Dans le quotidien des orthorexiques, ceux qui veulent trop bien manger

La recherche du régime parfait peut faire de vous un paria – et accessoirement vous tuer.

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15 Novembre 2016, 6:00am

Aujourd'hui, il est très compliqué de se détruire le corps en paix. Boire dès le matin, fumer cigarette sur cigarette dans un studio de 9m2 et se droguer sans raison objective sont systématiquement perçus comme des passe-temps pour parasites de la société – contrairement à l'ensemble de la France qui se lève tôt pour s'inscrire au marathon de Paris. Dans le même genre, ne pas manger sainement est souvent considéré comme synonyme d'immaturité, voire de pauvreté intellectuelle pour beaucoup.

Si comme moi vous aimez manger un McDo de temps à autre, il vous est peut-être difficile de ne pas culpabiliser vis-à-vis des animaux – mais aussi de vos collègues et amis qui sont tous devenus vegan en 2016. Noyé par les regrets, vous décidez parfois de vous rattraper en achetant une soupe, une quiche et trois boîtes de petits pois carottes au Naturalia du coin. Si vous en êtes arrivés là, il y a des chances que vous n'en ayez plus rien à foutre. À raison, certains sont plus soucieux de leur santé – mais d'autres le sont parfois beaucoup trop, et partent constamment à la recherche de la nourriture la plus saine possible. Si vous ne voyez rien d'anormal à prendre une journée entière pour calculer tous les nutriments présents dans les aliments que vous avez achetés, vous êtes peut-être orthorexique – et, accessoirement, proche de la mort.

Selon Patrick Denoux, professeur de psychologie interculturelle à l'université Toulouse-Jean Jaurès et auteur de Pourquoi cette peur au ventre, l'orthorexie est « un ensemble de comportements témoignant d'une focalisation excessive sur une alimentation saine ». En d'autres termes, chercher à toujours mieux manger, sans cesse. Mis en lumière en 1997 par le docteur Steven Bratman, il affirmait que « ce comportement peut conduire à une malnutrition ainsi qu'à un isolement social ». En France, on estime que ce phénomène touche entre 1 et 3 % de la population. Cette maladie – au même titre que la boulimie ou l'anorexie – est relativement récente. Elle se manifeste par une peur de l'ensemble des produits alimentaires mis à notre disposition ; quand chercher l'aliment parfait vous conduit finalement à ne plus manger, faute de l'avoir trouvé car il n'existe pas. Le professeur Patrick Denous expliquait récemment au Figaro : « À un moment donné, la personne rencontre une difficulté psychologique et son raisonnement est d'attribuer cette difficulté à ce qu'elle a mangé. Jugé "mauvais", cet aliment est supprimé de l'alimentation, selon un mode de pensée archaïque et infantile. » Le problème n'est donc pas de vouloir manger sainement, mais plutôt de s'enfermer dans un cercle infini où chaque aliment n'est jamais assez sain pour soi. C'est donc paradoxalement un désir de bien-être qui plonge certains dans une profonde angoisse.

Sur internet, on trouve beaucoup d'articles relatant ce paradoxe de l'orthorexie, comme cette blogueuse qui explique qu'être orthorexique « c'est avoir envie de pleurer, de quitter la table ou avoir envie de se faire vomir, rien qu'à l'idée de devoir manger un aliment que l'on qualifie de poison. C'est finalement ne plus pouvoir manger en société, car cela devient une situation trop anxiogène et trop compliquée. » C'est ce que confirme aussi le professeur Patrick Denoux : « les personnes prises dans cette spirale ont en commun de se désocialiser peu à peu : on finit par ne plus les inviter parce qu'elles n'acceptent plus les dîners ou parce qu'elles arrivent à la soirée avec leur nourriture. Ils réduisent la vie à la santé, la santé à un menu et un menu à une ordonnance. » Une jeune femme sur un forum explique elle aussi son désarroi : « Quand je mange, je ne me dis pas "hum c'est délicieux" comme une personne normale appréciant son repas. Je me dis "en buvant ce verre de lait, je prends 10 % du calcium que je dois absorber dans la journée", je compte précisément mes calories pour que cela fasse 2 000 kcal pile ». Une autre s'épanche sur sa descente : « Voilà, depuis environ 1 an je suis orthorexique. Au début, j'ai juste supprimé les sodas et les gâteaux salés. Puis plus je me documentais, plus je m'inquiétais que mon alimentation ne soit pas si saine que ça. Mon alimentation ne se résume aujourd'hui qu'à des légumes, des fruits de l'oléagineux. » Afin de savoir si j'étais moi-même orthorexique – sait-on jamais –, j'ai fait le fameux « test de Bratman ». À en croire mes résultats, je suis donc bien un type qui n'en a rien à foutre.

Le test en question.

