Tracey Thorn a toujours la plus belle voix du monde, mais vous ne la verrez plus jamais sur scène

Tracey Thorn a toujours la plus belle voix du monde, mais vous ne la verrez plus jamais sur scène

Avec son nouvel album, « Record », la chanteuse d’Everything But The Girl prouve qu'elle a tout ce dont manque cruellement l'industrie musicale : de la classe, une totale lucidité et une parfaite dignité.

Ce monde va trop vite mais on ne peut pas dire que ce soit la faute de Tracey Thorn, aka la plus belle voix sur Terre -depuis 1981, date de sa première apparition sur disque, sur l’album Beach Party avec ses deux copines des Marine Girls. Et elle conserve plus que jamais le titre en 2018, même si elle a sacrément levé le pied depuis. Entre temps, il y a et un deuxième Marine Girls, vénéré par Kurt Cobain et que les crapauds antifolk de Brooklyn. Puis une esquisse de carrière solo avec son épatant A Distant Shore (1982) à la gratte au coin du feu, avant de rencontrer l’amour en la personne de Ben Watt avec lequel ils fonderaient Everything But The Girl. Débuts bossa ligne claire, tentative de muscler le son, puis dans les années 90, la découverte des synthés et des ordis pour l’une des plus brillantes reconversions électro house de l’histoire, pendant que d’autres restaient cloués sur Placebo et Travis.

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Jusqu’à la naissance de leurs enfants qui les pousseront à tout envoyer bouler pour gérer les couches et les devoirs du soir. La plus belle voix sur Terre est aussi restée la plus demandée et aligne une liste d’invitations à faire pâlir le physio du Baron : Style Council, Go-Betweens, Lloyd Cole, Massive Attack, Tiefschwarz, Adam F ou John Grant, plus récemment. Depuis 2007, Tracey a mollement repris sa carrière solo au rythme d’un album tous les trois ans et a écrit son autobiographie. 2018, Tracey Thorn a 55 ans et publie son quatrième vrai album solo. Un album de pop synthétique humble et intemporelle sans aucun lifting pour jouer à la gamine. Record alterne passages sur le dancefloor sans être bousculé et balades déchirantes comme elle seule peut les torcher, finalement pas si loin des meilleurs Pet Shop Boys. Comme quoi, savoir s’entourer d’un excellent producteur (Ewan Pearson) et prendre son temps serait le secret ? On vous laisse réfléchir à ça, chère « scène émergente française. »

Noisey : Qu’est-ce qui vous a poussée à enfin reprendre le chemin du studio ?
Tracey Thorn : J’ai vraiment besoin de périodes de silence afin que de nouvelles idées surgissent et me sentir à nouveau « fraiche ». J’ai été pas mal occupée car j’ai écrit, composé la BO du film The Falling, et n’avais pas spécialement besoin de faire un album. Et puis soudain, je me suis rendue compte que j’avais trois nouvelles chansons. Ça a été le déclic pour pousser jusqu’à un album. La motivation et l’inspiration ont suivi, les idées ont commencé à arriver.

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Ça a été évident de rebosser avec Ewan Pearson ?
Je voulais une ambiance un peu uptempo, essentiellement électronique, et ça paraissait évident de refaire appel à Ewan car c’est vraiment sa spécialité. J’ai donc écrit les chansons de façon simple sur une guitare ou un clavier, les lui ai amenées en lui chantant, en expliquant la mélodie, le tempo que je voulais. On a commencé par programmer les rythmes pour construire la base et on a continué avec les arrangements, l’ajout de vrais musiciens. Il dispose de plein de synthés, de trucs modulaires, et il s’est amusé. On a fait des essais pendant des après-midi entières.

Ça a l’air tellement simple, franchement, vous pourriez faire un album par an.
Je pourrais si j’avais la matière. Mais j’ai besoin de bonnes idées et de chansons solides. Quand elles viennent, tout semble facile mais j’ai besoin de temps. C’est pour ça que les périodes entre les albums que j’évoquais sont importantes, pendant lesquelles je note des idées n’importe quand sur mon téléphone.

Pourquoi l’avoir appelé Record ? C’est un peu comme appeler son enfant « Enfant », non ?
[Rires] C’est vraiment lié à la simplicité avec laquelle tout s’est fait. Chaque chanson a un titre en un seul mot qui en résume le thème. Quand j’en suis arrivé au titre du disque, je me suis dit qu’il devait être en cohérence. Quel mot pour décrire ce que c’était ? Un disque, aussi simple que ça.

