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Vice Blog

MAMAN, QUI EST MON PÈRE ?

19.11.10

Ma mère, mon demi-frère et mon « père ».

Quand j'avais 13 ans, mes parents se battaient beaucoup, comme tous les gens mariés. Un soir, ma mère est sortie et mon père nous a fait une vraie diarrhée émotionnelle. Il nous a confié, à moi et mon frère, qu'il avait une ex-femme secrète, un cancer des testicules et précisé qu'il n'était pas notre père biologique. Il nous a dit que son cancer l'avait rendu stérile et qu'il avait choisi avec notre mère d'avoir recours à un don de sperme. Il était si fragile et vulnérable - je crois que c'est la plus belle chose que j'ai vue de ma vie.

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Quand ma mère est rentrée ce soir-là, elle n'avait aucune idée de ce qui venait de se passer. C'était pété. À partir du moment où elle a franchi le seuil de la porte, je n'ai pas arrêté de la bombarder de questions. « Suis-je blanche ? Est-ce que j'aurais Alzheimer ? C'est quoi le sperme ? » Même si ça la déprimait de ne pas avoir été avec nous lors de la fameuse révélation, elle s'est contentée de sourire et a essayé de répondre à toutes mes questions. Bien sûr, elle ne pouvait pas avoir réponse à tout. Elle m'a surtout parlé de la procédure, mais j'ai pris tout ce que je pouvais prendre.

La suite est une interview de Beverly, ma mère, qui parle du fait de vouloir des bébés, de garder des secrets et d'acheter du foutre.

Vice : Quand as-tu entendu parler de l'insémination artificielle pour la première fois ?

Beverly : Quand j'ai découvert que ton père était stérile, je me suis dit « merde ». J'ai pensé « Je ne peux pas vivre sans enfants ». En gros, c'était ça. Il fallait que j'aie un enfant. Je voulais absolument vivre cette expérience. Je ne savais pas quoi faire. Alors j'ai commencé à faire des recherches, à parler au docteur et ce genre de choses. Et j'ai lu des trucs sur l'insémination. Ils parlaient de mélanger le sperme - celui de Papa et celui du donneur - afin d'augmenter le nombre de spermatozoïdes. De cette façon, on ne peut déterminer de qui est l'enfant. Mais dans notre cas, il était clairement impossible qu'il soit de ton père.

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Ça a changé ta relation avec Papa ?

Non, pas du tout, ça faisait deux ans et demi qu'on était ensemble et on s'est dit « OK, c'est le moment de fonder une famille ». Juste après le mariage, j'ai commencé à prendre ma température tous les matins et j'allais voir le docteur deux fois par mois. Ils ont noté toutes les caractéristiques physiques de ton père : 1m82, yeux bleus, cheveux blonds, son poids, sa nationalité, et ils ont cherché un donneur qui correspondait. On nous a également précisé qu'il était possible d'avoir le même donneur par la suite. Malheureusement, les choses ne se sont pas passées comme ça.

Oui, dans les années 1980 le processus était différent. J'ai été conçue dans un glaçon, mais mon frère était « frais » - un type se masturbait dans une pièce, juste derrière toi. Tu préfères quelle manière ?

Ça ne faisait aucune différence pour moi ! Je ne pouvais pas voir la personne.

Ça t'a rendue paranoïaque ou ça t'a excitée ?

J'en ai rêvé. J'y ai beaucoup pensé, parce que je ne savais pas ce qu'il y avait de l'autre côté. Mais je voulais un enfant. Je voulais être mère. Je voulais être enceinte. Je voulais sentir un bébé grandir dans mon ventre. Je voulais le sentir me donner des coups.

C'est pas un peu égoïste, ça ?

Si.

Bonne réponse. Aujourd'hui, les femmes choisissent des donneurs de sperme en espérant avoir un enfant parfait, beau et intelligent.

C'est un truc de nazis, ça. Ces femmes devraient se souvenir qu'elles sont humaines avant tout. Est-ce qu'une personne parfaite peut exister ? Puis il y a plein de crétins qui vont à l'université et en sortent diplômés.

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Touché. Tu avais le choix entre un donneur anonyme ou pas ?

Non, ils l'ont choisi pour nous, on n'était pas censé savoir. Est-ce que je voulais savoir qui c'était ? Je m'en fichais. J'aurais peut-être aimé voir une photo de lui, mais ce n'était pas une option. Je pense que beaucoup de gens veulent des enfants juste pour que leur lignée perdure. Mais quand on donne du sang, on aide quelqu'un à vivre. Quand quelqu'un donne du sperme, il aide quelqu'un à réaliser son rêve. C'est tout. C'est comme aider quelqu'un à subvenir à ses besoins.

