J’ai gâché la journée de Donald Trump à Dubaï

Il n’avait visiblement pas trop envie de me parler des nombreux ouvriers qu’il exploite.

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05 Juin 2014, 10:45am

Illustration : Molly Crabapple

Les cheveux de Donald Trump n’ont pas lieu d’exister.

Ils reposent sur son crâne comme un vulgaire soufflé, à la fois léger et solide, aussi improbable que les immeubles auxquels il a donné son nom. À Dubaï, j’ai eu l’occasion d’inspecter Trump sous tous les angles possibles et imaginables. Sa coiffure est indescriptible, mais son visage est plus facilement analysable. Il ressemble à une grosse mandarine sertie de deux yeux plissés.

En revanche, Ivanka est parfaite en tous points – même lorsque son visage se fend d’un rictus empli de haine.

Je suis assise à quelques mètres d’eux, lors d’une conférence de presse qui porte sur le prochain terrain de golf international de la famille Trump, lequel sera construit par l’entreprise DAMAC Properties. Trump a promis que ce terrain de golf serait le meilleur du monde.

Ivanka s’énerve parce que j’ai eu le malheur de poser une vraie question. À Dubaï, ce « crime » est passible de prison.

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Au cours du mois de mai, j’ai fait quelques recherches sur les conditions des ouvriers au sein des Émirats arabes unis. J’ai interviewé quelques ouvriers qui construisaient des musées sur l’île de Saadiyat, à Abou-Dabi. Bien que cette ville soit la plus riche au monde, les ouvriers que j’ai rencontrés ne sont rien de plus que des domestiques.  Pour un salaire mensuel variant entre 150 et 300 dollars, ils travaillaient 13 heures par jour, à raison de six jours par semaine. Ils ont déménagé aux Émirats arabes unis parce qu’ils devaient l’équivalent d’un an de salaire à leurs anciens employeurs. Une simple grève suffirait à les faire renvoyer chez eux sans ménagement.

Ils venaient du Pakistan, du Bangladesh, de l’Inde ou du Népal. Chez eux, ils devaient subvenir aux besoins de leur famille. Le rêve véhiculé par les pays du Golfe constituait pour eux une chance de s’extirper de la pauvreté. Ils avaient intérêt à ne pas se planter.

Ce serait injustifié de ne jeter l’opprobre que sur les Émirats arabes unis. Aux États-Unis, les migrants sont aussi les personnes qui occupent les postes les plus avilissants et qui souffrent le plus des violences étatiques. Au cours de mes recherches sur Abou-Dabi, j’ai découvert que ces situations déplorables étaient caractéristiques des pays du Golfe. Des milliers d’ouvriers pourraient trouver la mort en construisant des stades au Qatar pour leur prochaine coupe du monde. Des taches de sang métaphoriques constellent également l’immeuble le plus haut de la planète, le Burj Khalifa de Dubaï.

La veille de la conférence de presse de Donald Trump, une de mes sources interviewait les ouvriers chargés de construire des villas de luxe portant son nom. Apparemment, ils gagneraient moins de 200 dollars par mois.

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Ces ouvriers n’auront jamais la chance de profiter de la climatisation de l’immeuble de DAMAC où se déroule la conférence de presse. À l’instar de nombreux intérieurs dubaïotes, le lieu est froid et lumineux. Dans le hall, des écrans plats diffusent des publicités pour les villas de Donald Trump. À l’écran, des femmes blanches barbotent dans des piscines. Elles font tourbillonner leurs cheveux dans des chambres immenses. Ces villas constituent le rêve des grands gagnants de ce monde. Ces villas pourraient être n’importe où sur la planète. Le capital n’a pas besoin de contexte.

« Qui vous fait venir ? », me demande l’un des attachés de presse.

« VICE. »

L’attaché de presse me demande comment j’ai entendu parler de l’événement. Je lui précise qu’un ami m’en a parlé.

« Comportez-vous bien », me glisse-t-il avec un petit sourire. « Ne les embarrassez pas. »

Les serveuses sont toutes de magnifiques créatures venant de l’Europe de l’est. Elles sourient beaucoup trop. J’ai déjà bossé en tant que mannequin promotionnel. Je me rappelle très bien de ma faculté à faire semblant d’être excessivement enthousiaste, face à des clients qui prenaient un malin plaisir à jouer les types difficilement impressionnables.

Je ne me sentais pas trop à ma place. J’ai observé les maquettes des projets architecturaux de Trump, agrémentés de Ferrari miniatures et de lagons bleus faits de résine.

