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Ce que j’ai compris de la vie en étant journaliste jeux vidéo

Peu de sexe, pas de drogues, zéro rock 'n' roll : huit ans de mon existence sur la planète Nerd.
2.2.16

Ceci n'est pas une photo de l'auteur, quoi qu'il ressemble étrangement à ça. Image via Flickr.

Je suis devenu critique de jeux vidéo par accident. Il y a bientôt dix ans, je me suis retrouvé dans le besoin impérieux de retrouver du taf après avoir compris que le cinéma ne voudrait jamais de moi et que, de mon côté, je ne voudrais plus jamais être graphiste de ma vie.

Un pote m'a alors envoyé l'annonce d'un magazine qui cherchait, je cite, un « chroniqueur jeux vidéo ». Comme j'avais replongé dans le gaming quelques années auparavant avec la sortie de Metal Gear Solid 2 et que je me tenais à peu près informé de ce qui se passait, j'ai balancé un papier sur No More Heroes audit magazine. À ma grande surprise, ça a plu. Puis j'ai commencé à écrire pour VICE, et de fil en aiguille, pour d'autres, faisant à la fois mes premiers pas non seulement dans le journalisme, mais aussi ce que l'on appelait encore la « presse culturelle », aussi nommée « lifestyle », et plus précisément, dans ses pages jeux vidéo.

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Ma mère ayant elle aussi été journaliste, je connais le milieu de la presse de l'intérieur depuis pas mal de temps ; néanmoins, ça fait dix ans que je continue de découvrir les évolutions d'un milieu que je n'arrive pas encore à intégrer réellement. Souvent, on me dit, tout sourire : « Tu fais vraiment un boulot de rêve ! » Ce à quoi je ne peux qu'acquiescer, en me disant que comme toute bonne chose, ce boulot a un prix duquel il faut nécessairement s'acquitter pour pouvoir le pratiquer à peu près sereinement. Voilà donc deux, trois trucs que j'ai appris en exerçant ce job et qu'il vous faudra prendre en compte le jour où vous aurez l'idée de génie de penser que vous vous êtes trouvé le meilleur plan de carrière au monde en jouant aux jeux vidéo contre de l'argent.

LES RÉDACTIONS VOUS PRENNENT POUR UN GLAND

Même si travailler pour la presse généraliste vous assure une certaine liberté d'action dans le cadre du jeu vidéo, sachez que ce privilège à un prix. C'est pourquoi je me prends parfois à rêver de bosser pour la presse spécialisée afin de pouvoir discuter avec un rédacteur en chef qui ne méprise pas complètement mon domaine de compétence. Car, de fait, c'est ce qui vous pend au nez en intégrant une rédaction « géné ».

J'ai eu certes la chance de pouvoir bosser avec des mecs qui comprenaient que ce que je faisais avait un intérêt, mais aux yeux de la plupart des chefs que vous aurez, vous serez toujours la cinquième roue du carrosse. De même, pour une majorité de vos collègues, vaillants exemples du journalisme de terrain, vous ne serez qu'un geek parfaitement méprisable. Autant les magazines ouvrent leur page hi-tech pour s'assurer la fidélité d'un lectorat masculin possiblement friqué, autant une page jeux vidéo ne leur offre que la possibilité de faire de l'œil à d'éventuels annonceurs. Vous serez donc relégué à l'état d'instrument tout juste bon, au final, à torcher un publi-rédac sous forme de critique très positive de tel ou tel jeu, au bon vouloir d'un éditeur désireux de se placer une page de pub sans en avoir l'air . Voilà à quoi, en gros, vous servirez.

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Niveau retombées critiques, à part deux mecs un peu nerd à la prod, personne n'en aura rien à foutre de connaître votre avis sur Fallout 4. Et pour cause : la grande majorité de votre rédac ne saura même pas ce qu'est un Pip Boy. Et n'a pas plus envie de la savoir aujourd'hui. D'ailleurs, votre rédac chef aura vite fait de vous rencarder aux pages hi-tech, parce qu'après tout, jeux vidéo, télé, hifi, tout ça c'est, on est bien d'accord, la même chose.

Image via Flickr.

LES ÉDITEURS SE FOUTENT ENCORE PLUS DE VOTRE GUEULE

C'est en commençant dans le jeu vidéo que j'ai compris le fossé qui séparait la presse spécialisée de la presse généraliste. Un fossé bien plus grand que, mettons, la presse ciné, où les journalistes sont à peu près traités à la même enseigne pour peu qu'ils s'intéressent au cinéma.

