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Lituanie : il y a surtout ceux qui la quittent

Alors qu’en Europe de l'Ouest, le débat politique tourne autour de l'immigration, à l'Est, il s'agit plutôt de convaincre la population de rester.

par Gavin Haynes
21 Mars 2018, 3:24pm

C’est une réalité peu évoquée : chaque immigré est aussi un émigré et nul pays n’illustre mieux cette crise que la Lituanie. Avec une chute de 12 % de sa population au cours de la dernière décennie, peu de sociétés – en dehors de celles rongées par la guerre et la faim – affichent une perte aussi importante de personnes intelligentes, physiquement aptes et motivées.

Fin 2016, la crise en cours en Lituanie a brièvement suscité l’attention de l’Occident quand un parti anti-émigration a été porté au pouvoir lors des élections nationales. L’Union des paysans et Verts, cousin de l’UKIP, est passée d'un seul siège au Parlement à 54. L'émigration était au sommet de son agenda politique et un sondage de 2016 a hissé le sujet en première place des préoccupations des électeurs lituaniens. 30% des répondants lui ont attribué le meilleur score sur une échelle de sept points.

C’est peut-être logique dans un pays qui compte deux fois plus de personnes âgées de 45 à 54 ans que de 10 à 19 ans, et où environ 82% des lycéens envisagent l’émigration. « C'est un sujet très sensible », admet un agent consulaire. « On essaie de rester positifs, mais tout le monde comprend ce qui se passe. »

En Occident, on ne saisit pas tout à fait ce caractère sensible. Dans un pays où les plages étaient souvent bordées de barbelés pour empêcher les citoyens de s'échapper de la prison ouverte de l'URSS, l'idée de voyager librement a une grande empreinte émotionnelle dans les rues de Vilnius.

Construisez un mur pour empêcher les gens d'entrer et tout le monde vous dira que vous avez une « politique de migration gérée et raisonnable ». Construisez un mur pour empêcher les gens de partir et tout le monde vous sautera à la gorge en vous traitant de tyran.

L'adhésion du pays à l'UE en 2004 a entraîné une expansion économique rapide qui a prospéré jusqu’en 2007. « En réalité, le problème était déjà là, explique Gintaras Šumskas, du think-tank lituanien The Vilnius Institute for Policy Analysis. « Il était déjà visible aux yeux des experts, mais pas encore dans le débat public. »

La crise économique a remédié à ça. « Les années 2010 et 2011 ont eu une signification symbolique cruciale quant à la perception de l’immigration », poursuit Šumskas. « En 2010, nous avons établi un record après l'indépendance pour la migration sortante. Ensuite, le recensement de 2011 a eu un résultat symbolique frappant. La population de 3,6 millions d'habitants est tombée à peine à 3 millions. »

À bien des égards, l’Union des paysans et Verts n'était pas différente des autres partis lituaniens. Son manifeste populiste a joué un rôle important dans la lutte contre l'émigration, mais encore une fois, il en allait de même pour les autres partis. « Chaque parti fera campagne sur la question, mais tous comprendront qu'il y a très peu de choses à faire », se réjouit notre agent consulaire.

Pour inciter les jeunes à rester, l’Union des paysans et Verts fait de grandes réformes au Code du travail post-soviétique léthargique, mais il est encore trop tôt pour en voir le résultat. De plus, la fluidité du marché du travail est un phénomène secondaire lorsque le salaire mensuel moyen est encore inférieur à 700 euros. Dans ce contexte, cela peut sembler sans espoir : la logique de la libre circulation de l'UE est aussi implacable que la gravité économique, faisant basculer le plus mobile des pays pauvres du côté des pays riches en raison du rapatriement de fonds des migrants.

« Le problème est évident », soupire le fonctionnaire consulaire. « Tout le monde en a conscience. Mais c’est un peu comme le réchauffement climatique – on devrait s’en préoccuper davantage, mais en même temps, que pouvons-nous y faire au quotidien ? De plus en plus de jeunes partent quand ils finissent l'école ou l'université. C'est très simple pour eux de partir aujourd’hui – tout le monde connaît quelqu’un à l’étranger. »

Pourtant, malgré le caractère évident de leur crise, et malgré la nécessité des Européens occidentaux d’accueillir toujours plus de migrants pour remplacer une population vieillissante, cette nécessité ne semble toujours pas se faire ressentir à l’Est. Nombre d’États, de la Hongrie à la Pologne, ont refusé catégoriquement de prendre leur part des migrants de Merkel en 2015. Pour les nations baltes en particulier, cela résonnait un peu trop familièrement avec l’histoire : les politiques de russification de l'ère stalinienne ont permis à l’URSS d’utiliser la migration de masse des Russes ethniques pour tenter d'effacer les identités nationales des pays baltes.

Il est toujours très difficile pour les ressortissants de pays tiers de travailler légalement en Lituanie. Cependant, comme le dit M. Šumskas, il est désormais courant de voir des Ukrainiens travailler illégalement dans les rues de Vilnius. « Ils sont souvent employés par les Polonais », déclare-t-il, « alors ils ont une porte dérobée dans la légalité. »

En 2017, le déclin démographique a tout de même commencé à montrer quelques signes d’amélioration, car si l'émigration a atteint un nouveau record (50 000), il en était de même pour l’immigration : 23 500 personnes, dont deux tiers de Lituaniens.

C'est un destin bien étrange pour un peuple qui avait autrefois son propre empire. À l'époque médiévale, le Grand-Duché de Lituanie couvrait un vaste territoire : il s’étendait de la Moldavie à la Biélorussie, en passant par la Lettonie et la Pologne. Mais maintenant que la Lituanie suit le régime de la mondialisation, il n’y a pas de limite au nombre de tailles qu’elle pourrait perdre.

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