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Les thèmes liés au féminisme sont nouveaux pour vous ?
Ils reflètent mon état d’esprit du moment. Pour une femme, le fait de vieillir entraine une forme de libération. Avec l’âge, j’ai définitivement gagné en confiance, j’ai plus d’estime pour moi et me sens bien plus libre par rapport à toute la pression que je ressentais plus jeune. J’ai voulu exprimer tout ça. Toutes les chansons racontent une histoire de la vie d’une femme qui se retourne sur son enfance, son adolescence, toutes du point de vue de ma situation actuelle.

Vous avez toujours donné l’impression de vous protéger vous et votre couple.
C’est important d’avoir la capacité de voir sa vie comme un tout. Ce n’est pas possible d’être absorbé par le travail au point qu’il devienne toute votre vie. J’ai toujours essayé d’atteindre un bon équilibre entre travail, créativité, vie de famille et à la maison, tout en accordant de l’importance à tous ces moments. Car tous ont de l’importance et c’est le seul moyen de se sentir heureux.

Comment jugez-vous la position de la femme dans la musique par rapport à ce que vous avez vécu depuis les années 80 ?
Plusieurs générations de femmes ont déjà été sources d’inspiration. Quand j’ai démarré dans la musique, il y avait une génération avant moi, celle des Slits, Raincoats, Chrissie Hynde, Poly Styrene ou Siouxsie Sioux. Toute cette génération nous a inspirées mes contemporaines et moi. Puis dans les années 80, c’est nous qui avons inspiré d’autres femmes, que ce soit les riot girls ou d’autres, comme Sleater-Kinney, les Breeders… Chaque génération qui arrive a donc un peu plus de femmes derrière elle pour l’inspirer. Pour les jeunes filles d’aujourd’hui, il y a une longue liste qui permet de dire que le genre n’est pas la propriété des hommes.

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Record a été écrit avant l’affaire Weinstein ?
Oui. J’ai écrit la chanson « Sister », sûrement la plus féministe de l’album, après avoir participé à la Women’s March à Londres il y a un an. La tendance à la parole ne date donc pas de ces derniers mois. Pour moi, ça remonte à la campagne de Trump, à cette impression que les progrès et les acquis des femmes sont menacés. Mais c’est plutôt intéressant de publier ce disque au moment où tout le monde parle de ce sujet comme jamais avant. Je suis aussi heureuse que ça me permette d’en parler, comme là en répondant à ces questions. Ça me permet de contribuer au débat et de donner des arguments positifs.

Entre les albums, vous restez active du côté des collaborations.
J’adore ça, ça s’apparente à des vacances car elles me sortent de mon quotidien, comme si c’était des vacances dans le pays de quelqu’un d’autre. Elles me font pénétrer dans le monde de ces artistes, celui qu’ils construisent autour de leur propre album, c’est leur paysage et toi tu viens juste y apporter une petite pierre. J’y gagne à chaque fois quelque chose de nouveau en termes d’expérience.

Vous avez en particulier participé à l’incroyable morceau « Disappointing » de John Grant.
Je ne sais plus trop comment on est entrés en contact, peut-être en ligne. Il donnait un concert à Londres, je suis allée le voir et on s’est rencontrés backstage. Il était adorable et on était partants pour faire quelque chose ensemble. Il m’a parlé de cette chanson. Je n’ai pas tous les jours la chance de chanter des textes comme ceux-là ! Une fois de plus, c’est excitant de travailler avec quelqu’un qui écrit avec son propre style. Il faut se mettre au niveau du ton de sa voix et il vous donne la chance d’être quelqu’un d’autre.

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Vous êtes l’un des rares exemples d’artistes à avoir évolué et réussi dans des styles très différents depuis vos débuts avec les Marine Girls puis avec Everything But The Girl. Vous souvenez-vous du moment où l’électronique a gagné la partie ?
Je vois ce que vous voulez dire mais tout s’est fait de façon naturelle. L’album Idlewild était déjà construit avec des boites à rythmes, et ce dès 1988. On ne s’est jamais sentis coincés dans une pop à guitare acoustique comme certains ont pu le croire. Sur chaque album, nous avons essayé quelque chose de différent. Vers 1995, on avait déjà franchi des étapes dans des directions très différentes et la suivante est était de se faire remixer. À un moment, tout le monde se faisait remixer de façon commerciale et on avait évité ça car parfois, ça ne rendait pas honneur à la chanson. On a attendu d’avoir le bon morceau, ce qui était le cas de « Missing » qui avait le bon tempo, donc nul besoin d’accélérer les voix.

