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petits business

Une journée à Roissy avec un passeur de bagages

Tous les jours, Jacques se balade dans l'aéroport avec une valise prétexte posée sur un chariot pour mieux se fondre dans le décor.

par Alexandra Ayo Barro
05 Novembre 2018, 8:30am

Photos : Simone Perolari 

Si d’aventure vous décidez de prendre un vol long-courrier à destination d’un pays africain et que vous n’avez qu’un seul bagage sur les deux autorisés en soute, vous aurez sûrement droit aux sollicitations de gens qui veulent envoyer des colis au bled sans frais. Ils viendront vous cueillir jusque dans les queues pour vous refourguer un bagage et ne prendront pas vos cinq « non » pour une réponse définitive. Qui sont-ils ? Il y a ceux qui attendent patiemment devant les barrières vitrées – érigées pour les dissuader – afin de mettre la main sur un voyageur conciliant. Mais le plus souvent, ce sont des dames en boubou, portant des sacs Tati amorphes, qui implorent les passagers sur le point d’enregistrer leurs bagages, à coups de « Ma fille / Mon fils s’il-te-plaît ». Tous vous assureront qu’il suffit d’enregistrer la valise supplémentaire à votre nom pour qu’elle arrive à destination, où quelqu’un viendra la récupérer. Rien de contraignant en somme. Si vous vous laissez attendrir, vous prendrez le sac, au risque de transporter 3 kilos de cocaïne à votre insu. Dans le cas contraire, vous pouvez leur suggérer d’investir dans les services d’un « passeur de bagages », parce que oui, c’est un métier qui existe.

Des sociétés comme Upela ou Sendiroo proposent de servir d’intermédiaires entre l’Europe et l’Afrique et travaillent avec des compagnies postales comme UPS, DHL, GLS pour faire parvenir les colis à leurs destinataires. Mais en marge de ces services de transport, qui fonctionnent par le biais de réseaux fiables et traçables, nombreux sont ceux qui ont choisi de se lancer dans cette industrie à leur propre compte. « Si vous passez par eux, le kilo c’est 8 à 10€. Il y a un très bon réseau pour ça à Château Rouge [un quartier de Paris où la communauté Africaine est très présente, N.D.L.R] », nous explique une habituée de l'envoi de colis .

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Jacques* appelle ça de « l’import-export » de bagages. À 37 ans, ce ressortissant d'un pays d’Afrique de l’Ouest a du mal à joindre les deux bouts. En plus des petits boulots faiblement rémunérés et des ménages qu’il fait à droite et à gauche pour gagner de quoi payer les factures et manger, il a démarré son business en périphérie de Paris et s’est improvisé passeur. L’idée lui serait venue « comme ça » il y a trois ans, sans piston, sans bagages à expédier sous la main. Il avait envie d’être autonome, de travailler à son propre compte. Presque tous les jours, dès 8 heures du matin, on peut le croiser encostumé à Roissy avec une valise prétexte posée sur un chariot pour mieux se fondre dans le décor. Il fait le déplacement depuis son domicile à Aulnay-sous-Bois, chargé de valises qu’il vient livrer à des passagers en partance pour le Bénin (son pays d’origine), le Gabon, la Côte d’Ivoire, le Cameroun, le Nigeria ou encore le Mali. Ces passagers, sont « des connaissances » qui constituent un réseau de transporteurs qu’il s’est formé lui-même. Il a recours à eux dès qu’il a besoin d’expédier quelque chose vers l’Afrique. Lui-même ne voyage pas. Jamais. Il se contente de faire voyager les colis.

Matériel informatique, ordinateurs, vêtements, chaussures, médicaments, produits cosmétiques, wax. Voilà ce que contiennent les bagages que l’auto-entrepreneur s’occupe de faire passer chaque jour de mains en mains. Ceux qui font appel à ses services sont généralement des sédentaires avec de la famille à l’étranger et des voyageurs surchargés qui veulent éviter de payer des excédents. Pour se procurer les valises à expédier, il va les récupérer directement auprès de ces particuliers, à leur domicile ou dans un lieu public convenu à l’avance par téléphone.

