai appris des « gens cool » ces vingt dernières années. Et c'est ce qui m'a poussé à essayer de comprendre ce qui motivait de pauvres hères à tenter de se réfugier dans cette attitude déplorable, nombriliste, et parfaitement inutile passé l'âge des 25 ans.

Mais déjà il faut savoir un truc : avant de chercher vaguement à devenir cool, j'étais probablement la créature la moins cool que la terre ait jamais portée.

Fils unique, à maman, affichant ses oreilles décollées comme un fardeau régulièrement moqué par autrui, j'ai très rapidement trouvé refuge dans le cinéma de science-fiction et d'horreur. Bloquant sur les « Star Wars » plus qu'aucun de mes camarades de classe, plongé dans le magazine Starfix à partir de 8 ans, je suis arrivé à l'adolescence en portant chapeau et costume/gilet. Tout ça parce que je voulais ressembler au flic Eliott Ness, incarné par Kevin Costner dans Les Incorruptibles de De Palma – sans comprendre pourquoi un jour, à St Michel, un mec m'avait craché dessus en me demandant « en quoi j'étais déguisé ».

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Je crois que ma mère était fière d'avoir un rejeton anticonformiste. Moi je ne le vivais pas comme ça. Je me trouvais classe, et quoi qu'en pense le reste du monde, je me sentais bien dans mes pompes. J'écoutais NRJ et Raising Hell sans distinction – ça peut sembler fou, mais Run-DMC passait sur NRJ à l'époque –, de même que l'album Kind of Magic, pas parce que c'était Queen, juste parce que c'était la BO de Highlander.

L'auteur et son ami Mathieu en train de jouer dans leur film DIY, 1994.

Encore très éloigné de l'idée que mes camarades commençaient à se forger de « l'être cool », j'ai commencé à m'intéresser à d'autres trucs vers 14,15 ans. Les autres trucs étant : les comics, AC/DC et Metallica. Tout ça en portant des manteaux Barbour et l'occasionnel pantalon en velours côtelé marron que ma mère m'avait acheté. Autant dire, l'antithèse absolue du cool. Pour le collégien français de base tout du moins, parisien qui plus est – et dans un établissement du 16e arrondissement de surcroît. Vers 1989, dans cette partie de l'Hexagone, la dictature du cool avait cependant commencé à frapper mes congénères.

Je crois que les tout premiers mecs cool furent ceux qui avaient des grands frères. Ce sont eux qui leur ont montré la voie. La voie de la clope, ou celle du café en face du lycée. Mais aussi la voie du skate, ou la voie du hip-hop new-yorkais. Fait totalement invraisemblable d'un point de vue contemporain, les mecs du jazz étaient alors dans le vent, notamment les rares qui se baladaient avec leur saxophone. Ou tous ces mecs qui s'appelaient invariablement Alexandre, beaux ténébreux, comédiens à leurs heures, qui menaient régulièrement les défilés dans les manifs, notamment la célèbre manif anti-Devaquet.

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Dans ma promo, les deux mecs cool se nommaient Térence et Raphaël. Objectivement, il s'agissait de deux glandeurs invétérés sapés streetwear, skatant, sortant, et étant visiblement très à la pointe au sujet des musiques jeunes que l'on pouvait écouter à l'époque : De La Soul et A Tribe Called Quest. Ça aurait pu coller avec Raising Hell, sauf que désormais j'écoutais Master of Puppets de Metallica et que je trouvais ces mecs super cons. Jaloux ? Sans doute. Il émanait d'eux une classe et une assurance naturelles à laquelle je n'avais pas accès. Ils avaient l'air à l'aise en toute occasion, et traînaient avec des meufs canon.

De mon côté, les meufs me méprisaient. Ceci peut sans doute être corrélé au fait que je passais mon temps à dessiner des San Goku sur mes cahiers. « L'être cool » était alors loin de me préoccuper – sinon pour éviter de tomber sous son courroux. Un matin d'hiver en effet, un grand connard looké psychobilly m'avait fait tomber de manière volontaire pour m'enfoncer la gueule dans la neige. Oubliez Stephen King ou Stranger Things : ce genre de truc arrivait aussi sur les trottoirs du 16e arrondissement. Autant dire que rapidement, j'ai assimilé « l'être cool » à une bande de blaireaux vicieux, tantôt poseurs, tantôt pseudo-romantiques lorsqu'ils avaient le malheur d'être accablés d'une fêlure qu'il leur fallait absolument exhiber au monde. Entre-temps, les fameux jazzeux, plus âgés, avaient déguerpi du paysage – pour ne plus jamais revenir.

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Puis, en entrant au lycée, tout a changé. Enfin, presque tout. Disons que pour la première fois, j'aurais pu prétendre m'inscrire dans le cercle des mecs cool.

En classe de première par exemple, j'ai commencé à tourner des films d'horreur avec des potes. On était les seuls à faire ça de tout le lycée. C'est ce premier tournant qui m'a permis de me mettre dans la poche (de manière platonique, certes) quelques jolies meufs. Dans le même temps, j'ai commencé à écouter du rock alternatif californien grâce à mon pote Mathieu, qui versait par ailleurs dans le rock alternatif français – lui collant, dans un lycée du 16e, la plus grosse pancarte UNCOOL que l'univers ait pu créer. Aussi, mon t-shirt des Fabuleux Freak Brothers m'avait – accidentellement – permis de me faire adouber par un lycéen fraîchement débarqué de New York. Ce dernier, en tant qu'Américain, était idolâtré par tout le lycée, peuplé de Français. Avec lui, je discutais de trucs moyennement cool tels que les Tortues Ninja.

