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Roman-photo porno : le YouPorn de papy

Toisons touffues, slips kangourous, combis squelette en latex, et autres perversions vintage ont affolé les ados des années 70. Retour en images.

Pantalon baissé et poitrine découverte, une jeune femme brune, qu’on imagine être assise dans une forêt, glisse sa main entre les jambes. Deux photos plus loin, on la voit porter goulûment sa main humide à la bouche, le sexe offert, et largement touffu. Tandis que ses pensées nous sont dévoilées par des bulles manuscrites en surimpression, un dialogue s’installe avec l’homme qui vient de la rejoindre, tout aussi débraillé. La scène, découpée en quatre vignettes, est issue d’un petit ouvrage illustré intitulé Clito – appartenant à un genre ayant connu un certain succès dans les années 60 et 70 : le roman-photo porno.

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Cette version érotico-pornographique des courts récits à l’eau de rose illustrés en photo, qui fleurissent entre les mains de la génération Salut les copains, est consommée comme les VHS pour adultes un peu plus tard, et les sites de cul aujourd’hui. D’abord vendu sous le manteau, puis dans les kiosques pour les versions sages et sur les étals des sex-shop pour les plus hard, le roman-photo porno a connu une belle popularité en Italie – à qui l’on doit les principaux titres, dont la fameuse revue Killing (Satanik en français) –, avant de se développer en France, au gré de la libération des mœurs. Les jeunes héroïnes persécutées pouvant rappeler les gialli de Dario Argento – l'érotisme cru en plus – font vite place à une lubricité équitablement partagée, où se mettent en scène tous les désirs et fantasmes d’imaginations libidineuses.

Alors que le Mucem, à Marseille, consacre une une exposition au roman-photo, on a voulu en savoir un peu plus sur sa version grivoise. On a donc contacté celui qui y consacre quelques pages dans le catalogue d’expo, le spécialiste du cinéma de genre et d’érotisme Christophe Bier*.

VICE : La revue italienne Killing a été une figure de proue dans le genre, qu’est-ce qui a fait son succès selon vous ?
Christophe Bier : C’était un petit format, facile à glisser en poche, comme une petite BD, mais très soft, à l’image des séries d’espionnage ou des polars sexy qui existaient sur le même modèle. En fait, l’érotisme était contenu, restait au niveau d’un fétichisme des dessous, du bikini, des porte-jarretelles, des bas noir, le règne du décolleté plongeant, des jeux de jambes en talons aiguilles, des regards chargés de désir. L’érotisme finissait par y exploser et tout contaminer par un surcroît de violence et de sadisme. Satanik [le personnage portant un costume noir avec un squelette imprimé et un masque de tête de mort, ndlr] est devenu l’emblème de ce sadisme, car il était comme ces génies du mal de la littérature populaire (Fantomas, par exemple), sans scrupule et sans pitié. Il exprimait même une certaine volupté à torturer, une jubilation qui s’exprimait par les dialogues. Il y avait donc une frénésie sadique, et un déchaînement imaginatif dans les mille et une façon de torturer qui procède d’une sorte d’érotisme sublimé. Puisqu’on ne pouvait montrer encore des gens faire l’amour, on se libérait par la violence. Satanik eut un énorme succès en France. Tous les trouffions lisaient Satanik. Et puis la censure française a fini par l’interdire, après le n°19.

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La production française a été moins importante qu'en Italie – pourquoi ?
Les Italiens ont toujours été les maîtres du roman-photo. Curieusement, Supersex, une série phare en Italie, qui n'a jamais été traduite en français, était pourtant conçue dans un studio de Montrouge, avec tout le gratin du ciné X tricolore. Peut-être que Supersex était trop hard pour le marché français… Chez nous, le hard est rarement sorti des sex-shops. Mais il a existé une production française, plutôt soft, dans les années 1970/80, avec des grands formats comme Sexy Roman, ou des pockets comme Satanika ou Ciné Love. C’était le fait de petits éditeurs qui profitaient d’une large diffusion dans les kiosques et les gares. Un réalisateur porno célèbre comme Michel Ricaud, avant de devenir un nom connu du label Marc Dorcel, en réalisa énormément.

