Le secret du succès des cafés des chats de Montréal
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Art de vivre

Le secret du succès des cafés des chats de Montréal

Le fruit d’une longue enquête d’une demi-journée.
3.8.17

Mon patron est parti en vacances en me donnant la permission d'écrire autant d'articles sur les chats que je voulais, et je n'ai pas voulu le décevoir.

J'ai choisi de m'improviser critique de cafés de félins, pour bien comprendre la clef de la réussite des cafés des chats. La question se pose (presque), puisqu'en juin dernier, le Café Venosa a annoncé qu'il fermait pour de bon, mettant tous ses minets en adoption. Ses propriétaires ont indiqué sur Facebook qu'ils avaient dû déclarer faillite. Comme les deux autres cafés des chats de Montréal se situaient tout près, j'ai entrepris d'enquêter sur les facteurs qui leur avaient permis de survivre.

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Qu'on ne dise plus que VICE ne couvre pas les sujets chauds de l'actualité.

Je me suis bien préparée à l'événement. J'ai mis mon pire chandail de chats, une atrocité turquoise avec des cornets de crème glacée, sauf qu'au lieu des boules ce sont des faces de chat. Du génie vestimentaire.

Pour maximiser mes chances d'interagir avec des félins, j'ai mis du catnip dans mes sandales et j'en ai frotté sur mes tibias. C'est déloyal, mais je suis égoïste et je veux plus d'attention féline que les autres. Pied de nez à ceux qui croient que la maturité s'acquiert avec l'âge.

Premier arrêt : le Café des chats, sur Saint-Denis. Le café est ouvert depuis 15 minutes quand j'y mets les pieds, et c'est déjà pas pire plein. Pas samedi-à-la-Ronde-un-soir-de-feux-d'artifices plein, mais quand même bien occupé. À l'oreille, je devine que l'endroit attire surtout des touristes à ce temps-ci de l'année, ce que me confirme plus tard Youssef Abib, le propriétaire de l'établissement, qui indique que les étudiants forment aussi une bonne partie de sa clientèle.

Le café est ouvert depuis trois ans maintenant. Youssef juge que sa longue étude du marché, son emplacement (collé sur le métro Sherbrooke), son travail quotidien assidu et sa famille de neuf chats sont garants du succès de la place.

Il n'ose pas se prononcer sur la fermeture du Venosa, mais il souligne qu'il est difficile de survivre avec un café à Montréal, étant donné toutes les dépenses que ça occasionne. La facture grimpe encore plus en raison des minets : il faut compter la bouffe, la litière, les assurances et les soins des chats. Il juge que le fait que le café Venosa mettait ses chats en adoption était un fonctionnement plus risqué, notamment en raison de risques de propagation des maladies occasionnés par le roulement de chats issus de refuges.

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Pour sa part, sa famille de neuf chats lui apporte de la stabilité, croit Youssef, et son plan d'affaires était bien calculé. Ses revenus sont en constante augmentation, souligne-t-il, c'est d'ailleurs pourquoi il souhaite ouvrir des franchises du Café des chats. Il a publié une annonce sur son site web pour recruter des partenaires potentiels. Les investissements sont estimés entre 150 000 $ et 300 000 $ par succursale. Le proprio indique que deux personnes se sont montrées intéressées pour l'instant, mais que rien n'est concrétisé. Son rêve serait d'ouvrir des Cafés des chats à Longueuil et à Laval.

Depuis mon arrivée, je constate que l'ambiance est vraiment cosy. Les chats sont un peu partout. Il y en a qui roupillent, d'autres qui jouent un peu ou qui se pourchassent. J'établirais mon bureau ici.

Un petit chat noir arrive et hume mon pied. Mon plan machiavélique fonctionne : il a flairé le catnip. Il me lèche la jambe, puis essaie de remonter à la source, soit à l'once de catnip sagement rangée dans mon sac à dos. Ce n'est pas spécifiquement interdit, mais j'ai l'impression d'avoir fait quelque chose d'illégal. Je me sens comme si j'étais à l'aéroport avec 15 kilos de coke et qu'un chien de l'escouade K-9 se mettait à alerter les autorités.

J'essaie d'enlever le minet de mon sac pour paraître moins suspecte, et il me lacère la main gauche. Je l'ai mérité. Je remarque alors la jalousie dans le visage des autres clients qui m'observent; je suis la seule dans le café à avoir un chat à mon entière disposition.

