Environnement

Sommes-nous trop cons pour survivre au XXIe siècle ?

Pour être fixé sur nos chances de survie, on a posé la question à un psychologue, une préhistorienne et directrice de recherche au CNRS, un géohistorien et un ingénieur.
12 décembre 2019, 8:28am
Donald Trump idiot bêtise survivre

Crise écologique, guerres, eugénisme technologique : jamais le futur ne nous a semblé aussi dystopique et terrifiant. À force de scénarios catastrophes où l’Humanité semble courir tout droit à sa perte dans un tsunami d’ordures occidentales, il serait temps de se demander si, finalement, nous ne sommes pas trop stupides pour relever les défis de notre temps.

Le sujet d’étude peut sembler absurde, pourtant c’est tellement évident qu’on se demande pourquoi personne n’y avait pensé plus tôt. Étudier les cons, c’est l’objectif que s’est donné le psychologue Jean-François Marmion dans Psychologie de la connerie paru en 2018. Cette année, il s’est intéressé à l’histoire de la bêtise humaine, et publie Histoire universelle de la connerie. Et si mettre en perspective la connerie d’hier et d’aujourd’hui pouvait nous aider à imaginer un futur moins obscure ? Pour être fixés sur nos chances de survie, on a demandé leurs avis à quatre contributeurs du livre.

Jean-François Marmion, psychologue

Je pense qu’il y a beaucoup moins de cons aujourd’hui, c’est vous dire comment c’était avant. Au début des années 60 aux Etats-unis, on trouvait normal qu’il y ait des toilettes pour noirs et blancs. Ce n’est pas si vieux, mais ça nous parait dingue. Idem pour le sexisme, l’antisémitisme, l’homophobie, le harcèlement… Il y a un tas de choses qui ne passent plus, je ne dis pas que ça a disparu, mais on légifère au moins. Evidemment la connerie n’a jamais été aussi visible. Mais la connaissance aussi n’a jamais été aussi visible, aussi peu onéreuse et littéralement à portée de doigt. Chacun doit sélectionner au bout d’un moment. Tout est à profusion, l’intelligence comme la connerie. Après, il ne faut pas se plaindre si on voit des cons partout, personne ne nous oblige à les suivre sur les réseaux sociaux.

« La connerie est une responsabilité partagée »

Il y a une constante dans l’histoire qui est l’hubris, la démesure, dont parlaient les Grecs. Au Moyen-âge, le con par excellence c’était celui qui pensait pouvoir monter les échelles sociales, pouvoir échapper à la roue du destin et qui finissait broyé par elle. Le con au pouvoir c’est soit celui qui a une bande de bas-du front avec lui qui l’ont mis là, ou alors c’est un con qui arrive au pouvoir parce que plein de cons l’ont choisi. C’est très gênant parce que toute la démocratie est bâtie sur le mythe du citoyen raisonnable, éclairé. Or c’est rarement comme ça, on vote très souvent sur des émotions ou des croyances, et on ne change pas d’avis. C’est ce que Daniel Kahneman a montré dans ses expériences sur les biais cognitifs.

Alors l’élection de Donald Trump ou Bolsonaro sont-elles symptomatiques de la connerie de l’époque ? Symptomatique de leur connerie ou la nôtre ? Ou celle des politiques au pouvoir ? C’est aussi parce que des gens ont eu le pouvoir politique et n’en ont rien fait, que des cons sont élus. La connerie est une responsabilité partagée. D’autre part des gens comme Trump ne sont pas si cons que ça, ils voient que ça leur réussi et je pense qu’ils en jouent beaucoup.

Marylène Pathou-Mathis, préhistorienne et directrice de recherche au CNRS, autrice de
« Sommes-nous violents depuis toujours ? »

Il ne faut pas confondre agressivité et violence. L’agressivité c’est vital, sinon on ne serait pas là. La violence vient plutôt de problèmes de sociétés fondées sur les valeurs de la virilité. À l’échelle de l’histoire, on voit se développer les violences collectives tardivement, avec un autre mode de fonctionnement. Dans les sociétés du paléolithique, les chasseurs-cueilleurs vivent dans une société d’abondance. On est dans une société à peu près égalitaire, qui de fait repose sur le partage, et qui empêche de rentrer dans un système de violence. Ce qui se passe avec le néolithique, c’est que le village va s’installer, on est plus de monde, on produit plus, on se demande à qui appartient le champs, puis on creuse des palissades pour protéger les récoltes…

« Le plus fort n’est pas forcément physique, vous pouvez être résilient par l’intelligence. Heureusement pour nous les femmes »

Je pense aussi que les meilleurs réflexes sont les plus anciens. C’est pas une question d’être bisounours ou pas bisounours, les moments d’entraide qui surviennent sont des survivances anciennes. Se mettre sur la tronche tout le monde peut le faire. Vous imaginez avec 3 millions d’êtres humains aux époques paléo, si on avait passé notre temps à se taper dessus comme certains le voudraient dans notre imaginaire ? On ne serait pas là. Parce qu’il fallait se reproduire. La résilience basée essentiellement sur l’entraide au sein d’une diaspora va faire que vous allez survivre, et c’est plus ça qui a survécu que l’apparition de la violence. Aujourd’hui il y a encore quelques barrières, mais on pourrait revenir à l’esclavage. Je suis convaincue que des gens pensent ça. Peut-être que des néo-darwinistes sociaux ont été mal compris, que des néo-darwiniens ont été mal digérés dans le texte, notamment Spencer. Le plus fort n’est pas forcément physique, vous pouvez être résilient par l’intelligence. Heureusement pour nous les femmes. Tout dépend de ce que vous voulez faire avec l’autre, un bouc émissaire, un ennemi ? Je n’aime pas tout le monde, ça n’a pas de sens. Mais j’ai du respect.

