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NeoGAF : généalogie d'un désastre

Le forum de jeu vidéo était réputé pour ses discussions riches et son orientation progressiste. Aujourd'hui, son propriétaire est accusé d'agression et d'inconduite sexuelle.
Image : Motherboard

Depuis le scandale du GamerGate, la "communauté du jeu vidéo" s'est scindée en deux camps sur Internet. Les partisans d'une expérience vidéoludique dépolitisée font bloc sur des sites à la réputation parfois douteuse : 4chan, 8chan, Wizardchan, Reddit. Face à eux, de nombreux sites d'information comme Kotaku, Polygon et Rock Paper Shotgun militent pour un jeu vidéo plus inclusif. Depuis la semaine dernière, l'un des plus grands bastions du camp progressiste, le forum NeoGAF, chancèle sous le poids d'un scandale bien embarrassant.

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À sa naissance, en 1998, NeoGAF était adossé au site de critique et d'actualité vidéoludique Gaming-Age. Il portait alors le nom de GAF. Ses premières années ont été difficiles : après l'éclatement de la bulle Internet, sa maison-mère a été contrainte de céder son hébergement par faute de moyens. Le forum a changé de bailleur à trois reprises entre 2000 et 2004, l'année où sa base de données a été totalement détruite par un fil de discussion trop imposant. C'est dans ce moment de désolation qu'EviLore est entré en scène.

Tyler Malka n'avait que 19 ans lorsqu'il a contacté le fondateur de Gaming-Age, Jim Cordeira, pour lui demander l'autorisation de sauver le forum qu'il fréquentait depuis déjà cinq ans. "J'ai lancé un lien PayPal sur mon site personnel, en expliquant que je ferais tout mon possible pour rendre GAF à la vie en tant que site indépendant avec l'argent des donations", raconte-t-il dans un article publié en 2013 par VG24/7. Cette quête de la dernière chance a rapporté 2 000 dollars.

EviLore a utilisé cette somme pour louer un serveur, acheter les logiciels nécessaires et monter une nouvelle équipe. En une semaine, GAF était ressuscité. En dépit du fait que Gaming-Age était toujours incapable de régler ses frais de fonctionnement, le forum et sa maison-mère ont décidé de rester liés en souvenir du bon vieux temps. Quelques mois plus tard, ce partenariat a été définitivement rompu au terme d'un nouveau drame.

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L'année 2006 a été faste pour le jeu vidéo : Civilization IV, The Elder Scrolls : Oblivion, Battlefield 2142… Les joueurs n'ont pas manqué d'évoquer toutes ces sorties sur GAF, en des termes parfois trop forts pour les géants de l'industrie vidéoludique. Fâchés, les éditeurs se vengaient en refusant de collaborer avec Jim Cordeira et son équipe. Gaming-Age était menacé d'asphyxie ; pour le sauver, Tyler Malka a décidé de séparer son forum de lui une bonne fois pour toutes. C'est ainsi que GAF a laissé sa place à NeoGAF le 4 avril 2006.

NeoGAF était élitiste et tenait à ce que sa communauté reste propre.

Porté par la notoriété de son prédécesseur, le nouveau forum a cru très rapidement. Sa taille et sa vitesse le rendaient quasi-incontournable pour quiconque souhaite suivre l'actualité du jeu vidéo : en 2013, ses 100 000 membres publiaient 50 000 messages chaque jour. Comme toute communauté numérique digne de ce nom, cette horde cultivait des avis tranchés et des rites injustes. Par eux, elle a engendré d'innombrables scandales qui ont fait la réputation de NeoGAF et préparé la chute d'EvilLore.

NeoGAF était élitiste et tenait à ce que sa communauté reste propre. Les internautes qui souhaitaient prendre part aux discussions devaient se soumettre à un processus d'inscription complexe et attendre plusieurs mois avant d'obtenir une validation. Une fois inscrit, mieux valait se conformer aux moeurs de l'endroit : les modérateurs, réputés sévères et partiaux, prononçaient régulièrement des bannissements définitifs. Tout message perçu comme une tentative de trolling pouvait finir en condamnation à l'exil - toute opinion jugée non-conforme aussi.

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Les gamers américains décrivaient souvent NeoGAF comme "de gauche" ou "progressiste". Ses membres et les conservateurs du mouvement GamerGate se sont longtemps écharpés à propos de leur centre d'intérêt commun : les premiers pensent que les jeux vidéo peuvent être mis au service d'une idéologie ou du progrès social, les seconds que ce genre de problématique n'a rien à faire dans l'industrie vidéoludique. NeoGAF était perçu comme anti-sexisme, anti-objectification et anti-discrimination jusqu'au repli décervelé. Pendant l'élection présidentielle américaine de 2016, il a largement soutenu Hillary Clinton.

Jeudi 19 octobre, la réalisatrice américaine Ima Leupp a déclaré que le comportement de Tyler Malka n'avait pas toujours cadré avec la ligne politique de son forum. Dans un message publié sur Facebook pendant la campagne anti-harcèlement #MeToo, la jeune femme raconte qu'un "homme" non-identifié "qui se disait [son ami]" l'avait suivie sous la douche sans son consentement pendant une soirée arrosée à Las Vegas. "Il y a des sites dédiés au passif d'agresseur sexuel de cette personne", ajoute-t-elle. Pressée de dévoiler l'identité de l'individu par l'une de ses amies, elle a finalement nommé EviLore.

