Argentine

Les petits-enfants perdus de l’Argentine

Comment des enfants argentins disparus pendant la dictature redécouvrent leur véritable identité une fois adultes.
10.10.16
AP

Les Grands-mères de la Place de mai ont annoncé mercredi 5 octobre avoir retrouvé le 121e petit-enfant perdu pendant la dictature Argentine. Ce groupe de défense des droits de l'Homme cherche depuis des décennies les enfants disparus pendant la période de la dictature militaire en Argentine (1976-1983). Mais si ce groupe devenu célèbre et les Argentins se réjouissent de chaque nouvelles retrouvailles, ce n'est pas simple pour ces « enfants » de se retrouver face à la réalité.

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Pour le moment, ce 121e petit-fils a préféré rester anonyme. Son ancienne famille est d'accord pour l'accueillir.

« Je voudrais te dire que, ici, tu as une famille avec 40 ans d'amour accumulés », a annoncé le frère de l'homme retrouvé, Ramiro Menna, lors d'une conférence de presse donnée par les Grands-mères mercredi. « On veut te prendre dans nos bras et on t'attend jusqu'à ce que tu te sentes prêt, parce qu'on sait que ce que tu traverses actuellement n'est pas facile. »

Partout en Amérique Latine, des militants de gauche et des guérilleros ont été portés disparus après être passés entre les mains des régimes militaires des années 1970 et 1980. La junte qui a régné en Argentine de 1976 à 1983 réservait un traitement particulier aux femmes enceintes qu'elle arrêtait et faisait disparaître. Les officiers de l'armée attendaient qu'elles accouchent pour ensuite remettre leurs bébés à des familles pro-junte.

Dans les années qui ont suivi la fin de la dictature, tous les yeux du pays se sont tournés vers celles que l'on a appelées les « Grands-mères » : elles cherchaient leurs quelque 500 petits-enfants disparus, dont la plupart approche désormais la cinquantaine. Le groupe connu pour se retrouver sur Place de Mai, à Buenos Aires, est devenu un symbole de la lutte pour les droits de l'Homme.

Ignacio Guido Montoya Carlotto, également connu comme « Nieto 114 « (114e petit-fils), sait à quel point le sort de ses semblables importe au pays. Peu après avoir découvert en août 2014 qu'il était le descendant de la chef du mouvement des Grands-mères, Estela de Carlotto, il semblait bien accepter la ferveur médiatique autour de lui. « Ce qui m'arrive actuellement et merveilleux et magique », avait-il dit aux médias à l'époque.

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Mais deux ans plus tard, Montoya, avoue que tout a été plus difficile qu'il ne croyait.

« La personne retrouvée ne partage par forcément l'immense bonheur de la famille qui vous cherche depuis que vous êtes né », nous a-t-il raconté lors d'un entretien téléphonique. « Rencontrer la famille vous expose à quelque chose qui vous manquait, quelque chose qui était absent de la vie du nieto et dont il n'avait pas connaissance. Cela crée une incroyable douleur. »

Ignacio Guido Montoya Carlotto embrasse sa grand-mère Estela de Carlotto pendant une conférence de presse annonçant sa découverte.

La mère de Montoya, Laura de Carlotto, était enceinte depuis deux mois lorsqu'elle a été enlevée par les militaires en 1977. Selon un témoin, elle avait été menottée et cagoulée pendant l'accouchement. Elle avait ensuite eu seulement cinq heures avec son nouveau-né, avant qu'on le lui enlève. Le corps de Laura de Carlotto a été renvoyé à sa famille, le visage défiguré. Le père de Montoya a également été tué. Ils appartenaient à une guérilla appelée « los Montoneros ».

Montoya croit que sa famille adoptive ne connaissait pas ses origines lors de son adoption. Il a su qu'il n'était pas leur enfant biologique après la mort, en mars 2014, de leur employeur. Celui-ci était un proche des militaires. Quelques mois après, il a visité l'un des bureaux des Grands-mères présents dans tout le pays. Il a alors fait un prélèvement sanguin qui a changé sa vie.