« Ce que je fais n’est pas vraiment illégal, mais je préfère ne pas en parler. »

Son téléphone sonne, c’est un client qui appelle. Ce sont souvent les mêmes qui font appel à lui alors tous leurs numéros sont enregistrés. Ils discutent des formalités directement de vive voix ou par le biais d’une messagerie instantanée. Les échanges se font de manière assez fluide, presque comme si la procédure était anodine, quasiment agréée. « Bonjour vous êtes Jacques ? J’ai besoin d’envoyer un colis ». Il n’a pas de carte professionnelle, pas de site internet, pas d’annonce dans un journal. « Les gens obtiennent mon numéro un peu par le bouche-à-oreille, c’est comme ça qu’on me contacte ».

Avant de récupérer le ou les colis, il prévoit toujours une entrevue avec les expéditeurs pour « discuter et les mettre en confiance ». Une fois le contact établi, il s’assure que l’envoi ne contient aucun élément prohibé, susceptible d’attirer l’attention des douaniers. Exit les produits de contrebande en gros destinés à être vendus sur les marchés ou dans les boutiques à l’étranger.

D’une voix à peine audible, il explique qu’il ne fait pas bon vivre pour les travailleurs parallèles de Roissy en ce moment et qu’il vaut mieux s’assurer du contenu des bagages pour minimiser les risques de se faire attraper. Même s’il assure qu’il ne fait rien en dehors des juridictions, il admet tout de même que la sécurité voit d’un mauvais œil ceux qui affluent dans les terminaux sans intention de voyager. « Ce que je fais n’est pas vraiment illégal, mais je préfère ne pas en parler », coupe Jacques. Son regard est fuyant. Il regarde furtivement de tous les côtés, comme s’il était sur écoute.

VICE a contacté la préfecture de police de Paris, mais celle-ci n'a pas voulu s'exprimer sur le sujet. De leur côté, les douanes françaises n'ont semble-t-il pas connaissance de ce qui se trame sous leurs yeux et ne sont donc pas en mesure de corroborer les dires de Jacques quant à la légalité. Reste que cette activité est son gagne-pain. Pour éviter les problèmes, Jacques se fait le plus discret possible, évitant de divulguer tous les secrets de son entreprise.

« Le client donne ce qu’il veut »

Une fois en possession des envois, Jacques s’occupe de les confier à son réseau de voyageurs afin qu’ils les enregistrent avec leurs propres bagages sur leur vol direction l’Afrique, moyennant un pourcentage sur la transaction. Pour ce qui est de la réception à l’arrivée, une fois qu’il a remis les colis aux transporteurs, il estime que ce n’est plus de son ressort. Il remet juste le numéro du voyageur à l’expéditeur afin que celui-ci le donne à son correspondant à l’étranger. « Soit le voyageur t’appelle, soit je te remets son numéro que ta connaissance au pays devra appeler pour récupérer le colis. Voilà un peu comment ça se passe ».

Le trentenaire assure la livraison des colis qu’on lui confie en transports en commun, moyennant compensation financière. À partir de combien de prestations quotidiennes est-il « rentable » ? Il refuse de le dire. Même de l’estimer. « Le client donne ce qu’il veut ». Lorsqu’il ouvre son portefeuille, des liasses de billets de 50 euros pliés en deux dépassent. Certainement la recette de sa matinée de travail, semble-t-il fructueuse.

À l’arrêt de bus de Sevran-Beaudottes, Jacques attend debout près de l’abri avec deux valises. Une noire et une métallisée, pleines. Il les a récupérées quelques heures avant auprès d’un client et va les ramener chez lui en attendant de les livrer à un voyageur le soir même, partant sur Ethiopian Airlines. Selon les jours, la demande est plus ou moins élevée. Il y a peu, il croulait sous les demandes, mais ces derniers jours ont été plutôt calmes. Suffisamment pour prendre un café au Chinois du coin entre deux trajets. Si Jacques est conscient des risques quotidiens qu'il prend, surtout qu'il n'a plus de titre de séjour. Pour autant, il ne souhaite pas prendre une autre voie pour l'instant, « c'est toujours mieux que de faire des ménages ».

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