Face à mon incompréhension totale de ce qu'était devenu le monde, une seule alternative, excessive, s'imposait : la haine.

À 17 ans, je ne portais plus de gilet. En conséquence de quoi, j'ai fini par me faire draguer par une meuf à laquelle j'avais filé mon numéro de téléphone. Je n'ai jamais trop compris 1. pourquoi elle avait fait ça, et 2. ce que je pourrais bien faire dudit numéro. Je n'en ai rien fait, d'ailleurs. J'avais toujours autant envie d'être cool que de me pendre. Néanmoins, j'avais désormais quelques idées concernant la manière de me passer la corde au cou.

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Puis vint l'affirmation de ma conviction. Juste avant le bac, puis après l'obtention de celui-ci, j'ai découvert presque simultanément la no wave new-yorkaise, mais aussi les groupes de hardcore Minor Threat et Black Flag. Trois trucs anti-cool, donc ultra-cool, qui m'ont confirmé dans l'idée que « l'être réglo » valait mieux que tout « l'être cool » du monde, dût-il passer par une énorme dose de mauvais esprit, nécessaire pour affronter un monde déterminé à se vautrer dans la « coolitude ». La seule attitude qui vaille, donc. Si je suis depuis revenu de l'attitude anti-cool de Sonic Youth, lesquels cherchaient bon an mal an à créer leur propre cool, je continue à penser qu'Henry Rollins de Black Flag – qui déclamait dans un morceau qu'il « n'en avait rien à branler de tout voir et de tout savoir » – ou Fugazi – dont l'attitude rabat-joie vis-à-vis des standards du fun n'a jamais rien eu d'une pose – définissait au mieux ce que c'était que d'être cool. À savoir : n'en avoir rien à foutre du regard des autres. Et aussi : ne pas spécialement s'emmerder à revendiquer ou même défendre ses choix.

Après ces longues années d'errance, étais-je alors devenu cool ? Peut-être.

En tout cas à partir de là, je me suis mis à regarder d'un autre œil les try-hard qui tentaient par tous les moyens de s'emparer des codes qui pourraient faire d'eux des gens cool. Ces codes étaient désormais les miens. Rock extrême, cinéma de genre, bandes dessinées indie, détachement vis-à-vis des autres et de la masse, tous ces concepts de gamin foireux étaient, à la fin de la décennie 1990, devenus cool à leur tour. Le paroxysme du cool, même. Un cauchemar, donc.

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Car ces copieurs commençaient sérieusement à empiéter sur mon territoire. Entre-temps, il était devenu cool de se pointer aux programmes de la Cinémathèque. Ou de se s'afficher avec nous autres nerds dans les rares boutiques de comics. Voire pire, d'acheter des jouets – mais tout en continuant de lire Les Inrocks et Nova parce que faut pas exagérer. Aux yeux des mecs cool, mon personnage préféré, George Costanza de Seinfeld, était devenu le summum du cool. Ce qui n'avait déjà pas beaucoup de sens tombait d'un coup dans un gouffre. Celui du non-sens absolu.

En tout cas, un truc était désormais clair. Face à mon incompréhension totale, une seule alternative, excessive, s'imposait : la haine. Cette haine, au fil des années, a heureusement fini par se muer en simple mépris relatif vis-à-vis de tout ce que « l'être cool » pouvait représenter. Pour finalement faire de moi l'homme que je suis. Et je ne suis pas aigri. En revanche, je suis sans doute quelqu'un de moral.

Car très sérieusement, en 2017, non seulement je vous enjoins à arrêter de voir la valeur cool comme le parangon des qualités, mais surtout, de relever un peu le niveau de vos exigences. Être cool, sourire l'air blasé, faire preuve d'une nonchalance assurée tout en faisant tout pour se tenir au courant des tendances proposées par des marques de produits, sortir aux bons endroits, au bon moment, s'extasier pour un rien, tout ça ne fait pas de vous un homme bon. Ça fait simplement de vous une personne qui traîne aux terrasses de la rue du Faubourg St Denis. Vous trouvez ce destin enviable ? Il ne l'est pas.

Vivez votre vie, putain. Arrêtez de croire qu'être cool est une fin en soi. Arrêtez de juger les choses et les gens qui vous entourent à l'aune du barème existentiel de Beavis & Butthead. Il est temps que vous réalisiez que vous êtes en droit d'attendre mieux de la vie, mieux des gens, et surtout, mieux de vous-même.

Il y a deux semaines, lors d'un dîner, un mec a décrété valeureusement que j'étais « le mec le plus cool du monde ». Il ne savait pas que je venais de me mettre au saxophone – vieux fantasme qui me tenait à cœur depuis presque 30 ans. Je le lui ai dit, en guise de réponse. « Non mais, même avec ça, tu restes quand même le mec le plus cool du monde », m'a-t-il répété.

J'ai été cool. Je n'ai rien répondu.