C'est prouvé : les enfants sont effectivement accros aux écrans

« Une personne dépendante aux écrans est plus difficile à guérir qu'un héroïnomane », selon le psychiatre Nicholas Kardaras.

|
28 Septembre 2016, 5:00am

Dans les années 1980, Graham Nash de Crosby Stills & Nash a été invité sur MTV dans le cadre d'une interview. Le groupe refusait de tourner des clips, et Nash a simplement expliqué qu'il refusait de fournir les visuels que les gens associeraient à sa musique. Il a déclaré qu'il préférait que ses auditeurs se créent leurs propres images pour accompagner l'écoute du morceau. Aujourd'hui, plusieurs experts s'accordent à dire que les enfants auraient de plus en plus de mal à le faire, à cause de l'omniprésence des écrans dans nos vies.

Le livre Glow Kids: HowScreen Addiction Is Hijacking Our Kids de Dr. Nicholas Kardaras, un des grands experts en addiction des États-Unis, explique comment notre utilisation compulsive des nouvelles technologies et notre dépendance à l'écran peuvent endommager le cerveau en développement d'un enfant au même titre qu'une addiction à la drogue. Grâce à de longues recherches, à des essais cliniques avec des personnes reconnues comme étant accro aux écrans et à plusieurs expériences sur différents types d'addiction, l'auteur explore une réalité alarmante : celle qui suggère que les enfants freinent leurs capacités créatives en s'exposant aux nouvelles technologies.

Le docteur Kardaras, qui a grandi en jouant à Asteroids et Ms PacMan, explique notamment que des développeurs de jeu se fondent sur des tests pour mesurer les niveaux de dopamine et d'adrénaline de leurs joueurs afin de rendre leurs créations les plus addictives possibles. Il y explique aussi comment la technologie pourrait faire stagner le développement du cortex frontal. Dans son livre, il cherche ainsi à prouver qu'il est nécessaire de laisser le cerveau des enfants « se développer complètement avant de les exposer à des drogues digitales. » Je me suis entretenu avec lui pour en savoir plus sur le fruit de ses recherches, et pour comprendre pourquoi la plupart des enfants étaient devenus à la fois ennuyés et ennuyeux. Il m'a répondu tout un tas de choses un poil technophobes avec une assurance propre aux thésards, dont je vous laisse juger.

VICE : Au début de votre livre, vous citez la chanson des Oompa-Loompas dans le livre Charlie et la Chocolaterie : « Ça vous tue l'imagination/Ça vous colmate les méninges ». En quoi ces paroles sont-elles liées à la relation qu'entretiennent les enfants avec les écrans ?
Nicholas Kardaras :
Je pense que Roald Dahl a été très visionnaire sur ce plan. J'ai travaillé avec près d'un millier d'adolescents au cours de ces dix dernières années, et j'ai remarqué que ceux qui avaient été le plus exposés à des écrans durant leur enfance souffraient d'une sorte de « malaise digital ». Ils étaient presque tous « inintéressants et inintéressés », comme j'aime à le décrire. Ils manquaient de curiosité et avaient perdu tout sens de l'émerveillement, en comparaison à ceux dont l'existence dépendaient moins des écrans. Ils ignoraient – ou n'avaient pas envie de connaître – ce qu'il se passait dans le reste du monde. Tous avaient l'air d'être mus par un besoin perpétuel d'être stimulé et diverti par leur téléphone ou leur ordinateur.

Le cerveau des enfants se développe lors de moments bien précis, durant lesquels leur imagination est sollicitée lors de jeux créatifs, par exemple. Ces moments voient le corps construire de nombreuses connexions neuronales. Les enfants qui sont uniquement stimulés par un écran ne peuvent pas créer des images d'eux-mêmes aussi facilement que les autres.

J'ai grandi dans les années 1970, et j'ai découvert les jeux Atari vers le collège. J'étais à fond dans les jeux vidéo, ce qui ne m'a jamais empêché d'être actif. Selon vous, qu'est-ce qui a changé dans notre exposition aux jeux vidéo ?
La différence entre les jeux vidéo de l'époque et d'aujourd'hui est purement qualitative. Aujourd'hui, les jeux sont plus immersifs, interactifs et réalistes – et je ne parle que des jeux en deux dimensions, ne me lancez pas sur la 3D. Un de mes amis, Andrew Doan – qui est chercheur en addiction pour le Pentagone et la Navy et a beaucoup étudié les jeux vidéo – aime répéter que les jeux qui sortent aujourd'hui dépendent d'industries multimilliardaires qui emploient les meilleurs neuroscientifiques et psychologues comportementaux au monde pour les rendre les plus addictifs possible.