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Me sentant malhonnête, je guide le chat loin de moi, laissant tout le loisir à une petite fille possessive de mal le flatter et de pousser son grand frère. « I WANT TO PET HIM BY MYSELF », s'énerve-t-elle. Je me dis que je n'étais pas comme ça quand j'étais petite. Moi, je ne parlais pas anglais.

À la fin de l'entrevue avec Youssef, je suis un peu en train de mourir. D'une part, parce qu'on s'est mis à échanger sur notre deuil commun d'avoir un jour perdu un jeune chat. D'autre part, parce que j'ai encore oublié que je suis allergique aux chats, et que j'ai surtout oublié mon Benadryl.

Un chat vient s'installer sur mes genoux pendant que j'écris cet article. Les clients semblent à nouveau envieux. Certains viennent le caresser sur mes genoux, je me dis que ça doit être une bonne façon de briser la solitude.

Le chat ne semble même pas avoir flairé le catnip. Le chat m'aime. Je meurs à petit feu, et cette journée ne pourrait pas être meilleure.

Deuxième arrêt : le Café chat l'heureux

Je quitte pour le second café, à 10 minutes à pied. Je suis heureuse de retrouver de l'air frais parce que tout mon visage me démange et que je respire mal. J'abandonne l'idée de me remettre du catnip partout; je suis en mode survie.

Premier constat : le second café est un peu plus grand, lumineux et bondé, mais la présence des chats s'y fait un peu plus discrète. Il y en a au plafond, d'autres sont couchés en retrait.

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Je dis ça, mais il y a le gros Sheldon qui n'est absolument pas discret, affalé sur le sol des toilettes pour dames. Et au milieu du commerce, Milady fait des va-et-vient sur un skateboard électronique. Je suis impressionnée.

Je rencontre le proprio sur un canapé pastel, apparemment lacéré par des griffes de chats. Il n'ose pas non plus spéculer sur la fermeture du Venosa. Il se demande si la proximité des trois cafés a pu jouer un rôle dans leur fermeture, sans pouvoir vraiment répondre à la question.

Il insiste lui aussi sur le fait qu'un café des chats occasionne son lot de dépenses. Il estime débourser 20 000 $ à 25 000 $ sur ses chats tous les ans. Il en a neuf en résidence, et a un roulement de chatons à adopter.

Il m'explique que son entreprise fonctionne bien, et que le concept a à peine changé depuis son ouverture il y a trois ans. Les changements apportés ont été mineurs. Il a par exemple abandonné sa série de conférences trop spécifiques sur la santé vétérinaire, s'étant rendu compte que c'était plus l'expérience relax et la bonne nourriture qui retenait ses clients.

Il a aussi légèrement diversifié son offre avec des événements ludiques; il tient chaque année un spectacle aux alentours de la mi-août (insérer un facepalm pour le jeu de mots) où une poignée d'humoristes de la relève déballe son meilleur matériel sur les félins. Il teste en outre depuis cette année les ateliers yoga-chats, avec une instructrice- catlady qui vient d'Hawaï.

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Le secret de son succès? Selon Clément, la bonne présence sur les réseaux sociaux et la nourriture qui est toute faite sur place attire beaucoup de clients, ainsi que l'expérience féline de qualité. Il insiste sur l'importance de faire un travail de pédagogie auprès des clients, pour bien les guider dans leurs comportements - surtout les enfants.

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Je lance à la blague qu'il est le César Millan des chats, mais il rejette la comparaison. Selon lui, César mise trop sur la punition, ce qui est totalement inutile chez les chats, et vient à banaliser certains comportements déplorables.

Clément fonctionne à la récompense. Comme de fait, pendant l'entrevue, Luc, un chaton en adoption, vient lui donner des high five. Il est récompensé de petites gâteries qui semblent sortir de nulle part. Je conclus que je me trouve devant le Luc Langevin du comportement animal.

D'après Clément, l'animation faite avec les chats, comme les tours d'adresse et le skateboard, suscite de l'intérêt chez les clients, et les incite à changer leur regard et à améliorer leur comportement envers les animaux. En voyant un modèle positif, ils seraient amenés à recréer ce modèle chez eux, opérant une sorte de révolution comportementale à travers son café. C'est là son projet social. Rien de moins. Je juge le tout admirable.

Je termine la rédaction de ce texte sur le canapé, et je remarque que les gens sont surtout intéressés à attirer l'attention des chats et à prendre des photos avec leur cell.

Viva la revolución, me dis-je.