Démerdez-vous avec ça : « Je Ne Comprends Pas » de Jul et Kalash Criminel aurait du être le tube de 2017

S'il y avait une justice en ce bas-monde, la collaboration entre ces deux anti-stars du rap aurait mis les charts à feu et à sang.

par Genono
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21 Décembre 2017, 3:26pm

Il y a encore quelques années, le public considérait que les playlists des grandes radios rap étaient l’oeuvre de directeurs de programmation au mieux corrompus, au pire, complètement allergiques à la bonne musique. L’explosion du streaming a fini par redonner le pouvoir aux auditeurs, qui sont désormais les seuls à décider des tops streams : pourtant, dans les faits, rien n’a fondamentalement changé, puisque ce sont toujours les mêmes titres qui continuent à truster le haut des classements. Désormais, plus aucun doute n’est possible : le public est totalement con, au moins autant que les programmateurs radio, qui ont au moins pour circonstances atténuantes tout un tas de contraintes que l’auditeur lambda n’a pas forcément.

Dans ces conditions, porter un single aux sommets suppose d’entrer dans une dynamique boule de neige : plus le titre sera écouté, plus il grimpera dans les classements ; plus il grimpera dans les classements, plus il sera visible, et donc, plus il sera écouté. Pour des raisons probablement explicables, les meilleurs singles ne sont pas toujours ceux qui grimpent le plus vite -conséquence, si un certain seuil n’est pas dépassé rapidement, les morceaux tombent dans l’oubli et sortent à tout jamais des tops streams. C’est notamment le cas de l’un des titres les plus efficaces qu’ait connu le rap français cette année : l’incroyable « Je Ne Comprends Pas », interprété par Jul et Kalash Criminel, extrait de la mixtape de ce dernier, Oyoki.

De prime abord, la connexion Jul-Kalash Criminel surprend, puisque les deux rappeurs ont des styles et des publics bien différents, que l’on pourrait résumer à une simple opposition crète/cagoule. Pourtant, quand on observe les deux zozos de plus près, on se rend rapidement compte que tout les réunit : leur aversion pour la célébrité, qui pousse l’un à cacher son visage, et l’autre à apparaître le moins possible dans les médias ; leur style vestimentaire plus proche d’une version caillera de Guy Roux que de Sch ; leur popularité dans les quartiers ; leur écriture en apparence très simple ; leur façon de mêler thématiques très rue et problématiques sociales plus profondes ; et enfin, leur amour des deux roues -avec des visées, différentes, certes, puisque pour Kalash Criminel « après un drive-by en T-Max, t'es mort ou en béquilles » tandis que chez Jul c'est plutôt « j'ai rêvé de toi en Y sur un Z1000 ».

Finalement, la collaboration entre ces deux anti-stars du rap fonctionne même mieux que prévu : Jul joue assume à fond toutes les caractéristiques de sa musique, pousse tellement sur les aigus qu’il ferait passer Barry Gibb pour Cunnie Williams, et installe une ambiance bien à l’image de sa musique, genre de neomelodico français mariant des sonorités légères et dansantes avec un discours dur et mélancolique, entre spleen du ghetto et violence du quotidien ; en face, Kalash Criminel fait du Kalash Criminel pur jus, et prend même le temps de donner la définition la plus précise possible de ce qu’est sa musique: « j'rappe pas, j'mets des coups de pression. » Et si le tout parait si cohérent, c’est que la prod est faite sur-mesure par le meilleur beatmaker possible dans ce genre de situation : Jul lui-même.

C’est d’ailleurs l’une des grandes forces de ce titre, qui affirme avec force et conviction l’identité propre de chacun des deux rappeurs, et résume en moins de quatre minutes trente l’essentiel de leur univers. L’une des phrases essentielles de ce titre se situe en ouverture du troisième couplet, quand Jul balance sans la moindre pression « au volant du vroum-vroum c'est nous qu'on pilote », véritable insulte à l’Académie Française et à tous les enseignants s’évertuant chaque jour à faire respecter les règles les plus élémentaires de syntaxe -même si Kaaris avait déjà franchi un cap avec son fameux « c’est nous qu’on va ramasser l’argent dorénavant et désormais ». Alors certes, c’est mal, mais 1/pour rien au monde on ne relancera la polémique à propos de Jul et sa maîtrise parfois alternative du français 2/ Jul, comme une flopée de bonhommes de son âge, parle réellement de cette façon, et transformer la tournure de ses phrases pour la rendre grammaticalement correcte aurait pour effet de dénaturer complètement ses textes. Imaginez donc le même couplet démarré par «nous somme ceux qui pilotons, bien installés au volant d’un bolide » : enfer et damnation.