Les développeurs font tester leurs jeux à des adolescents en étudiant leur pression sanguine, leur fréquence cardiaque et leur activité électrodermale. Si le jeu ne fait pas suffisamment monter leur pression sanguine par exemple, ils sont susceptibles de le modifier. Le problème, c'est que la montée d'adrénaline affecte ce qu'on appelle l'axe hypothalamo-pituito-surrénalien, qui crée la réponse combat-fuite. En général, cette réponse est relativement brève – supposons que vous vous fassiez poursuivre par un chien, votre cœur bat plus vite, mais vous vous calmez dès que la menace disparaît.

Mais avec les jeux vidéo, un enfant peut passer des heures dans cet état, ce qui n'est pas une bonne chose. Des recherches ont montré que les jeux de la dernière génération élevaient considérablement les niveaux de dopamine, parfois au même niveau que le sexe et presque autant que la cocaïne. Cette combinaison d'adrénaline et de dopamine permet très vite de développer une forme d'addiction.

J'ai travaillé avec des centaines d'héroïnomanes, et j'estime qu'il est plus facile de les traiter qu'un enfant vraiment accro aux écrans. – Dr. Nicholas Kardaras

Un de mes amis a deux enfants qu'il essaie d'emmener un peu partout avec lui. Le truc, c'est qu'ils passent leur temps avec une tablette et des écouteurs sur les oreilles. On les entend rarement, sauf quand ils ont besoin de brancher leur chargeur. Quels sont les effets à long terme de ce type de comportement ?
Cela rejoint précisément ce que j'évoquais tout à l'heure : les enfants sont tellement habitués à la stimulation des écrans qu'ils préfèrent s'y exposer de manière prolongée. Si cet effet est plus puissant sur les enfants que les adultes – bien que les adultes accro aux écrans soient difficiles à dénombrer –, c'est simplement parce que les enfants n'ont pas un cortex frontal entièrement développé.

Les neuropsychologues considèrent le cortex frontal comme les « freins » d'une personne, mais cette partie du cerveau ne se développe pas avant le début de la vingtaine, et c'est précisément pour ça que les adolescents font des choses qu'on juge « risquées », que ce soit du sexe non protégé ou du saut à l'élastique. Ils ne pensent pas nécessairement aux conséquences quand cette partie du cerveau n'est pas développée. Aussi, des recherches montrent que la consommation de drogues et l'utilisation excessive d'écrans réduit la matière grise présente dans le cerveau. Certains jeux sont donc susceptibles d'entraîner une addiction, qui se perpétue en influençant négativement la partie du cerveau à même de freiner l'impulsivité et de vous aider à prendre de bonnes décisions.

Est-ce qu'on peut comparer l'addiction aux écrans à l'héroïnomanie, par exemple ? J'espère que non, d'autant plus que les téléphones semblent nous être vraiment nécessaires aujourd'hui.
Je pense en tout cas que l'addiction aux écrans remplit tous les critères cliniques de l'addiction. C'est aussi le cas de la Chinese Health Organization et de nombreux autres pays à travers le monde – les États-Unis sont un peu en retard. Nous n'avons pas de diagnostic « officiel » pour ça, mais cela reste un sujet à étudier. Si les téléphones peuvent constituer une nécessité – parce que soyons honnête, on peut survivre sans téléphone –, ils ne le sont pas pour des enfants.

Je pense simplement que l'on devrait laisser le cerveau des enfants se développer avant de les exposer à ces drogues digitales. J'ai travaillé avec des centaines d'héroïnomanes, et j'estime qu'il est plus facile de les traiter qu'un enfant vraiment accro aux écrans. On interagit avec des écrans tout le temps, ce qui n'est pas tout à fait le cas de l'héroïne. D'après mon expérience, je pense qu'il est important de connaître les potentiels dangers d'une telle addiction avant qu'elle ne se développe, parce que c'est une plaie à traiter.

Le livre 'Glow Kids' est sorti le 9 août dernier chez St. Martin's Press. Il est disponible ici.

Seth est sur Twitter.