Santé

Mes 12 jours en hôpital psychiatrique

Parmi mes camarades d’infortune : des dépressifs, des alcooliques, des toxicomanes, des suicidaires et des gens exceptionnels.

par Alexandra Ayo Barro
15 Octobre 2018, 7:30am

Timju Jeannet pour VICE FR 

On ne se lève pas le matin en se disant que le soir même on sera interné en psychiatrie. Aussi douloureux soit le réveil, aussi amère soit la journée, un jour de dépression n’est jamais qu’un jour de plus qu’on espérait ne pas voir et pendant lequel on reste prostré dans son lit en attendant que la tristesse lancinante passe.

J’avais cessé de dormir, de m’alimenter, de sourire, d’espérer. Le mercredi 29 août 2018, j’ai avalé des comprimés. Pas assez pour mourir, suffisamment pour dormir longtemps. Alertée par mes messages de détresse, lancés en pleine nuit à qui voudrait bien y répondre, une amie a contacté le SAMU. Après un bref échange téléphonique avec un opérateur conciliant – pas comme dans le cas de Naomi – qui me disait que la vie est belle, je me suis retrouvée assise dans une ambulance garée devant la grande porte de mon immeuble. Les yeux rougis de larmes et le visage bouffi, j’avais peine à expliquer aux urgentistes comment j’en étais arrivée là.

Vers 2h45 du matin, l’ambulance me déchargeait aux Urgences de l’hôpital Bichat. Auscultation, prise de sang, électrocardiogramme et une vingtaine de questions plus tard, je me retrouvais dans le bureau exigu et sans âme du psychiatre de garde. Un grand homme élancé, à l’humour peu approprié à la circonstance. Il a pris des notes sur mon état psychologique avant de me proposer de passer la nuit en psy. La nuit. Seulement la nuit. Je pourrais sortir le lendemain. C’était sans compter sur la dose de cheval qu’on allait m’asséner en somnifères pour que je dorme et que je n’embête pas tout l’étage avec mes sanglots. Je ne le savais pas encore, mais c’est là qu’a débuté ce qui sera sans doute l’expérience la plus humaine de ma vie.

« Si vous insistez pour sortir d’ici, on va devoir vous garder de force ». Ces mots prononcés à mon réveil par l’interne qui m’a été assigné résonnent encore dans mon esprit. Pourtant les deux jours d’internement qui ont marqué le début de cette expérience n’existent plus dans ma mémoire. Si tant est qu’ils aient déjà existé. Le noir complet… ou presque. Un flash cocasse de ma pote venue me rendre les clefs de mon appartement après avoir été me chercher des affaires, et de moi lui demandant à plusieurs reprises qui les lui avait données. Un vague souvenir d’un interne venu me poser des questions et m’écoutant balbutier les réponses. Difficile de tenir un discours un tant soit peu cohérent une fois qu’on a ingéré les somnifères et les cocktails d’antidépresseurs, d’anxiolytiques, et autres pilules aux effets hypnotiques et amnésiants distribués cinq fois par jour aux patients de Maison Blanche, l’aile psychiatrique de l’hôpital.

Troisième jour. Combien de temps vais-je encore rester là ? Six jours ? Une semaine ? Dix jours ? Personne n’a de réponse concrète à me donner. Ni à moi, ni à ma tante qui passe régulièrement m’apporter à manger (la nourriture de l’hôpital étant infecte), ni à ma mère qui a pris l’avion depuis le Gabon pour venir assister à ce spectacle affligeant. Il faut attendre le passage du bien nommé Professeur Lejoyeux, chef du service. Il ne passe que le lundi. Condamnée à rester cloîtrée à durée indéterminée dans une chambre 15 aseptisée, et dépouillée de tout ce qu’on pourrait utiliser pour se couper ou se pendre, je me suis résignée.

« Au fil des jours, j’ai découvert qu’il y avait une vie dans l’hôpital, en dehors des quatre murs de ma chambre »

Jeunes adultes, adultes et personnes âgées occupent les vingt chambres disponibles au premier étage du bâtiment. Le second, si l’on en croit les cris nocturnes, étant réservé aux pathologies plus graves. Parmi mes camarades d’infortune : des dépressifs, des alcooliques, des toxicomanes, des suicidaires et des gens exceptionnels. Des gens vulnérables, touchants et terriblement humains.