Il est néanmoins bon de préciser que vouloir se nourrir convenablement ne peut être réduit à une certaine mode de bobos caricaturée par certains médias, et que de fait l'orthorexie n'est pas non plus un caprice de retraité de gauche. Même si cette dictature du bien-être peut s'avérer infernale dans notre société actuelle, tant elle ne fait qu'imposer de nouvelles contraintes souvent basées sur des critères physiques subjectifs, chercher à améliorer son alimentation est à la base un moyen de vivre un peu plus longtemps et de ne pas terminer obèse – les veines pleines d'huile de kebab – à ne plus pouvoir sortir de son lit. Ce qui est légitime, en somme. Dans beaucoup de cas, adapter son alimentation est aussi une manière de lutter contre des maladies intestinales, comme la maladie de Crohn, qui toucherait 200 000 personnes en France. Comme le signalait le docteur Gérard Apfeldorfer à France 2, psychiatre et spécialiste des troubles alimentaires : « on prend en charge les orthorexiques comme on soigne les hypocondriaques ». Il s'agit donc de personnes – souvent des femmes – ayant un trouble obsessionnel réel. Malgré tout, notre société n'est pas non plus exempte de tous reproches face à ce phénomène, tant elle a d'une certaine façon amené et favorisé l'émergence de ce trouble alimentaire.

La nourriture est aujourd'hui un marqueur social – comme vos fringues ou vos pratiques sexuelles déviantes – qui permet de se distinguer des gens que vous détestez. À ce titre, manger devient une manière d'emmerder les autres et de prendre son indépendance. Mais tout ça ne s'est pas fait en un jour. Les orthorexiques, comme tout le monde, subissent le matraquage médiatique des grandes campagnes de sensibilisation, comme « Mangez cinq fruits et légumes par jour », ce qui entre nous est une mission plutôt ambitieuse. Ajoutez à cela un paquet de scandales alimentaires ainsi que des vidéos abominables en provenance des différents abattoirs de France, vous risquez rapidement d'envisager la nourriture comme un produit anxiogène qu'il convient de mesurer et de traiter avant de le manger. Jusque-là, rien d'anormal. Mais comme dans beaucoup d'autres domaines, les gens s'improvisent à la fois scientifiques et critiques culinaires, se persuadant que toutes leurs théories alimentaires reposent sur quelque chose de concret. Ce qui pose un problème, car les gens ne savent pas en réalité. Certains vont même ne plus savoir ce qu'il faut manger, et donc ne plus manger. « C'est cette anxiété qui pousse à la radicalisation », expliquait Sandra Bernard, psychiatre responsable médicale de l'abC (Centre vaudois anorexie boulimie) au Matin. Notre société ultra consommatrice se retrouve le cul entre deux chaises, à nous faire acheter le plus de choses possible tout en essayant de nous convaincre grâce à des étiquettes de produits illisibles que tout cela est comestible. Au milieu, certains deviennent fous et entrent dans un contrôle exacerbé qui peut tout simplement les tuer. « La personne additionne des soustractions qui la font basculer vers des carences potentiellement très dangereuses, puisqu'il est arrivé que certaines en meurent » confirme Patrick Denoux.


Photo via l'utilisateur Flickr Gary Stevens

Cette quête de la santé parfaite fait en réalité partie d'un problème plus vaste, celui du refus d'accepter notre caractéristique première : nous sommes tous mortels. Le docteur Christophe De Jaeger, professeur à la faculté de médecine de Paris et président de l'Institut de médecine de physiologie de longévité de Paris avec qui j'ai pu discuter explique : « C'est tout simplement l'anxiété de l'inconnu. L'être humain connaît son espérance de vie. L'Homme moderne est constamment dans le déni de sa propre mortalité, tout simplement parce qu'il en a conscience et donc excessivement peur. » Bien évidemment certains ne l'acceptent pas. Les gens vont faire tout ce qui leur est possible pour retarder cette échéance en s'imposant des contraintes absurdes. Aujourd'hui, nous ne mangeons plus par plaisir mais par calcul en fonction de ce que ça nous coûtera pour notre futur. On mange comme on investit dans l'immobilier – et comme pour ce dernier, certains se plantent. Tel un accro au poker, un orthorexique pensera toujours qu'il peut faire mieux au tour suivant, avant de se retrouver nu sur son perron. Nous sommes mortels et notre instinct de survie nous pousse parfois dans des retranchements obscurs. Certains biohackers tentent par exemple d'obtenir un régime parfait constitué entre 50 et 60 % de gras, à 20 % de protéines et entre 20 et 30 % de légumes. Grâce à ces mesures précises, ils affirment être en mesure de faire des journées de 19 heures. De vrais cyborgs.

Après tout, il n'y a aucun mal à vouloir vaincre la mort. Mais si chercher à la dominer nous la fait rencontrer plus tôt que prévu, il y a peut-être ici une leçon à retenir, une bonne fois pour toutes.

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