Montoya continue à soutenir l'oeuvre des Grands-mères et dit être content à chaque fois qu'un nouveau nieto est trouvé, mais il avoue que cette découverte a un prix. « Parfois, je sens que la réhabilitation historique du pays chamboule nos vies, exactement comme nos vies ont été chamboulées auparavant. »

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À l'instar de Montoya, la plupart des nietos sont découverts car ils ont des doutes quant à leur identité et cherchent les Grands-mères. À leur arrivée, des échantillons ADN sont exigés, en vertu d'une loi qui veut rendre plus facile l'enquête dans des cas de disparition.

Mais lorsqu'un nieto est identifié en tant que tel — que ce soit de manière volontaire ou forcée —, sa famille adoptive peut être poursuivie pour « appropriation ». Surtout lorsque il y a des preuves qu'elle connaissait les origines de l'enfant.

Selon Hilaro Bacca, le 95e petit-enfant, la découverte forcée de son identité originelle et la bataille juridique qui a suivi ont presque détruit sa vie.

« Je n'étais pas curieux de mon identité, je ne la cherchais pas », a-t-il dit à la chaîne de télévision Mar Chiquita fin 2015. « L'État est responsable de ma naissance en captivité et pour les 30 000 disparus. Maintenant, l'État veut voler mon identité une nouvelle fois, et cela en temps de démocratie. »

Bacca était curieux de rencontrer sa famille biologique. Mais cette envie a vite disparu, quand ses parents adoptifs ont été poursuivis pour « appropriation » et condamnés à six ans de prison, en 2013.

Bacca a alors mené une bataille juridique pour garder le seul nom de famille qu'il a jamais connu. Mais la justice a ordonné qu'il reprenne son nom de naissance, Pereyra Congola.

Dans la même interview pour la chaîne Mar Chiquita, Bacca a indiqué que son cas expliquait pourquoi la plupart des nietos reste inconnus, et ce trente ans après la fin du régime militaire.

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« Tout d'un coup, vous découvrez votre histoire et c'est une histoire horrible, parce qu'elle ne parle que de mort, et puis les gens que vous aimez sont emprisonnés, et en plus de tout ça ils veulent que vous changiez de nom », a-t-il dit. « Comment cela peut-il motiver quelqu'un qui a des doutes sur son identité à se manifester ? »

Horacio Petragalla, le nieto 75, ne partage pas ce point de vue. Il nous a dit qu'il avait des doutes sur ses origines depuis son très jeune âge, car il ne ressemblait à personne de sa famille maternelle. Et il ne comprenait pas non plus pourquoi il avait un lieutenant-colonel comme parrain. Ce n'est que lors de la grande crise politique et économique de 2002 — période où toute l'Argentine semblait en quête de sens — qu'il a senti le besoin de chercher les Grands-mères.

Pour Horacio Pietragalla, découvrir qu'il était un nieto a changé presque chaque aspect de sa vie.

Selon lui, la vérité a changé presque chaque aspect de sa vie. Il a accueilli sa nouvelle identité les bras grands ouverts. Il a été élu député avec le soutien du groupe de la Place de mai. Aujourd'hui, il est à la tête du secrétariat local des Droits de l'Homme.

« Vous vous sentez coupable, à cause de ce qui arrive à vos « appropriateurs », s'ils sont arrêtés », a-t-il dit. « Mais ils doivent répondre à la justice, parce que les adoptions étaient illégales, parce qu'ils ont pris un enfant pour le leur, alors qu'il ne l'était pas. »

Ramiro Menna était lui-même un bébé lorsque sa mère, enceinte, a disparu. Il cherchait son frère depuis le début des années 1990. Après plusieurs faux départs et impasses, il trouve que lui et son frère, le nieto 121 retrouvé mercredi dernier, se ressemblent : ils sont tous les deux chauves et ont une barbe. Mais Menna sait bien qu'il devra continuer à attendre pour savoir si les deux frères vont renouer le lien coupé par la dictature il y a plus de trente ans.

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« J'espère qu'un jour mon frère pourra être fier de ses parents, comme je le suis. » a-t-il dit au quotidien La Nación. « Je rêve qu'il en tombera amoureux, d'eux et de leur histoire. »


Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News.

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