Du coup, quelles ont été les spécificités du roman-photo porno en France ?
Les Français se sont démarqués par ces gros romans pornos illustrés de sex-shop, cette franche pornographie qui s’exprime aussi crûment que dans les Super 8 hard qui étaient proposés dans ces boutiques. Je pense par exemple à un titre aussi simple que C’est bon la bite (la couverture est évidemment une promesse de fellation, un visage de femme et une bite tendue sur la joue). J’aime assez cette simplicité, cette pornographie de l’épure. J’achète parfois ce genre de livres parce qu’un titre sort de l’ordinaire, avec une effarante vulgarité (Une vraie bassine à foutre !) ou des tentations parodiques (J’irai cracher sur vos poils). Mais j’adore aussi Suce-moi, Avale tout, et surtout ce magnifique, si simple Mon cul (dont la couverture est hélas ratée). Sinon la créativité française s’est exprimée dans les pages satiriques d’Hara-Kiri, qui mêlaient le sexe et le rire.

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C'est inhérent au roman-photo cette prégnance du SM ?
C’est une intuition personnelle : j’aime voir dans les romans-photos sentimentaux un prolongement du mélodrame, genre littéraire ô combien masochiste, un calvaire bon marché, une suite ininterrompue d’embûches au bonheur. Si tout se déroulait bien d’emblée, personne ne les lirait. Le lectorat est donc foncièrement sadique. Les hommes qui se sont masturbés sur le sadisme frontal de Satanik sont des lecteurs sadiques plus francs ; ils s’identifient avec évidence à Satanik. On dit que le lectorat des romans sentimentaux est essentiellement féminin : elles font mine de pleurer aux multiples désagréments du chemin de croix de la pauvre ouvrière qui rêve du prince charmant, mais au fond elles jouissent de cette figure classique de l’innocente bafouée, de la fille perdue, de la pécheresse en quête de rédemption mais en butte à la fatalité. L’intérêt fantasmatique du roman photo sentimental n’est évidemment pas dans les deux planches finale du récit mais dans les 60 qui précèdent. Satanik, qui torture, tue et vole dans le seul objectif de couvrir sa compagne de bijoux, représente l’une des expressions les plus abouties du bonheur conjugal. Si par malheur quelqu’un la kidnappe, il le traque et le tue pour libérer sa belle, comme dans un récit de chevalerie. Satanik, en définitive, est le roman-photo sentimental le plus abouti, qui illustre de la première à la dernière page, l’idée d’un couple heureux et épanoui. Loin de la morale familiale certes. Un couple uni dans le crime ne vit que pour le plaisir.

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Pour finir, est-ce qu’il y a un titre que vous affectionnez particulièrement ?
J’aime Supersex, cet extra-terrestre qui crie « Ifix tcen tcen ! » lorsqu’il jouit. Cela m’amuse parce que les photos sont très soignées et que toutes les vedettes du cinéma porno français ont défilé dedans. J’aime aussi, en soft, les aventures de Siderelle, une fille de l’espace qui eut des aventures délirantes dans les années 1960 – un érotisme pop, et en couleurs dans des décors parfois délirants. J’aime aussi La nonne zoophile, petite brochure porno française avec des bulles très drôles et qui aurait sans doute beaucoup amusé Luis Buñuel, dont on disait qu’il adorait un petit porno clandestin connu sous le titre de La nonne. Mais je rêve sur la tenue hyper sexy, très Vampirellesque, de Arana Negra ou Namur. Je crois même qu’il existe un Killing VS Arana Negra !

Arana Negra n°14

Satanika n°29

*Christophe Bier est journaliste pour l’émission Mauvais Genres sur France Culture et auteur de Farrel, un ouvrage sur l'oeuvre dessinée SM de Joseph Farrel, paru en 2017.

L’exposition « Roman-Photo » se tient au Mucem, à Marseille, jusqu’au 23 avril 2018. Le catalogue est paru aux éditions Textuel.

Marie Fantozzi est sur Twitter.