Dans la presse jeux vidéo donc, c'est pas la même chose. Il m'a fallu quelques années pour faire comprendre aux attachés de presse que, certes, je bossais dans la presse généraliste, mais que je n'avais pas besoin d'eux pour « comprendre un jeu » et avoir des trucs à dire à son propos. Pas plus que je n'avais besoin de mots s'il n'y avait rien à en dire. Dans la tête des attachés de presse, cette qualité appartient seulement à la presse spé, laquelle le revendique d'ailleurs assez fièrement. On ne peut pas vraiment leur donner tort, vu que le seul mec qui avait un sens critique et une intelligence ludique assez développés dans la presse généraliste – Olivier Séguret, anciennement chez Libération – a fini par aller écrire dans un magazine spé, Games.

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Si vous préférez tenter votre chance dans une rédaction généraliste, il faudra bien faire comprendre aux attachés de presse que vous gérez votre sujet et que vous n'avez pas besoin qu'on vous explique en quoi le dernier jeu de David Cage – le créateur de Heavy Rain et Beyond : Two Souls – est une révolution, puisque vous savez pertinemment qu'il sera aussi raté et prétentieux que les deux précédents. Et pour cause, avant d'être journaliste, vous êtes joueur. Vous êtes juste arrivés là parce que la direction cherchait des annonceurs (cf. entrée précédente).

Ce qu'on admire dans le journaliste jeu vidéo, c'est le jeu vidéo. Je l'ai appris à mes dépens le jour où un pote de mon fils m'a fait « c'est vrai que vous bossez chez Micromania ? » parce que ma progéniture assumait plus d'avoir un père vendeur que journaliste.

VOUS ÊTES PAYÉ OK, MAIS SURTOUT EN NATURE

Quels avantages apportent un boulot mal payé ? Voilà une question à laquelle est confronté n'importe quel individu désireux de se lancer dans la vie active. L'avantage dans le jeu vidéo, c'est que la réponse est vite trouvée. Écrire sur les jeux vidéo ne paie que dalle. C'est comme ça, et c'est un constat généralisé.

Certains sites pros arrivent à employer des mecs certes, mais dans la presse, c'est la course à la pige minable. Le truc sinistre, c'est que personne ne s'en plaint. Il faut néanmoins reconnaître que ce serait ingrat, puisqu'écrire sur les jeux vidéo apporte un avantage certain : vous recevez toutes les consoles et les jeux du monde. Ou presque. Mieux encore, si vous ne les recevez pas, vous êtes en DROIT de les réclamer.

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En l'occurrence, le phénomène se retrouve dans toute la presse culturelle, et c'est même pour ça que la plupart de ses acteurs se lancent au bout d'un certain temps dans l'animation culturelle. Le jeu vidéo a tout de même ceci d'exceptionnel qu'un jeu ne coûte pas le même prix qu'un disque, qu'un bouquin ou qu'une place de ciné et qu'obtenir une console un mois avant sa sortie fera toujours briller les yeux de certains – vos potes, tout aussi nerds que vous. Encore aujourd'hui, les privilèges du journaliste jeu vidéo inspirent autrement plus l'admiration que ceux du journaliste cinéma, d'autant qu'il n'aura même pas pu voir le nouveau Star Wars avant sa sortie, alors que le journaliste jeu vidéo a hypothétiquement essayé tous les casques de réalité virtuelle pas encore disponibles sur le marché.

Ceci dit, ne vous faites pas plus d'illusions. Ce qu'on admire dans le « journaliste jeu vidéo », c'est bien le jeu vidéo, pas le journaliste. Je l'ai appris à mes dépens le jour où un pote de mon fils m'a fait « c'est vrai que vous bossez chez Micromania ? » parce que ma progéniture assumait visiblement plus d'avoir un père vendeur que journaliste.

Image via Flickr.

OK, VOUS NE JOUEREZ PAS VRAIMENT AVANT LES AUTRES

Alors certes, vous recevrez les jeux, mais pas nécessairement avant tout le monde. Voilà une situation qui n'a fait qu'empirer depuis mon arrivée dans le métier, et qui est foutrement handicapante – surtout quand vous bossez pour un site spécialisé qui se doit de sortir des chroniques à l'heure (ce qui n'est pas mon cas, mais c'est aussi problématique quand vous bossez pour des bimestriels).