Vincent Capdepuy, géohistorien, auteur du chapitre « La mondialisation est-elle une connerie ? »

Au début du XXe siècle, Paul Otlet a pensé la mondialisation comme une sorte de nationalisation, une gestion mondiale de problèmes mondiaux. La mondialisation était une politique volontariste. L’urgence était alors de remédier aux conflits entre États, suscités notamment par la concurrence pour l’accès à certaines matières premières.

Aujourd’hui, la mondialisation est perçue comme un processus extérieur, étranger, qu’on subit et qui angoisse. Face à cela, la tentation du repli sur le local est forte. Il y a la tentation du repli culturel, identitaire, plus ou moins fermé, plus ou moins xénophobe. Il y a également la tentation du souverainisme, régional, national, avec un risque d’émiettement, de fractionnement, de nouvelles haines. Le localisme est-il un remède aux angoisses ? Il en suscite d’autres. Mais cela ne fait pas pour autant du mondialisme la réponse.

« Comment rêver un pouvoir démocratique à l’échelle du globe, avec 7, 8, 9 milliards d’habitants ? »

Au XXIe siècle, le monde semble advenu et n’apparaît plus comme une utopie. Au contraire, on regretterait presque le temps où les hommes et les femmes vivaient en mondes épars, distants et distincts. La mise en interconnexion de toutes les sociétés de globe, leur intégration dans un espace-mouvement global, résulte de processus multiples, pluriséculaires. Est-ce un progrès ? L’humanité est notre communauté de dépassement, celle qui nous englobe et qui nous affranchit de toutes les barrières. Il ne faudrait pas minimiser la force émancipatoire de cet idéal. C’est un horizon de liberté, d’égalité, de fraternité et de sororité, qui est désormais là pour tous et pour toutes, où que nous nous trouvions. Le mondialisme est la possibilité pour une solidarité transnationale s’adressant à l’humanité dans son ensemble, déclose, dans le cadre d’un espace fini qui est la Terre. Aussi le mondialisme ne peut-il être qu’un écologisme social et environnemental. Mais les questions posées par le localisme restent pertinentes, à commencer par celle du pouvoir. Comment rêver un pouvoir démocratique à l’échelle du globe, avec 7, 8, 9 milliards d’habitants ?

Christian Duquennoi, ingénieur et spécialiste des bioprocédés, auteur du chapitre « Homo detritus, une histoire de nos déchets »

J’aime bien situer une espèce de bascule, de rupture qui a commencé dans les grandes capitales européennes au XIXe siècle. Jusque-là on était sur une économie circulaire, basée sur le chiffonnage. Ce système s’est effondré, parce qu’on n’avait pas assez de matières premières et secondaire pour alimenter le système de production naissant. Le catalyseur, c’est les révolutions qui se sont produites en Europe et la nécessité de produire des journaux. Là-dessus est arrivé le mouvement hygiéniste, assez conservateur, qui voulait faire des villes des vitrines du monde. Avoir des ouvriers, des gens qui vivent la nuit dans la ville devient indésirable et on attribue aux déchets tous les malheurs du monde. Il y a une grande confusion. Au départ le projet du préfet Poubelle c’était du recyclage, mais il y a eu tellement d’opposition qu’on a fait un seul contenant et c’est le début de la fin. Petit à petit, le mot ordures va arriver, et vient le mot “éliminer” au XXe. On va rejeter un déchets à la périphérie de la ville, avec les chiffonniers, et les ouvriers. Il y a une volonté idéologique derrière, faire un Paris bourgeois. Pendant les guerres ont a eu une petite reprise du recyclage, mais après la Seconde Guerre Mondiale c’est la fête…

Le constat c’est qu’il faudrait vraiment mieux privilégier l’arrêt de la consommation de plastique. L’interdiction mal préparée ça peut être très destructeur, voir pire que tout. Il faut avoir des approches très nuancées sur le plastique. Les expériences de dégradation en milieu marin des plastiques dits biodégradables montrent que ça met très longtemps, qu’on ne revient pas forcément à des matières bio-sourcées. Des expériences montrent aussi qu’en utilisant d’autres matières on crée un sentiment de « bonne conscience » qui ne va pas dans le sens de la réduction de l’usage unique. Puis bannir totalement notre utilisation de plastique, non, je crois qu’il y a des domaines où on ne peut pas s’en passer, comme le médical. Il y a vraiment des optima à trouver, et on a beaucoup à gagner à les trouver.

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.