Le remix de Todd Terry a gardé toute la mélancolie de l’original.
Totalement. Todd dit lui-même qu’il n’a pas changé grand-chose à part la partie de batterie. Il a gardé tout le chant et en a juste samplé une partie pour faire une boucle. Il l’a gardée quasi intacte et c’est ce qui a marché.

C’est ce remix qui a beaucoup changé de choses pour vous ?
Une fois que cette voie s’est ouverte, on a compris toutes les nouvelles possibilités qui s’annonçaient. Comme le contraste entre ma voix, qui est chaude et douce, et la dureté d’une matière électronique. Ça nous a excités de nous rendre compte de cette tension et de ce contraste qui pouvaient naître. On s’est dit qu’il fallait explorer tout ça.

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C’est un beau clin d’œil car Everything But The Girl avait démarré acoustique à l’époque de Depeche Mode et Soft Cell, et vous les rejoigniez la décennie suivante.
Je n’ai jamais considéré la musique avec de telles barrières. J’ai toujours trouvé que nous avions beaucoup en commun avec les Pet Shop Boys et New Order. Nous sommes de la même époque, travaillions avec la même approche minimale, aucun ne se prenait pour des rock-stars… Nous avions cette même attitude un peu intello, tout intéressés par le fait d’apporter des concepts artistiques à la musique. Nous étions en phase même si nous utilisions des guitares et eux des synthés, ce n’est pas le plus important. C’était une question d’attitude commune et d’envie de créer. Je me suis toujours sentie de leur côté.

Vous avez toujours été avec les bonnes personnes au bon moment, comme Massive Attack sur « Protection ».
J’ai toujours eu un bon instinct pour les trucs intéressants. Pour ça, il fallait être en contact avec ceux qui faisaient la musique du moment, connaitre d’où ils venaient et leur but. Une nouvelle fois, c’était une question d’identifier les gens, et peu importe s’ils produisaient une musique différente de la nôtre. L’essentiel était de bien s’entendre et instinctivement, j’ai éprouvé de la sympathie pour Massive Attack tout comme j’éprouverai instinctivement de la sympathie pour John Grant. Nous nous ressemblons tous et nous comprenons tous. Il suffit de mettre nos différents talents en commun et ça donnera quelque chose d’intéressant.

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Quel est le statut actuel d’Everything But The Girl ? Actif ? Désactivé ? Endormi ?
Ah, je ne sais pas. Je dirais… très très très endormi. Nous sommes très heureux tous les deux de ce que nous produisons séparément et adorons cela. Il faudrait une bonne raison pour retourner à ce que nous faisions avant, comme être à court d’idées, mais ce n’est pas le cas.

Vous êtes donc les seuls des années 80 et 90 à résister à la tendance de la reformation ?
Pour moi, ça ne rime à rien. Pourquoi ne pas jouer dans un cabaret ou à Las Vegas tant qu’on y est ? Très bien si c’est ce que vous voulez mais je ne suis pas venue à la musique pour ça. Ben et moi avons eu beaucoup de chance car avons eu tellement de succès que nous n’avons pas besoin de faire ça pour l’argent. Mais je comprends tous ceux qui ont plus de mal et peuvent profiter de tout cet argent en se reformant.

Peut-être est-ce aussi parce que vous n’aimez toujours pas être sur scène après toutes ces années ?
Oui, il y a un peu de ça. Je n’ai pas spécialement envie de refaire de la scène et ne veux surtout pas y retourner dans un contexte de nostalgie de cette époque. Ce serait juste déprimant.

Et remonter sur scène en solo pour défendre Record ?
Non, désolé. C’est un choix. On revient à cet équilibre dans ma vie entre le travail et le reste. Je suis très occupée sur plein de choses et n’ai pas envie de devoir soudain faire ma valise pour monter dans un bus de tournée.

Puis passer à l’hôtel, faire les balances…
Oui, c’est ennuyeux.

Vous avez raconté que vous aviez emmenés vos enfants lors d’une tournée d’EBTG, les couchiez à l’hôtel puis vous couriez monter sur scène…
Oui c’était très dur. J’avais l’impression de ne rien faire bien. Je n’étais pas une bonne mère et n’étais pas bonne pour un groupe pop car regardais tout le temps ma montre. « Est-ce que tout se passe bien ? Est-ce que mon téléphone a sonné ? » J’aime être totalement impliquée dans ce que je fais, le faire bien puis passer à autre chose.

Même maintenant que vos enfants sont grands ?
Absolument, c’est pour cela que ce n’est pas la seule raison pour laquelle je refuse de m’embarquer en tournée. La vraie raison est tout simplement que je n’en ai pas envie.

Pascal Bertin ne remontera pas sur scène, il est sur Twitter.