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L’Histoire du plus grand gang gitan du XXIe siècle

Comment un petit village irlandais rempli de caravanes est devenu le centre névralgique du vol de cornes de rhinocéros.

par Mark Wilding; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
11 Avril 2016, 5:00am

Illustration de Julia Scheele

Le détective Adrian Green se souvient encore du jour où il a reçu ce fameux coup de téléphone. C'était le 6 avril 2012 – la date de son anniversaire et de sa rencontre avec les Rathkeale Rovers.

Ce jour-là, vers 8h30, les collègues de Green l'ont appelé pour venir enquêter sur un cambriolage. Il était plutôt habitué aux affaires de meurtres et de kidnappings, mais la gravité du méfait rendait sa présence indispensable.

Vers 22h40 la nuit précédente, des voleurs étaient entrés par effraction dans le musée oriental de l'université de Durham. À l'aide de marteaux, ils avaient réussi à faire un trou dans le mur en 40 minutes, avant de se rendre dans la galerie Malcolm MacDonald. En moins de 60 secondes, ils avaient explosé deux vitres et étaient repartis avec deux objets datant de la dynastie Qing, d'une valeur de 2,8 millions de dollars.

Green était loin d'imaginer que ce vol déboucherait sur quatre ans d'enquête internationale dans le but de retrouver un gang hyper organisé, ayant des contacts aux quatre coins du globe.

Photo du trou creusé dans le mur du musée de Durham

En 2011, la police britannique signalait de nombreux cambriolages liés au trafic de cornes de rhinocéros. Au moins 20 d'entre elles avaient été volées dans des musées, des maisons de ventes aux enchères et des collections privées en Europe. En 2013, Europol dénombrait pas moins de 80 vols de cornes.

Au fur et à mesure que l'enquête avançait, il devenait évident que ces raids étaient le travail d'un seul groupe. Originaires d'une petite ville irlandaise, les Rathkeale Rovers agissaient désormais partout dans le monde. En quelques années, le gang avait amassé des millions de livres grâce aux cornes de rhinocéros.

Le 21 février 2011, vers 22h, Guy Schooling était chez lui avec sa femme et son père quand il reçut un appel urgent d'un collègue commissaire-priseur. Une alarme venait de se déclencher dans la salle des ventes de leur société, Swordens. Schooling écouta attentivement son collègue raconter comment les voleurs avaient enfoncé les portes principales.

Sur le chemin, Schooling se demandait quelles pouvaient bien être les raisons de cette effraction. Un braquage avait déjà eu lieu deux semaines avant et les voleurs étaient repartis avec un simple vase antique. Schooling se demandait si cela annonçait un raid plus important. En arrivant dans la salle des ventes, ses craintes furent confirmées. Après avoir enjambé du verre brisé, il tomba nez à nez avec un trou dans le mur – là où quelques heures auparavant se trouvait une tête de rhinocéros.

La corne de rhinocéros est composée de kératine. En termes scientifiques, il s'agit une « protéine fibreuse ». En termes triviaux, il s'agit de la même substance que les ongles humains. Elle n'a aucun effet reconnu sur notre santé. Malgré cela, elle demeure un ingrédient majeur de la médecine traditionnelle asiatique et est utilisée pour traiter tout et n'importe quoi. À cause de ce trafic, le nombre de rhinocéros est passé d'un demi-million à 30 000 en moins d'un siècle.

Le commerce de rhinocéros a été interdit en 1977, et la demande a peu à peu baissé. Cependant, vers 2009, une rumeur a commencé à circuler concernant un « officiel vietnamien » qui aurait guéri d'un cancer du foie après avoir ingéré de la kératine. L'industrie du braconnage en a profité. Les données publiées par le département sud-africain des affaires environnementales ont démontré qu'en 2007, 13 rhinocéros ont perdu la vie à cause des braconniers. En 2015, ce chiffre s'élevait à 1 175.

Aujourd'hui, les cornes de rhinocéros sont plus recherchées que jamais. Au Vietnam, en Chine et à Taïwan, les consommateurs aisés les achètent à des fins médicales ou pour un usage récréatif. Selon un rapport de WWF daté de 2012, le prix des cornes de rhinocéros tourne autour de 57 000 dollars le kilo — soit plus que l'or, les diamants et la cocaïne.

