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Madagascar a faim

Le Sud de l’île a été déclaré en situation de crise alimentaire aiguë par le Programme alimentaire mondial. 200 000 personnes sont menacées par la famine.

par Matthieu Jublin
09 Avril 2015, 6:55am

Photo via RIJASOLO / AFP / Getty Images

Le 20 mars dernier, le Programme alimentaire mondial (Pam), l'organisme d'aide alimentaire de l'ONU, a classé le Sud de Madagascar en situation de « crise alimentaire aiguë ». Aussi grave qu'elle soit, la nature de cette crise est récurrente. En mars, une tempête tropicale et de fortes pluies avaient déjà frappé la moitié nord de l'île, causant des inondations qui ont tué plusieurs dizaines de personnes et fait près de 200 000 sinistrés. Mais au Sud de l'île, c'est la sécheresse qui place la région sous la menace d'une famine.

Le dernier épisode de sécheresse, qui a duré d'octobre 2014 à février 2015, a été particulièrement destructeur pour les récoltes. Des responsables du Pam à Madagascar, Willem Van Milinck et Nora Hobbes, joints par VICE News ce mercredi, expliquent qu'en ce début de mois d'avril, « l'absence persistante de précipitations » n'améliore pas la situation.

Dans un document que nous a fourni le Pam, les Difficultés Alimentaires Aigües (ou DAA) se caractérisent par « une chute très importante » des revenus « au sortir d'une année difficile » , une « accessibilité des aliments insuffisante », l'impossibilité d'assurer la « ration alimentaire minimum » et « un changement inquiétant du régime alimentaire » constaté chez les populations. Dans ces cas-là, l'aide alimentaire du Pam est alors déployée. Selon l'organisation, 200 000 personnes sont menacées, dont 40 000 enfants.

Enrique Alvarez,coordinateur du Pam dans la région de l'Androy, dans le Sud de Madagascar a dit au Monde qu' « Avant ce choc, 13 pour cent de la population ne faisait déjà qu'un seul repas par jour. Depuis le mois de janvier, ce chiffre est monté à 47 pour cent, et la situation va se dégrader davantage. » Il précise que le Pam a « déployé plus de 2000 tonnes de nourriture pour près de 80 000 personnes. »

Volana Rarivoson travaille pour la communication du Programme alimentaire mondial à Madagascar. Contactée par VICE News ce mercredi, elle explique que « les familles n'ont plus de stock de nourriture. Et sans ces stocks, la période entre le semis et la récolte est difficile. » Si la situation n'est « pas exceptionnelle » dans le Sud de l'île où règne un climat quasi-désertique, elle estime que le problème est « plus grave cette année ».

Olivier Benquet est directeur des programmes à Madagascar pour l'ONG Action contre la faim. Joint par VICE news ce mercredi, il explique que dans le district de Betioky, au Sud du pays, les admissions dans les centres de santé qui traitent la malnutrition aiguë ont augmenté de 120 pour cent entre décembre 2014 et février 2015.

Willem Van Milinck et Nora Hobbes, du Pam, assurent que les dernières études sur la malnutrition des enfants de moins de cinq ans, bien que partielles, montrent « qu'il y a un problème de hausse de la malnutrition ».

« La population a bien essayé de semer à nouveau mais en vain, car l'absence de précipitations rend impossible les récoltes », ajoute Volana Rarivoson. Plusieurs mois de pénurie sont à prévoir, mais les conséquences sont déjà visibles. Au début du mois de mars, l'AFP a recensé auprès de certaines autorités locales au moins seize enfants morts de faim rien qu'en décembre, au début de la crise alimentaire. Olivier Benquet, d'Action contre la faim, estime qu'il est impossible de savoir si ces enfants sont morts de malnutrition ou de pathologies liées.

Les conséquences sociales et sanitaires de cette crise ne sont pas encore mesurées. « Nous manquons de diagnostic, » explique à VICE News Christiane Rakotomalala, directrice adjointe à l'antenne malgache du Gret (Groupe de recherche et d'échanges technologiques), une ONG de développement qui s'occupe notamment des problèmes de sécurité alimentaire dans le pays. Elle constate aussi que la crise actuelle est plus grave que celle de l'année dernière.

« La crise alimentaire est récurrente mais celle-ci est plus grave. Il n'y a plus de ressources. Certaines personnes vendent leur bétail à un prix très bas, alors que le prix de la nourriture, de plus en plus rare, augmente fortement sur les marchés. »

« Les enfants sont toujours les plus touchés par les crises alimentaires, chaque année. »

L'ONG dispose des retours de terrain les plus récents : « Nous constatons des situations graves dans certaines communes du Sud, où il n'y a ni stocks de vivre, ni nourriture sur les marchés. Mais nous n'avons pas encore d'information sur la nutrition de la population. Il y a de la mortalité, mais nous ne savons pas encore si elle est due à la faim ou à la maladie. »

En 2007, une sécheresse particulièrement grave s'était abattue sur la région. « Le taux de malnutrition aiguë chez les enfants de 0 à 5 ans, cette année-là, atteignait 15 à 16 pour cent, » raconte Mme Rakotomalala. « Les enfants sont toujours les plus affectés par les crises alimentaires, chaque année. »

Si la sécheresse estivale est la première responsable de l'insécurité alimentaire qui frappe le Sud de Madagascar, chaque année, l'absence de moyens de l'État malgache complique la situation. Christiane Rakotomalala estime que « les ressources de l'État sont insuffisantes pour contrer la sécheresse. » Plusieurs organisations humanitaires viennent donc aider la population face aux pénuries alimentaires et aux problèmes de santé publique causés par le manque d'eau.

Le Gret, explique Mme Rakotomalala, tente de son côté de changer les pratiques agricoles pour s'adapter à la sécheresse qui est devenue régulière « depuis au moins quinze ans ». La priorité, pour l'ONG, est de remplacer les cultures gourmandes en eau par des légumineux riches en valeurs nutrives mais qui nécessitent moins d'eau, comme le konoke.

Madagascar, considéré comme l'un des pays les plus pauvres du monde, est touché à la fois par les dérèglements climatiques et une crise politique qui dure depuis plus de cinq ans avec le renversement du président Marc Ravalomanana en 2009. Il y a deux semaines, une manifestation d'opposition a été interdite à la capitale, Antananarivo. L'actuel président, Hery Rajaonarimampianina, a déclaré à ce sujet que « ce n'est plus le moment de créer des troubles ».

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Image via Wikimedia Commons / B.Navez