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Canada

Le dernier centre de déradicalisation du Canada va se focaliser sur la recherche

Le Centre canadien d'engagement communautaire et de prévention de la violence? d'Ottawa ne mènera pas d'interventions directes ou de travail de prévention.

par Tamara Khandaker
03 Juillet 2017, 1:54pm

Le gouvernement fédéral canadien a officiellement lancé un nouveau centre pour faire « tout ce qui est humainement possible pour prévenir la radicalisation ». Mais certains observateurs s'inquiètent du fait que cet argent ne serve pas à financer les organismes qui font un vrai travail de terrain visant à déradicaliser les jeunes.

Un an après avoir pris ses fonctions, le gouvernement libéral a finalement concrétisé l'engagement pris concernant un centre qui viserait à empêcher la radicalisation. Le centre a déjà financé dix projets, et tente de trouver d'autres programmes de recherche et de sensibilisation utiles.

Mais contrairement au centre de déradicalisation de Montréal, qui lui fait de la recherche, propose un soutien psychologique aux personnes radicalisées, et aide celles-ci à se réintégrer dans la société, le Centre canadien d'engagement communautaire et de prévention de la violence d'Ottawa ne mènera pas d'interventions directes ou de travail de prévention.

En février, pourtant, le gouvernement fédéral avait dit que le centre aurait une approche pratique via des « programmes d'interventions. » La majorité de son financement, cependant, cible directement la recherche et la collecte de données. Quatre des projets financés se concentrent sur « l'intervention directe » (surtout sur l'usage des réseaux sociaux pour combattre la radicalisation en ligne). Deux des projets financés sont menés par la Police Provinciale de l'Ontario, pour créer une plateforme d'information en ligne et traduire un manuel de formation en français.

Selon Ritu Banerjee, le directeur principal du centre, s'investir dans des programmes n'est tout simplement pas leur travail. « Nous tentons d'être un centre d'excellence, » dit-elle à VICE News. « Nous n'essayons pas de gérer des programmes, mais nous voulons soutenir des programmes à travers le Canada. » Ce soutien peut se faire par le biais de la recherche, de la collecte de données ou de la stratégie.

L'argent dédié au centre (35 millions de dollars sur cinq ans) n'est pas nouveau. Il vient du budget de l'an dernier.

Certains craignent qu'Ottawa ne soit pas équipé pour accueillir tous les Canadiens qui se sont découverts des affinités avec l'organisation État islamique (EI) ces dernières années, et en particulier ceux qui ont voyagé en Syrie et en Irak, se sont entraînés, et ont combattu avec le groupe. Certains sont déjà revenus du combat, et d'autres vont peut-être encore revenir.

Dans les prochains mois, Ottawa va nommer un conseiller spécial à la tête du centre, pour rencontrer les jeunes, les communautés, et d'autres intervenants qui pourront mettre en place une stratégie nationale visant à combattre la radicalisation. Le centre a une base de données provenant de travaux de recherche et des ressources sur la radicalisation et l'extrémisme.

Certains experts, tel que l'ancien analyste au CSIS Phil Gurski (qui aujourd'hui dirige sa propre société de conseil en matière de radicalisation) sont surpris que le gouvernement ait mis si longtemps à lancer un système de financement.

« Je pense que c'est une très bonne idée, mais ce qui compte c'est les détails, et aujourd'hui les descriptions des missions sont bien trop vagues, » dit-il.

Les subventions du gouvernement précédent (à hauteur de 10 millions de dollars) ciblaient le terrorisme en général. Ces subventions étaient distribuées par le gouvernement, alors que le gouvernement de Trudeau laissera le centre gérer la distribution. Gurksi ne pense pas que ces subventions aient influencé son travail.

Mais tous les projets n'ont pas une manière si concrète d'intervenir auprès des sympathisants de l'EI, et même auprès de ceux qui sont partis se battre avec le groupe terroriste. Gurski cite un projet financé, visant à développer des « indicateurs et directives » pour améliorer les initiatives de lutte contre la radicalisation.

« Développer des indicateurs ? Pardonnez-moi ? Nous avions des indicateurs il y a quinze ans. Si nous n'avons pas d'indicateurs aujourd'hui, que faisons-nous depuis 20 ans ? » dit-il. « Honnêtement, tout ce travail théorique sur ce qu'est la radicalisation commence vraiment à me fatiguer. Dans la plupart des cas, ce qu'on nous dit est 1) on le sait déjà, ou b) faux. »

« On doit laisser tomber les problèmes de définition et les méthodes de base de la radicalisation. Tout ça, c'est dépassé depuis dix ans. »

Amarnath Amarasingam reçoit des fonds pour son projet sur les combattants étrangers à l'université de Waterloo. Il s'inquiète du fait que les petites associations qui travaillent sur le terrain risquent d'avoir à lutter pour obtenir le soutien du gouvernement.

« C'est souvent le cas, partout dans le monde : les organismes qui sont déjà riches récoltent tout l'argent, car ils devancent les autres avec leurs structures institutionnelles, » dit-il. « J'espère que le gouvernement va trouver un moyen d'aider les groupes qui en ont le plus besoin. »

D'autres, qui ont travaillé avec les jeunes radicalisés sur le terrain, ne sont pas convaincus par la logique d'une utilisation de fonds gouvernementaux pour financer des initiatives d'interventions directes.

Selon Ibrahim Hindy, un imam qui a apporté un soutien psychologique à des jeunes en voie de radicalisation, les programmes financés par le gouvernement ne sont pas crédibles aux yeux des jeunes intéressés, car les groupes comme l'EI n'arrêtent pas de leur répéter que « tous les gouvernements sont diaboliques », et donc, les institutions qui prennent l'argent du gouvernement le sont aussi.

Il est commun chez les jeunes en voie de radicalisation qu'ils souffrent de troubles psychologiques et de problèmes familiaux, dit Hindy, qui leur offre régulièrement un soutien psychologique et veut voir si le gouvernement finance plutôt des choses comme le soutien psychologique, l'accès à l'emploi pour les jeunes, et les aides sociales, qui pourraient aider les communautés.

Selon Stephanie Carvin, une ancienne analyste en sécurité nationale et aujourd'hui professeure à Carleton University, la lutte contre la radicalisation et les « programmes de désengagements » peuvent devenir des « mines » dangereuses s'ils ne sont pas bien gérés.

« Il y a la police, mais tout le monde ne veut pas aller voir la police, car elle est là pour sanctionner, pas pour déradicaliser, » dit-elle. « Sans ces programmes en place, nous laissons tomber des familles. »

Parmi les projets de recherche financés pour l'instant, on retrouve un projet de l'université de Waterloo sur les perspectives des jeunes occidentaux qui soutiennent ou ont rejoint des groupes extrémistes violents en Irak et Syrie, et leur utilisation des réseaux sociaux. Il y a aussi un projet qui étudie la connaissance générale du public et son opinion sur la radicalisation et les discours haineux, ainsi qu'une initiative qui s'intéresse à ce dont les travailleurs de première ligne ont besoin pour identifier, évaluer, et retenir les personnes qui risquent d'être influencées par les groupes extrémistes en ligne.

Les initiatives d'intervention directe déjà financées par le centre incluent le projet SOMEONE, qui soutient l'utilisation des réseaux sociaux et de l'art dans les écoles pour aider les jeunes à résister à la radicalisation, prévenir les discours haineux, et aider à mieux analyser les médias ; ainsi que deux projets qui soutiennent la Police Provincial de l'Ontario en créant des ressources pour former les forces de l'ordre et d'autres intervenants de la communauté afin de lutter contre la radicalisation.


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