Le quatrième jour de mon internement, j’ai regagné un peu de la lucidité que j’avais perdue à cause du surdosage de médicaments. J’ai fait la connaissance de Margaux*, secrétaire administrative dans une grande fac parisienne. La trentaine passée, les cheveux retenus par une pince, les épaules recouvertes d’un petit cardigan et la mine fatiguée, c’est elle qui a engagé la conversation devant le pain dur du petit-déjeuner. Je ne suis pas d’une nature sociable, mais j’y ai participé de bon cœur. Elle est arrivée un jour avant moi, pour les mêmes raisons. Le petit coup de blues estival. Elle parle d’une voix posée, apaisante. Je suis sûre que son aura est bleue. La couleur de la tranquillité. Je me suis rapidement prise d’affection pour elle. Et en dépit de notre différence d’âge, j’ai tout de suite éprouvé le besoin presque irrépressible de la réconforter et de lui venir en aide, voire de la protéger de ses démons.

Ce besoin s’est rapidement estompé quand j’ai rencontré Anne* deux jours après. C’est la Camerounaise de la chambre voisine. Ravie de voir une autre noire dans le service, elle a aussitôt ressenti l’envie de se rapprocher de moi. J’avoue qu’elle m’a un peu décontenancée. Elle a vu l’infirmière du soir me reprendre mon chargeur de téléphone au retour de ma première permission. Elle aussi on lui a confisqué le sien, au cas où. Alors elle en a acheté un plus court, un violet. Les règles, elle les connaît par cœur. Elle a appris à les contourner. Depuis 2017, cette mère de deux adolescents se balade de service psychiatrique en service psychiatrique. Un soir, elle a décidé de mettre fin à ses jours de la manière la plus lucide, courageuse et méthodique qu’il soit. Armée d’un verre d’eau, elle a avalé, un par un, quarante comprimés de paracétamol. Quand le SAMU puis la police sont venus la chercher, elle a refusé de les suivre et a tenté de se jeter par la fenêtre. D’un air stoïque, elle me raconte les détails sordidement macabres et ubuesques de cette soirée qui la hante. Mais c’est terminé. Elle va mieux. Elle veut sortir de là, pour ses enfants.

Au fil des jours, j’ai découvert qu’il y avait une vie dans l’hôpital, en dehors des quatre murs de ma chambre. Et qu’il y avait une routine autre que celle des prises de tension et des médicaments à 7h30, et de la distribution de nourriture à heures fixes sur les cinq tables en bois de la cantine. Dès 9 heures, après le premier repas de la journée et la douche (pour les moins crados d’entre nous), nombreux sont ceux qui se réunissent dans la cour de l’établissement ou dans les couloirs pour échanger sur leurs parcours respectifs. À 20 heures, après l’heure des visites, ils se retrouvent dans le réfectoire pour regarder la télévision. Désireuse de sortir au plus vite, j’ai accepté de m’adonner à ce melting-pot hors du commun. Pour que les médecins décident que j’étais éligible pour une sortie prochaine, il fallait que je fasse bonne figure. Je devais passer de la dépressive qui dormait le drap sur la tête et refusait de voir tout le monde, à la meuf hyper joviale et extravertie que je ne suis pas. Je suis donc descendue dans l’arène, et rapidement, je me suis prise au jeu.

« Sortie de cet endroit où je me sentais finalement en sécurité, j’ai été jetée en pâture à cette société qui ne comprend pas la maladie mentale »

J’ai lancé les hostilités avec Audrey*, la fille de la chambre en face de la mienne. Elle devait fêter ses 23 ans le 17 septembre, soit juste six jours après moi. On faisait partie des plus jeunes du service. Elle portait un patch circulaire dans le cou, pour l’empêcher de baver. Le récit de ses malheurs n’a rien à envier à ceux de Sophie. N’en déplaise à la Comtesse de Ségur. Victime de viol, elle a subi un avortement, et a même survécu à un incendie. Elle a toujours l’air de planer à 4 000. Je ne sais pas ce qu’on lui donne, mais elle erre comme une âme en peine dans le couloir le plus clair du temps, ses gros chaussons verts aux pieds. Oscillant entre léthargie et hyperactivité, elle s’est mise à cogner à ma porte régulièrement à partir du cinquième jour pour discuter ou utiliser mes toilettes. Elle a commencé à avoir peur d’aller dans les siens quand elle a vu un cafard déambuler sur le carrelage immaculé de sa salle de douche. Bien malgré elle, elle était marrante et d’une certaine façon attachante.

Mais le rigolo de service c’était Sofiane*. Avec son grand sourire qui laissait apparaître ses dents jaunes de travers, il m'a raconté qu’il faisait habituellement le tour des bars et des boîtes quotidiennement avec ses clients saoudiens. Je ne sais pas exactement en quoi consistait son travail, mais ça semblait impliquer beaucoup d’alcool, de soirées et de social. Il faisait tout le temps des blagues. Sa préférée ? Il disait qu’il allait m’épouser. Sa chambre, c'était une véritable épicerie. Estampille d’un vrai arabe. Sur une étagère sous la fenêtre de sa chambre, il avait entreposé des dizaines de bouteilles d’eau, de coca, des paquets de biscuits. Je l’ai même entendu dire un jour à une autre patiente qu’il avait de la harissa dans un placard. Il prenait son alcoolisme avec humour, et fumait des substituts de cigarettes en plastique toutes les heures. Sans lui l’ambiance aurait été bien plus morose.