Du côté de Kalash Criminel, ce n’est pas la syntaxe qui retient l’attention, mais cette propension à placer quelques mots au sujet d’un fait politique ou social entre deux références à un passage à tabac ou au braquage d’un commerce de proximité. La plupart du temps, il s’agit alors de questionnements sur les politiques menées sur le continent africain -c’est très large, ça va de l’ingérence européenne à la corruption des dirigeants locaux en passant par l’absence de couverture médiatique des principaux drames du continent. Ici, Kalash Criminel sort de sa zone de confort en allant poser le doigt sur l’une des questions les plus épineuses chez nous depuis deux ans : « la France solidaire lors des attentats, après ça, son côté raciste la rattrapera. »

Mais bien au delà des identités bien affirmées des deux artistes, la grande réussite de « Je Ne Comprends Pas » est ailleurs. L’ambition réelle de ce titre aux apparences simplistes se situe bien dans la fusion complète opérée entre les deux artistes, à l’image de ces enchaînements en passe-passe dans le troisième couplet (et dont on trouve déjà les prémices dans le refrain) : l’apparition d’un rappeur en featuring prend l’immense majorité du temps la forme d’un simple seize mesures posé entre deux refrains et deux couplets ; or, Jul et Kalash Criminel se lancent mutuellement la balle comme s’ils travaillaient ensemble depuis des lustres, chose que l’on a l’habitude de voir en France chez des groupes formés depuis de nombreuses années.

Il est possible que le fait que ce titre soit présent sur un projet du sevranais plutôt que sur un album du marseillais soit l’un des facteurs principaux du manque de réussite de ce morceau. Les fans de Kalash Criminel le préfèrent dans un registre plus dur et plus brut, comme sur « Enterrez-les » ou « Shottas »; les fans de Jul, de leur côté, n’ont probablement pas vu passer ce titre, au milieu des centaines de morceaux que balance leur rappeur préféré chaque année, d’autant que contrairement à Ghetto Phénomène, Kalash Criminel n’est absolument pas associé à son image.

L’explication la plus évidente au manque de visibilité de « Je Ne Comprends Pas » reste le fait que ce titre n’a simplement pas du tout été exploité par Kalash Criminel et son label, préférant clipper des titres d’une minute trente plutôt que d’investir sur ce tube potentiel. Il n’y avait pourtant pas énormément d’efforts à faire pour mettre en images ce morceau, si ce n’est accorder les emplois du temps des deux rappeurs, et faire monter Jul à Sevran, ou faire descendre Kalash Criminel à Marseille -en cas de budget pharaonique et d’ambitions démesurées, on aurait même pu envisager un couplet tourné dans chaque ville.

Quoi qu’il en soit, « Je Ne Comprends Pas » a marqué un tournant dans la jeune carrière de Kalash Criminel, qui était, jusqu’à ce morceau, uniquement associé à un univers sombre et brutal. Personne -pas même lui, a priori- ne l’imaginait capable de poser les armes le temps d’un couplet, et s’aventurer sur des sonorités plus légères. « Je Ne Comprends Pas » a donc ouvert la voie à un autre extrait d’Oyoki, « Mélanger », en featuring avec Keblack, et surtout à sa collaboration avec Black M sur « Dress Code », un titre qui lui a ouvert les portes de Touche Pas à Mon Poste. Si tout se passe comme prévu, tout le monde aura oublié « Je Ne Comprends Pas » dès la sortie du prochain projet de Kalash Criminel -en réalité, il est même fort probable que tout le monde ait déjà oublié ce morceau, huit mois après sa sortie. Dans quelques années, quand on se penchera à nouveau sur les tubes de l’année 2017, on se souviendra avec émotion et nostalgie de Réseaux, Macarena, ou Mwaka Moon, et on regrettera l’absence de passe-passes inattendus, de syntaxe improbable, et d’aigüs à faire pâlir un castrat.


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