Il n'a pas fallu longtemps aux criminels pour comprendre que le braconnage n'était pas l'unique moyen de se procurer des cornes de rhinocéros. Peu après le cambriolage de Sworders, deux cornes furent volées à l'université de Coimbra au Portugal. Après cela, tous les musées européens ont été placés en état d'alerte.

À l'époque, Paolo Viscardi était conservateur au musée Horniman, à Londres, et membre du comité de la Natural Sciences Collections Association (NatSCA). Il avait eu vent de la flambée des prix des cornes de rhinocéros sur le marché noir et avait aussitôt mis en garde ses employés contre des vols potentiels. « La tension était palpable », précise-t-il.

Ces incidents n'étaient pas des cas isolés. En juillet 2011, Europol annonça que le gang était également suspecté de trafic de drogue, de vols organisés, de distribution de produits de contrefaçon et de blanchiment d'argent. « Le vol de cornes montre à quel point ces criminels sont toujours à l'affût de nouvelles opportunités », ajoute M. Viscardi.

À partir de cette date, la police britannique encouragea les musées à ne plus exhiber de cornes de rhinocéros. Seulement, tout le monde n'en a pas tenu compte.

Le 28 juillet 2011, vers minuit et demi, une alarme retentissait au musée d'Ipswich. La police mit cinq minutes à arriver. Les cambrioleurs avaient eu le temps de déserter. La victime s'avérait être Rosie, un rhinocéros indien empaillé qui trônait dans le musée depuis 1907. Sa corne avait été arrachée.

Rosie, le rhinocéros du musée d'Ipswich, avant qu'on ne lui vole sa corne

Les musées ayant pris certaines précautions, il est arrivé que les voleurs repartent avec de simples reproductions. Dans de nombreux cas, les Rovers sous-traitaient les cambriolages afin de ne pas être inquiétés. Cette tactique permettait de réduire les risques, mais les résultats étaient imprévisibles.

Le 20 février 2012, peu avant 13h, une berline traversa le pont menant au château de Norwich. Quatre hommes en sortirent et se dirigèrent vers l'entrée du musée. Arrivés à l'accueil, deux d'entre eux achetèrent des entrées pendant que leurs compagnons se faufilaient à l'intérieur.

Une fois seuls, ils dérobèrent une tête de rhinocéros noir datant du XIXe siècle, faisant partie de la collection du musée depuis 1896. La tête avait été empaillée avec de l'argile et les types savaient qu'elle serait lourde à porter. Après avoir essayé d'arracher la corne sans succès, ils s'emparèrent de la tête entière.

En sortant dans le hall principal du musée, l'un des voleurs hurla à un groupe de touristes de « dégager ». Assis au café du musée, des employés et des zoologistes entendirent le vacarme et se précipitèrent vers le hall, avant de tomber face aux malfaiteurs. La bande de malfrats finit par lâcher la tête de rhinocéros et se précipita vers la voiture qui l'attendait, les mains vides.

« Le coup de Norfolk a complètement merdé », affirme le détective Green. Heureusement pour lui, c'était loin d'être la seule erreur que le gang allait commettre.

En apparence, Rathkeale est une bourgade très tranquille.

Deux jours après le cambriolage de Durham, Lee Wildman – l'un des deux cambrioleurs – a été arrêté par les collègues de Green et placé en état d'arrestation. Huit jours plus tard, la police a mis la main sur les objets volés. En février 2013, Wildman a été condamné à neuf ans de prison pour cambriolage.

À partir d'un téléphone portable récupéré dans sa voiture, il aura fallu un an à Green et son équipe pour identifier les membres du réseau derrière ce vol. La percée la plus significative date de deux semaines après ce cambriolage, lorsque l'équipe de Green a retracé un appel venant d'une ville située dans le sud-ouest de l'Irlande – Rathkeale.

En apparence, Rathkeale est une bourgade très tranquille. On y trouve un dépanneur, et c'est à peu près tout. Sauf qu'un recensement datant de 2011 a mis le doigt sur l'évolution de la population locale – les gens du voyage représentaient 40 % des habitants. Ce chiffre avoisine désormais les 80 %.