Ces accusations ont déclenché un véritable cataclysme dans l'Internet des gamers, tous bords confondus. Sur NeoGAF, des dizaines d'inscrits ont lancé des fils de discussion annonçant leur départ définitif ou réclamant un bannissement permanent. L'un d'entre eux proclame que "quiconque continue à poster ici est complice". Un autre thread supprimé depuis moquait la réputation du forum en dissimulant une annonce de départ derrière le titre "Nintendo Direct va se concentrer sur le Respect des Femmes". Les modérateurs, qui semblent avoir accédé à toutes les demandes de permaban, se sont également révoltés.

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Les premiers pensent que les jeux vidéo pouvaient être mis au service d'une idéologie ou du progrès social, les seconds que ce genre de problématique n'a rien à faire dans l'industrie vidéoludique.

NeoGAF a été mis hors-ligne pour une raison inconnue dans l'après-midi du samedi 21 octobre. Le lendemain, les enquêteurs du subreddit pro-Gamergate r/KotakuInAction ont montré que tous ses modérateurs et quatre de ses cinq administrateurs avaient lâché leur poste. Dans le megathread qui résume toute l'affaire, un certain etiolatezed jubile : "C'est superbe. Tous ceux sur lesquels ils ont chié pendant toutes ces années sont en train de faire une danse de la victoire sur leur tombe." Pour le plus grand bonheur des permabanés, des transfuges et des haters, NeoGAF semblait mort pour de bon.

Cet effondrement n'aurait sans doute pas été aussi soudain si les accusations d'Ima Leupp avaient été inédites : dans son camp comme dans celui de ses adversaires, Tyler Malka était connu depuis plusieurs années comme un agresseur sexuel.

En juillet 2012, EviLore a révélé qu'il avait agressé une femme sur NeoGAF. C'était en Espagne, pendant un road-trip en Europe : "À un moment, dans un bar, une fille qui ne parlait pas Anglais s'est approchée de moi et a commencé à flirter lourdement avant de me demander de lui payer un verre, cash. (…) J'ai ri parce que les verres coûtaient à peu près deux euros, mais j'ai accepté et j'ai attrapé son cul bien fort pour montrer que je n'étais pas en train de me faire exploiter. (…) Elle est partie sans prendre son verre." Il semble que les NeoGAFers qui ont dénoncé son comportement aient été bannis.

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Le scandale du bar espagnol ne s'est pas arrêté là. En 2015, lors d'un Ask Me Anything organisé par Kotaku, plusieurs internautes ont souhaité interroger Tyler Malka à propos de son aveu. Malheureusement, leurs questions n'ont pas été approuvées par l'équipe de modération et ils n'ont jamais obtenu de réponse.

D'après une rumeur allègrement reprise par les GamerGaters, EviLore se serait également rendu coupable de revenge porn en 2014.

Image : post archivé sur /r/neogafinaction.

Lundi 23 octobre, Tyler Malka a remis NeoGAF en ligne et assuré à ses anciens modérateurs qu'Ima Leupp était "extrêmement instable" et que ses accusations n'étaient que des "délires de personne profondément perturbée". À l'en croire, la réalisatrice aurait inventé cette histoire après une déception amoureuse. Dans un communiqué publié sur son forum, il assure qu'il se battra pour la vérité : "Une accusation d'inconduite sexuelle a été formulée à mon encontre par une ex. Ce n'est pas vrai, l'individu responsable des accusations n'est pas crédible, l'histoire ne colle pas avec les faits, et il y a beaucoup de preuves et de témoins pour prouver cela."

Interrogée par Kotaku, Ima Leupp a indiqué qu'elle avait eu une courte relation avec Tyler Malka après l'incident de Las Vegas. Dans un article publié le 23 octobre dernier par Waypoint, un site détenu par VICE Media, elle maintient ses accusations et affirme qu'elle n'avait pas l'intention de déclencher un scandale. Le post Facebook qui a amorcé le drame s'est propagé sur Internet sous forme de capture d'écran ; à l'origine, elle l'avait publié en privé. "Je n'ai jamais voulu afficher [Malka] en public, explique-t-elle. Je ne voulais pas tout ça. C'était juste une histoire qui m'était revenue."

Sur NeoGAF, la vie reprend doucement. De nouvelles règles ont été mises en place ; toute discussion "politique" ou "sociale" est désormais interdite, seuls les jeux vidéo comptent. Une nouvelle orientation qu'on jurerait conforme aux idées des GamerGaters. Fidèles à eux-mêmes, les modérateurs verrouillent et bannissent en toute partialité. Les internautes qui critiquent le forum et son fondateur sont immédiatement mis à la porte. Dans un fil de discussion consacré à l'article de Waypoint, un certain GamerJM lance :

La réponse d'EviLore pue le narcissisme, la sociopathie et l'ego surdimensionné, ce qui montre qu'il pense sincèrement qu'il ne peut pas avoir tort. Quel désastre, quel affreux être humain. J'espère que tout ira bien pour la femme impliquée, sur le long terme. Et rappelez-vous, la chose la plus puissante que vous puissiez dire à une victime d'abus est "Je te crois".

Pour ce commentaire ou un autre, GamerJM a été banni. Tout en haut première page du forum, un fil de discussion proclame : "NeoGAF respectera toujours les femmes/les minorités raciales/les LGBT".