Tu n'as jamais pensé que c'était contre-nature ?

Quand ton frère a eu une infirmité motrice cérébrale, je me suis dit que c'était un message qui disait « Ne déconne pas avec Mère Nature ». Est-ce que je me suis sentie coupable et égoïste par la suite ? Oui. Je me disais que j'étais la principale fautive du handicap de ton frère parce que c'était mon choix. Quand tu es arrivée, j'avais très peur de te sortir de l'hôpital pour t'emmener à la maison. Mais au final, j'ai compris, j'ai su que ce n'était pas une erreur.

Combien as-tu dépensé ?

Oh, pas tant que ça. Pour ton frère, j'ai dû payer quelque chose comme 300 dollars. Tu m'en as coûté 1000.

L'inflation ?

C'est juste différent, parce qu'ils devaient faire venir quelqu'un en avion, et passer commande. À cause du sida et tout le reste, ils n'avaient pas beaucoup de banques de sperme au Canada.

Un jour, quand ma mère était bourrée, je lui ai demandé de me faire un dessin hypothétique de mon père biologique.

Est-ce que tu as un conseil à donner aux femmes ou aux couples qui emploient ce procédé ?

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Si tu veux fonder une famille, il faut considérer toutes les options possibles et rester ouvert. Je me rappelle y être allée avec ta tante Barb - je ne sais pas pourquoi, ton père ne pouvait pas se libérer, donc elle est venue avec moi. Une fois l'opération finie, elle m'a demandé de m'asseoir sur le siège arrière avec les jambes écartées. Je lui ai dit « Hors de question ! », et elle a répondu « Si si, il faut que tu maintiennes tes jambes en l'air » et j'ai fini par le faire et la laisser conduire. On est allés chez… je ne sais même plus comment s'appelaient ces gens mais on s'est arrêtées chez quelqu'un en revenant et ils avaient une ferme avec des vaches. Barb a commencé à raconter OÙ nous étions, et je me suis dit « Mais surtout pas, ta gueule ». Et la femme disait « Oh oui, c'est exactement comme ça qu'on fait avec les vaches ! ». C'était humiliant.

Est-ce que l'hôpital t'a conseillé de te préparer à nous annoncer la nouvelle ?

Ils nous ont demandé si on comptait leur dire plus tard. C'était à nous de choisir. Ils nous ont dit que certaines personnes ne le révélaient jamais à leurs enfants. Chacun a sa manière de faire, et sa propre opinion. Je m'étais toujours dit qu'on vous le dirait un jour. Parce que je me disais que trop de gens le savaient. Et vous auriez fini par l'apprendre, quelqu'un aurait fait la gaffe, ou un truc comme ça.

Mes amis adoptés sont au courant parce que leurs parents leur ont dit directement.

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Comment dire à un petit enfant « J'ai eu recours à l'insémination artificielle pour toi » ? C'est impossible. Mon idée, c'était d'attendre que vous fassiez des cours d'éducation sexuelle, vous faire asseoir tous les deux et vous dire : « Écoutez, les bébés sont conçus de mille façons différentes. Certaines personnes ont besoin d'aide ». Alors que vous grandissiez et que vous commenciez à vous poser des questions, les réponses seraient venues naturellement. Mais votre père a décidé qu'il ne voulait pas que vous sachiez. Il me disait « Ça les tuerait ». Il pensait que ça vous détruirait d'apprendre qu'il n'était pas votre père biologique. Je lui ai répondu : « TU es le père de ces enfants. Quoi que tu penses, TU es leur père. » C'est vraiment sorti de la mauvaise façon. J'étais très énervée. Il n'avait pas le droit de faire ça.

C'est ça d'avoir des secrets. Tu peux me conseiller là-dessus ?

Oui : ne garde rien pour toi. J'ai essayé de ne rien cacher. Je voulais que vous me posiez la question. Je voulais pouvoir vous dire des choses.

Tu m'as dit que tu as acheté un livre qui expliquait tout. C'était un livre pour enfants ?

Oui ! Enfin, pas vraiment. Je l'ai toujours laissé sorti, sur l'étagère, pour que vous le voyiez. Ça parlait juste des différentes manières de concevoir un enfant. Je l'ai laissé exprès à côté de vos livres. Il a toujours été sur l'étagère. La deuxième étagère à partir du bas, c'était là. Tout à droite.

Trop tard, Maman, trop tard.

KARA CRABB