Pendant le courant de l'année, les rues sont très souvent vides – les villageois sont sur les routes. Cependant, une fois par an, la population triple, avec le retour des voyageurs pour Noël. On peut alors croiser des Porsche immenses et des mariées dans des robes somptueuses.

La source de toute cette richesse fait l'objet de beaucoup de spéculations. De nombreux habitants de Rathkeale dirigent des entreprises spécialisées dans les réparations à domicile et la vente de véhicules. Sauf qu'un petit groupe d'autochtones est devenu célèbre en trempant dans des affaires louches. On les surnomme les Rathkeale Rovers.

Dans son livre Gypsy Empire, Sunday World, le journaliste Eamon Dillon décrit les bandits de Rathkeale comme des types « prêts à faire des affaires sur n'importe quel continent, à passer rapidement d'un marché à un autre, et à suivre chaque centime d'euro, de dollar ou de livre à la trace ». Ces dernières années, certains membres des Rathkeale Rovers ont été chopés pour divers délits : escroquerie en Italie, trafic de cigarettes en Belgique et vente de générateurs dangereux en Australie.

« Ce groupe était particulièrement brillant », précise Donna Yates, experte en trafic d'antiquités. Les Rovers ont été les premiers à saisir l'opportunité qu'offraient les musées européens – vulnérables – lorsque le commerce des cornes de rhinocéros a connu son essor. Quand celles-ci ont été remplacées par des répliques, le gang a simplement changé de tactique et s'est rabattu sur les antiquités chinoises. « Ceux qui achètent les cornes sont également intéressés par ces pièces », avance Mme Yates.

Illustration de Julia Scheele

Le 13 avril 2012, un peu avant 19h30, une semaine après le cambriolage à Durham, trois hommes et un adolescent débarquèrent dans le musée Fitzwilliam, situé à Cambridge. Les caméras de surveillance ont capturé l'image de types en train de mettre leur capuche et d'ajuster leurs vêtements sur le parking.

À l'aide d'une scie circulaire, ces mecs percèrent des volets roulants métalliques. Après avoir brisé la vitre d'une fenêtre, ils se faufilèrent dans la galerie jusqu'à atteindre une vitrine abritant des antiquités chinoises valant des millions de livres. Ils sont repartis avec 18 objets, le butin étant estimé à 25,6 millions de dollars.

Les polices de Durham et de Cambridge ont uni leurs forces afin de mettre un terme à la situation. En juin 2012, plusieurs officiers formèrent une unité spéciale, dirigée par Green, portant le nom d'opération Griffin.

Les mois suivants, cette unité est peu à peu parvenue à reconstituer une image précise des activités du gang, dénombrant notamment 30 cambriolages de musées et de salles d'enchères avec des vols de cornes de rhinocéros et d'antiquités chinoises. La tâche la plus difficile a été de mettre des visages sur ces crimes.

Les Rovers changeant souvent de portables et de numéros, il était très difficile de suivre leur trace. Cependant, il leur arrivait de commettre des erreurs. Un simple rendez-vous chez le médecin pouvait avoir des conséquences cruciales. « Chaque téléphone craqué a constitué une avancée majeure », déclare Green. À la fin de l'été 2013, il possédait toutes les preuves qu'il lui fallait pour coffrer le gang.

Le 10 septembre 2013, Green a débarqué dans son bureau dès 4 heures du matin. Dans 90 minutes, il allait donner l'ordre d'enfoncer les portes de 40 baraques dans quatre pays différents. À 5h30, donc, Adrian Green déclenchait l'assaut.

De gauche à droite, trois inculpés : Michael Hegarty, Richard "Kerry" O'Brien Junior, et Daniel "Turkey" O'Brien

À l'issue de l'opération Griffin, 28 personnes furent arrêtées et 14 traduites en justice. En rendant ses décisions il y a peu, le juge Murray Creed a déclaré que les activités du gang représentaient « un crime organisé sérieux » et « impliquaient des biens de très grande valeur, ayant causé beaucoup de tort aux victimes ».

Le chef de police Mick Creedon, qui a aidé Green à mener l'enquête, sait pertinemment que d'autres malfrats courent encore. « Le réseau est bien plus étendu et cela ne va pas les arrêter », déclare-t-il.

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