Les éditeurs ne vous envoient que rarement leurs jeux en amont de leur sortie. Je suis horrible, je vais citer des noms. Nintendo fait super bien son boulot, et il m'arrive encore de pouvoir tester certains jeux de l'éditeur jusqu'à deux mois avant leur sortie. Ubisoft est plutôt OK. Sony s'arrange. Les autres : vous faites chier. Ce n'est pas un caprice hein (un peu seulement), recevoir le jeu que l'on s'apprête à chroniquer est un véritable impératif professionnel.

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Cette année, il m'est même arrivé d'aller choper quelques jeux en boutique parce que ces dernières les avaient reçus avant moi. Un journaliste jeu vidéo a toujours pu compter sur les imports, mais même ça aujourd'hui, ça se réduit à quelques jeux japonais, souvent des RPG, dont les textes – essentiels pour y jouer – seront eux-mêmes en japonais. Au mieux, le journaliste jeu vidéo aura droit à quelques heures de test quelques semaines/mois avant la sortie, mais JAMAIS assez pour écrire quoi que ce soit sur le jeu, si ce n'est des banalités de type : « Il y a trois personnages, ça se passe à Los Angeles et graphiquement, ça pète. » Ça s'appelle une preview. Du coup, à la sortie des jeux, c'est la course, et c'est comme ça que Metal Gear Solid 4 finit avec un 7/10 parce qu'il a été rushé comme un porc alors qu'il s'agit d'un jeu contemplatif qui perd toute son essence enchaîné en speed-run (le jeu mérite un 12/10). C'est néanmoins le problème de cette politique qui prouve que les éditeurs n'ont que peu d'estime pour ce qu'ils continuent de voir comme un simple produit. Alors que vous, journaliste, vous essayez vainement de faire comprendre à votre lectorat débile que c'est tout autre chose qui se joue.

LES COMMENTS ET LES « COUPS DE GUEULE » D'UNE COMMUNAUTÉ PARANOÏAQUE SORDIDE

Ça s'est passé en août 2014. Lorsqu'Antoine De Caunes s'est foutu de la gueule de Twitch sur le plateau du Grand Journal, la « communauté gamer » a provoqué un tel tôlé qu'il s'est senti obligé de présenter ses excuses dès le lendemain. « Auprès de ceux qu'il aurait pu blesser ». Vous captez le truc, là ? On parle d'une minorité discriminée ? Non ! On parle d'une putain de communauté de chiens de garde prêts à sauter à la gorge de n'importe quel non-joueur qui prendrait la liberté de se foutre de leur gueule.

Là, j'ai pris conscience que De Caunes était, en plus d'un très mauvais réalisateur, un lâche. Mais j'ai surtout pris conscience que ladite communauté, à laquelle j'appartiens de fait, représentait ce qui pouvait se trouver de pire sur Internet. Aigrie, paranoïaque, revendicative, et surtout, susceptible à un degré rivalisant avec celui de Caitlyn Jenner. je n'ai pas assez de mots pour exprimer mon mépris envers une bande de mecs bondissant parce que vous aurez utilisé le verbe « fataliser » pour évoquer un finish de Mortal Kombat, ou qui considèreront que vous êtes un casual parce que vous aurez confondu le héros de Final Fantasy VII avec celui du IX. C'est même la raison pour laquelle je freine des quatre fers quand l'envie me prend d'aller voir une rédaction dite « spé ».

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Une communauté qui bondit à la moindre évocation de GTA dans la mauvaise bouche, qui exige à tout moment une street cred immaculée, qui pense que l'amour du jeu vidéo ne passe que par des headshots parfaits et la capacité de citer sans faute le roster de Super Street Fighter II Turbo. Vous pourrez essayer de rappeler à ces mecs que le boulot de critique de jeux se trouve ailleurs, rien n'y fera. Et pour éviter toute forme de remise en question concernant leur avis lamentable, rappelez-vous que le meilleur papier publié sur Dark Souls a été écrit par un mec qui, de son propre aveu, n'yavait pas joué.

Image via Flickr.

