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Nouvelle Zélande

Sur les traces de la mystérieuse drogue qui tue des Néo-Zélandais

En juillet, huit personnes sont mortes après avoir fumé ce qui serait du cannabis de synthèse selon la police.

par James Borrowdale
28 Juillet 2017, 3:00pm

Matt Mokaraka, 22 ans. (Photo de l'auteur)

« On appelle ça, la "synnie dance", » me dit Fabian Fahey, 18 ans, en s'abritant du vent sous les pohutukawas de l'Emily Place Reserve d'Aukland. Il fait référence aux violentes convulsions – désormais familières, après avoir fait les gros titres néo-zélandais la semaine dernière – qui peuvent accompagner la prise de cannabis synthétique.

Un pack de Jim Beam saveur "bourbon et cola" est posé au milieu du petit cercle que l'on forme avec Fabian et deux amis : Blackjack, 23 ans, et Matt Mokaraka, 22 ans. Ils ont tous fumé du cannabis de synthèse il y a quatre jours – peu de temps après la diffusion d'un communiqué de la police sur les dangers associés à cette substance. En juillet, huit personnes sont mortes en Nouvelle-Zélande après en avoir fumé.

Blackjack, le leader du trio d'amis, a les cheveux roux, ils sont fins et sales et lui arrivent aux épaules. Il a roulé un bandana de la couleur de sa crinière autour de son poignet. « En l'espace de quelques secondes, ça vous rend tout mou, » explique-t-il. « C'est difficile de décrire l'expérience parce que vous oubliez tout. Ça vide votre esprit. Tu te transformes en zombie. »

Et ça, c'est quand ça se passe bien. Les trois garçons racontent chacun à leur tour diverses anecdotes sur leur expérience de défonce. Ils se sont évanouis, sont devenus violets, ont vomi, ont perdu la mémoire, ou ont été pris de convulsions. Quand ils en parlent, ils ont l'air détachés – ils font même des blagues – comme s'ils n'avaient pas vécu ces moments.

« Il était totalement arraché. Il n'était plus lui-même. C'était devenu quelqu'un d'autre. »

Le visage de Mokaraka est barré par un sourire penaud, son Rottweiler de huit mois est posé à ses côtés. Blackjack commence alors à me raconter la dernière fois que les deux acolytes ont fumé ensemble. « Il était totalement arraché. Il n'était plus lui-même. C'était devenu quelqu'un d'autre. Sa voix était différente, tout était différent, sa personnalité avait changé. Il disait "Je vais t'accompagner marcher. Je vais te cacher mec." Je lui ai dit "Nan, ce qu'on va faire, c'est qu'on va aller dans ma chambre, enjamber ce vomi, et on va se pieuter." »

Tout cela n'avait pas l'air très marrant. Alors, pourquoi s'infliger ça ? Mokaraka, qui avait commencé par me dire qu'il n'avait pas pris de cannabis de synthèse depuis plus d'un an, m'explique comment on devient addict. « T'en achètes et tu fumes – avec un bong – tu te sens défoncé pendant une demi-heure, puis tu te couches. Quand tu te réveilles, tu fais la même chose. Quand t'en as plus, tu vas acheter un autre sachet. C'est vraiment addictif. » Il se penche vers mon Dictaphone pour faire une annonce : « Salut tout le monde, s'il vous plaît, ne fumez pas ce truc, vous finirez par en crever. »

Un sachet de weed synthétique coûte 20 dollars et peut tous nous « mettre K.O. » m'explique Blackjack. Selon lui, c'est beaucoup plus facile d'en trouver que de la weed. « Tu descends Queen Street, tu parles à un type, et il te dit où trouver un sachet de cannabis de synthèse. Il n'y a pas de weed naturelle ici. »

De retour sur Queen Street, où j'avais rencontré les trois garçons, je remonte la colline pour rentrer au bureau. Je passe devant un type de 30 ou 40 ans, inconscient. Ses jambes sont recouvertes par un tas de duvets dégueulasses. Dans une main, il tient une bouteille de Pump transformé en un bong rudimentaire, dans l'autre, un briquet.

« Parfois t'as envie d'être déphasé, tu vois ? » m'avait dit Blackjack. Je n'avais jamais ressenti une telle envie de m'échapper du CBD (le quartier d'affaires du centre-ville d'Auckland).