Les occidentaux s’imaginent, à tort, que Dubaï est une ville vulgaire. Mais Dubaï ressemble plus à Versailles qu’à Vegas. La nuit, lorsque les palmiers scintillent, la ville est d’une grandeur décadente. C'est un peu triste à dire, mais les gratte-ciels vertigineux de Dubaï sont les pyramides de notre époque.

À ce genre de fête, je me promets toujours de ne rien manger. Les journalistes sont souvent perçus comme des pique-assiettes ou des sociopathes. Quand on écrit un reportage sur des figures puissantes, on se fait servir de délicieux petits fours. Même les crapules les plus riches vous paraîtront adorables, et votre cerveau bien conditionné vous sommera d’être gentils avec eux en retour. Mais cette gentillesse impliquerait de laisser de côté ces ouvriers qui se tuent à la tâche pour un salaire dérisoire.

Je me sers une flûte de jus d’orange.

Trump fait son entrée en compagnie d’Ivanka et du PDG de DAMAC, Hussain Sajwani. Des caméramans se ruent vers eux pour les filmer. Trump se meut comme un robot. Face aux caméras, il lève mécaniquement son pouce en l’air.

Sur scène, Trump fait l’éloge de « son Dubaï». Il semble aussi sincère qu’expansif. Trump fait partie des ces occidentaux qui adorent les Émirats arabes unis parce qu'ils évoquent l’ère du colonialisme. Peu importe ce que vous ayez pu faire dans votre pays d’origine – ici, le simple fait d’être blanc vous donne le droit à un travail, de l’argent et des serviteurs. Il est facile d’accéder à leurs services lorsque les ouvriers travaillent pour 200 dollars par mois. Dans les États policiers, les taux de criminalité sont particulièrement bas.

« Le monde a essuyé de nombreux échecs, déclare Trump. Quand on arrive ici, tout est magnifique. Pourquoi ne peut-on pas avoir la même chose à New York ? »

Trump oublie d’évoquer le fait que New York se transforme en foyer d'entreprises multinationales. Il oublie également d'admettre qu’il en est le principal responsable.

Les attachés de presse nous autorisent à poser des questions.

Je me lève aussitôt.

« Monsieur Trump, les ouvriers qui construisent vos villas se font moins de 200 dollars par mois. Vous en êtes satisfait ? »

Le public sursaute, avant de rester silencieux. Les agents de sécurité s’approchent de moi. Dans deux heures, je suis censée interviewer Ahmed Mansoor, qui a passé huit mois en prison pour avoir signé une pétition pro-démocratique. Je pense également à Nick McGeehan, un chercheur officiant pour Human Rights Watch qui a été déporté il y a quelques mois pour avoir enquêté sur les mêmes problèmes que moi.  

Je pense à la coercition généralisée qui empêche certains journalistes américains de poser de vraies questions lors des conférences de presse. Je me demande si les règles sont les mêmes à Dubaï.

Trump reste silencieux.

« Ce n’est pas une question ! » s’exclame l’attaché de presse.

Un journaliste brise le silence qui s’ensuit en posant une autre question : « Dubaï est synonyme de grandeur, d’audace et de beauté. C’est ce qui vous pousse à construire ici ? »

« Je pense que Dubaï a un futur très prometteur », répond Trump.

***

Les agents de sécurité continuent de me dévisager lorsque la conférence se termine. « C’était une très bonne question », me souffle un reporter local.

« Pourquoi vous ne l’avez pas posée, alors ? » ai-je demandé.

« Ça ne se fait pas ici. On sait que c’est inutile de poser une question pareille, parce que personne n’y répond jamais. »

Je pense que ce qu’il voulait vraiment me dire, c’était : Je vis ici. Je pourrais en subir les conséquences, alors que toi, tu te barres dans quelques jours. C’est assez jouissif de se confronter à des enfoirés indécemment riches, mais malheureusement, ça ne change pas grand-chose. Le Golfe tout entier s’est construit sur l’exploitation ouvrière. Les journalistes locaux sont tenus d’être patients et rigoureux, et ils doivent se contenter d’applaudir les faibles améliorations de leur pays.

Une serveuse passe nous offrir quelques macarons. Je préfère ne pas les toucher. Si je prends le risque d’en manger un, je sais que je m’expose à me retrouver un jour dans une conférence de presse à parler villas de luxe avec Donald Trump sans même m’en rendre compte.

Quand on prend trop ses aises chez les riches, que ce soit à New York ou à Dubaï, il y a de grandes chances que l’on se surprenne à y rester.


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