Le huitième jour, on a accueilli Jean-Luc* au sein de notre petite famille. Au début assez distant, il regardait des films sur son MacBook, toujours allongé dos à la porte dans son petit lit une place. Lui aussi était là pour alcoolisme. Les jambes croisées et le petit doigt de la main qui tenait sa perfusion en l’air, il racontait pendant le déjeuner qu’il ne se souvenait pas d’un mois de vacances passé en mer sur un voilier. Naturellement il a jugé bon, après un dernier verre de cognac, de retourner à Bichat pour la troisième fois. Il est arrivé le même jour que Valérie*, la nana la plus charismatique que j’ai jamais rencontrée. Avec un bon mètre 75, les cheveux blonds et les yeux bleus, elle a apporté le soleil dans les couloirs étroits et maussades de notre service. En plus de dégager une multitude d’énergies positives, ce qui rendait presque impossible le décryptage de sa pathologie, elle était toujours à la pointe de la mode. Et ce, malgré un œil tuméfié et injecté de sang.

J’ai su que j’allais quitter l’hôpital quatre jours avant la fin de ma peine. Je rayonnais de bonheur, d’autant plus que j’avais réussi à obtenir tout un week-end de permission. Dormir dans mon lit… ça m’avait tellement manqué. Et puis j’ai prêté attention à Grégoire*. Un petit bonhomme de 36 ans, frêle et au regard toujours triste. Dès le premier jour il était venu à ma rencontre pour me demander mon nom et les raisons de mon internement. Mais je n’avais jamais eu de réelle conversation avec lui, outre le « Bonjour » matinal. Grégoire est alcoolique et dépressif. À mon retour de permission, je l’ai retrouvé assis dans un fauteuil installé dans le creux d’un mur. Un verre d’eau à la main, il ressassait les souvenirs douloureux de sa vie. En septembre ça aurait fait deux ans d’amour avec sa fiancée nigériane. Mais l’alcool a tout gâché. Ses yeux d’un bleu profond sont devenus le miroir de son âme, et ça m’a bouleversé. Démunie devant sa détresse, je lui ai fait un câlin, c’est tout ce que j’avais à lui offrir.

Des mots gentils et des accolades, voilà tout ce que j’avais à donner à tous ces gens qui m’ont fait rire et parfois émue aux larmes. Notamment les personnes âgées du service, qui étaient pourtant parmi les moins loquaces. J’ai pu échanger quelques mots en mangeant ma purée sans sel et mon minuscule filet de poulet un midi avec Françoise*. J’ignore pour quelle raison elle s’est retrouvée là, mais elle a partagé avec moi son appréhension et sa tristesse à l’idée de finir seule et assistée dans la maison de retraite qu’elle a intégrée par la suite. Une autre vieille dame est arrivée trois jours avant mon départ. Elle était agitée. Elle puait l’alcool et présentait des difficultés d’élocution. Interdite de sortie, pour des raisons évidentes, elle proposait à tout le monde de leur offrir 5 euros de dédommagement contre du ketchup et un paquet de chips. Et puis là, perdu dans le tumulte : le vieux monsieur de la chambre 17. Je n’ai jamais su son nom. Il ne parlait pas. Il traînait toujours pieds nus dans le couloir, dans le pyjama verdâtre de l’hôpital. De toute la durée de mon internement, il n’a jamais reçu de visites.

Je suis intimement convaincue qu’on ne sait rien de l’autre tant qu’on ne l’a pas vu dans un dénuement total. Ce détour par le numéro 4 de l’avenue de la Porte de Saint-Ouen, où tous les jours se suivent et se ressemblent, m’aura permis d’appréhender l’être humain dans son état le plus boiteux. Et, par la même occasion, de devenir moi-même une personne d’exception. Mon regard sur le monde extérieur a changé. Le regard du monde extérieur sur moi a changé. Sortie de cet endroit où je me sentais finalement en sécurité, j’ai été jetée en pâture à cette société qui ne comprend pas la maladie mentale. Qui ne comprend pas l’autre. Je l’ai compris. Douze jours dans un lit dur, faiblement éclairé par un store aux trois quarts baissés (derrière une fenêtre fermée à clef), m’ont fait gagner en humanité. Et c’est la plus belle des leçons de vie.

*Les prénoms ont été changés.

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