VOUS NE JOUEREZ PLUS JAMAIS COMME AVANT

Comme ça ne paie pas, la plupart des journalistes jeux vidéo que je connais ont un boulot à côté. C'est OK quand vous faites partie d'une rédaction et que vous pouvez partager les tests avec vos collègues. Mais il suffit de cumuler quelques mags dans lesquels vous êtes seul au poste pour ne plus savoir où donner de la tête. Dans les périodes creuses, vous pourrez tester trois ou quatre jeux par mois – c'est déjà trop. Dans les périodes pleines, vous devrez jeter un œil à trois jeux par semaine, sachant que parmi ceux-ci, certains nécessiteront au moins 10 heures de test pour pouvoir en dire quelque chose. Souvent en 2 000 signes. Maximum.

Vous aurez beau vous dire que vous aurez bien un moment, à un moment, mais après 8 ans au service du jeu vidéo, je ne me fais plus trop d'illusion. À une époque, je me gardais ces jeux au chaud pour les grandes vacances – période désertique en termes de sorties – mais après avoir passé un été sur Mass Effect 2 et un autre sur Red Dead Redemption, j'ai compris les écueils sociaux et existentiels de l'exercice. Du coup, cette année, j'ai effectivement dû laisser tomber l'un des meilleurs jeux auxquels j'ai jamais joués, Bloodborne, alors que j'aurais voulu pouvoir me vautrer des journées entières dans son univers en oubliant toutes sorties annexes. Impossible. J'ai au moins pris le temps de finir Hotline Miami 2 (plus facile, parce que j'y jouais sur portable) et Arkham Knight (au prix de quelques nuits à jouer entre deux états de conscience, ce que n'autorise pas Bloodborne).

VOUS DEVEZ IMMANQUABLEMENT CONVAINCRE VOTRE ENTOURAGE QUE VOUS « TRAVAILEZ »

Si l'autoproclamée communauté de gamers s'active pour faire entendre au monde que le jeu-vidéo-est-un-truc-respectable, le journaliste n'est pas en reste, mais contrairement aux autres, il a de bonnes raisons de le faire. Primo, c'est son boulot. Deuxio, il en va de son ego. Mais bon. Si le côté journaliste en imposera un peu quand vous vous présenterez à votre interlocuteur, l'illusion ne durera qu'un temps. Aux yeux de celui-ci, vous passerez indubitablement pour un branleur impénitent.

Pour peu que vous soyez en couple, le soir où votre compagnon (ou votre compagne) rentrera de son boulot où il (ou elle) aura eu à composer avec toute l'ingratitude de l'humanité et que vous aurez votre Dual Shock entre les mains, je vous défie d'arriver à lui faire gober que vous aurez « passé votre journée à bosser » vous aussi. Putain. Même vos potes se foutront de votre gueule et seront incapables de prendre votre défense alors que ces charognes n'auront aucun scrupule à vous taper vos jeux parce que « tu les as gratos, c'est ton boulot », voire « putain mais demande ce jeu, même si t'y joues pas, moi je le veux, c'est ton BOULOT t'as le droit. » Putain. Putain de boulot de rêve.

En même temps, voilà pourquoi ce boulot de rêve est entouré d'un tel fantasme. Pour la majorité des gens qui ne savent pas ce que c'est qu'un jeu vidéo, jouer = rien branler. N'allez pas vous étonner ensuite que des universitaires passent leur vie à « étudier » le jeu vidéo ou que des journalistes en manque de reconnaissance professionnelle « décortiquent un gameplay » sur 15 pages en convoquant Heidegger, tandis que d'autres montent une expo ridicule pour expliquer que la discipline traîne une histoire « tout à fait respectable » derrière elle. Il faut bien justifier cette activité de fainéant d'une manière ou d'une autre.

Mais un truc que ce boulot n'a pas arrêté de me confirmer, c'est qu'il y avait autre chose à faire avec un jeu que poser son cul par terre pour y jouer. Je me dis régulièrement que je devrais mettre un terme à cette entreprise futile, mais arrivent toujours un Bloodborne, un Hotline Miami ou un Metal Gear Solid pour me rappeler que malgré l'idée répandue, on peut critiquer un jeu de la même manière qu'un disque, un livre ou un film. Et que pendant que l'industrie fait miroiter les milliards de dollars qu'elle a engrangés au cours de son année fiscale, il reste une nuée de cons qui ont tout à comprendre de la came qu'elle leur vend. Une nuée de conjoints et conjointes à qui il faut faire capter que « jouer, ce n'est pas que jouer ».

Et une nuée de mecs qu'il faut finalement convaincre que oui, c'est bel et bien un boulot de rêve.