Blackjack, 23 ans. (Photo de l'auteur)

Dans l'ouest d'Auckland, la situation est tout aussi inquiétante, m'explique Allanah, 26 ans. « Les gens ne prennent plus trop de meth, mais des drogues de synthèse. Tout le monde le dit, c'est plus gros que la meth. »

Allanah en sait quelque chose. Sa mère est morte le 30 juin dernier après avoir fumé des drogues de synthèse avec son fils, le frère d'Allanah. « Ils sont tous les deux tombés dans le coma, mais quand il s'est réveillé... ma mère était déjà morte. Je l'avais déjà vu convulser. Je lui avais dit que ça inquiétait tout le monde, mais elle s'en foutait. »

Le petit frère d'Allanah est un consommateur régulier de drogues de synthèse. Après le décès de sa mère et des autres Néo-Zélandais, sa famille le laisse fumer dans le cabanon derrière la maison – ils ne veulent pas le laisser seul, et lui ne veut pas arrêter de fumer. « C'était horrible, » me dit Allanah quand je lui demande de me raconter les convulsions de son frère. « C'était comme s'il allait mourir. Il était tout violet. De la mousse sortait de sa bouche. Je... Je ne comprenais rien. »

« On en trouve sur Facebook. Les ados, les enfants en ont. »

La drogue est de partout, dit Allanah. « C'est terrible. C'est super simple d'en trouver. On en trouve sur Facebook. Les ados, les enfants en ont. Quand je vais au supermarché, on me demande tout le temps "Hé, tu veux un sachet ?" »

Allanah connaissait Devonte Pierce, un garçon de 17 ans, qui est mort après avoir fumé du cannabis synthétique. Kamaro Patterson, 21 ans, m'explique que son petit frère fumait avec Pierce. Ils ont tous les deux connu les convulsions et avaient promis d'arrêter. Mais Pierce n'a pas tenu sa promesse. « C'est trop facile de s'en procurer quand vous êtes jeunes comme ça. C'est tellement compliqué de trouver de la vraie weed, que les gens se rabattent là-dessus et finissent par convulser. »

Fabian Fahey, 18 ans. (Photo de l'auteur)

Personne n'était capable de m'expliquer ce qu'était précisément cette drogue. Parmi les consommateurs, la majorité pense qu'il s'agit de damiana – une plante d'Amérique centrale qu'on peut acheter sans ordonnance – mélangée avec un cocktail de produits toxiques : sans soute de la kétamine, de l'acétone, du produit anti-mouche ou encore de la mort-aux-rats.

Pour Ross Bell, le directeur de New Zeland Drug Foundation, cet état de fait est dû au flou de la position officielle. Bell souhaiterait que la police diffuse les résultats des tests menés sur les drogues de synthèse saisies lors des précédentes descentes de police. La police dit ne pas pouvoir communiquer sur des enquêtes en cours.

Bell cite des informations de l'Institute of Environmental Science and Research, qui montre que les produits chimiques trouvés dans le cannabis de synthèse changent au cours du temps. Les tests les plus récents ont révélé des traces d'un cannabinoïde appelé AMB-FUBINACA. Cette même drogue a fait de nombreux dégâts dans divers pays. « Il semblerait que la réaction des autorités à cette crise sanitaire n'est pas la bonne, et aurait pu être bien plus précise, si on avait communiqué des informations au public. »

« En interdisant cette substance, je savais qu'on allait être incapable de la contrôler et de la réguler. »

Peter Dunne, le ministre de la Santé associé, qui s'était opposé au Psychoactive Substances Act de 2013, qui a permis d'interdire en 2014 la vente légale de cannabis synthétique, dit que l'épidémie actuelle est « affreuse, horrible ». Mais elle était aussi inévitable : « J'ai dit à l'époque que cette loi allait avoir de graves conséquences. En interdisant cette substance, je savais qu'on allait être incapable de la contrôler et de la réguler. Et malheureusement, c'est exactement ce qui s'est passé. »

Alannah en veut aussi au gouvernement, en disant qu'il n'aurait jamais dû l'interdire. La drogue est devenue de plus en plus puissante, loin des yeux des régulateurs. « Maintenant s'ils essayent de la remettre en vente, les gens vont continuer de se fournir sur le marché noir, parce que leur produit ne sera pas aussi fort que celui qu'on trouve dans la rue. »

Blackjack m'avait dit plus ou moins la même chose. « Quand ils en vendaient dans les magasins, c'était cool. Quand ils l'ont interdit, le marché noir a pris le contrôle. La plus grande différence, c'est que les gens des magasins s'inquiétaient vraiment de votre état de santé. Ils ne voulaient pas qu'on tombe malade, sinon ça leur attirait des ennuis. »

À de nombreuses reprises, on m'a dit que c'était bien plus facile d'en trouver que de mettre la main sur de la weed. C'est pourquoi les individus les plus vulnérables essayent d'abord les drogues de synthèse.

« On a essayé de la faire décrocher, » dit Allanah à propos de sa mère. « Mais cela n'a pas marché. La drogue était de plus en plus forte. On a essayé de lui faire uniquement fumer de la weed, mais cela ne lui faisait plus rien. »


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