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Munchies

Au comptoir avec Michel, 35 ans derrière le zinc du Martinez

Michel Loué raconte ce que ça fait d’être barman d’un palace cannois pendant le Festival.

par Hélène Coutard
24 Mai 2019, 7:23am

Photos : Marin Driguez pour MUNCHIES FR

17h30 au Martinez, à Cannes. À l’extérieur, les badauds s’attroupent devant la porte du palace cannois, espérant apercevoir une tête connue. À l’intérieur, Nagui encombre le chemin tandis qu’une actrice chinoise passe, en robe longue à traîne de trois mètres, entourée d’assistants lumière qui tentent d’éclairer son visage en position squat, le regard perdu au-delà de l’horizon et le menton haut. Personne ne sait qui elle est.

Michel Loué ne regarde pas l’actrice qui le croise. Il ne se retourne pas non plus lorsque des cris inexpliqués résonnent à l’entrée. Il salue. Bonjour par-ci, bonjour par-là. Comme si les 35 années de vie passées derrière le zinc de L’Amiral, le bar du Martinez, l’avaient vacciné.

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Le jazz résonne fort sur la terrasse où se tenait auparavant la fameuse piscine dans laquelle Coluche a plongé avec Michel Denisot quelques semaines avant de mourir. Michel Loué est accompagné de l’acteur Jean-Louis Barcelona, un habitué des seconds rôles rencontré au bar de l’hôtel quand il servait encore des cocktails.

Cette année, c’est son premier festival sans travailler. Depuis sa retraite en janvier, Michel s’est occupé de son jardin, a voyagé un peu. Désormais il profite de l’agitation du festival pour aller voir ses copains barmen, « Franck au Carlton, un pote italien au Majestic ». Voir sa femme aussi, avec qui il n’a « pas fait beaucoup de soirées les 35 dernières années ». Et ressasser ses vieux souvenirs.

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En mai 1985, il pleuvait beaucoup, se souvient Michel. « C’était mon premier festival. J’avais été engagé par George Enrietti [ancien barman du Martinez, ndlr] avec qui j’ai travaillé pendant 19 ans. Il y avait eu orage sur orage et les gens passaient leur temps à louper leur rendez-vous à cause de la pluie ». Alors ils boivent au bar, où Michel crée le cocktail La Palme d’Or, confectionné pour l’ouverture du restaurant de l’hôtel – qui porte le même nom La Palme d’Or. Clint Eastwood est l’un de ses premiers clients.

L’époque est autre : « L’hôtel a changé depuis. Il a été refait. Comme le festival. Dans les années 1980, il n’y avait pas les mêmes problèmes d’attentat, tout était beaucoup plus ouvert, les gens avaient plus accès aux terrasses, il y avait moins de système de badge. Aujourd’hui, il faut montrer patte blanche partout pour rentrer, tous les événements sont organisés par des marques comme Chopard ou L’Oréal et se déroulent dans les salons, là-haut », raconte Michel en pointant du doigt les étages.

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Michel Loué.

Il faut dire qu’au début des années 1980, le Martinez est « le palace des crevards » d’après Philippe Vandel. Son style art déco et ses 409 chambres ne font pas le poids face à l’immense Majestic et au Carlton. Il fait office de petit hôtel en bout de Croisette, pas trop cher. Jusqu’à l’arrivée des équipes de Canal+.

« La fameuse scène de la Carioca, je l’ai vécue en direct à 5h du mat'. On avait ouvert exprès pour la fin du tournage de La Cité de la peur, et Darmon et Chabat sont arrivés avec un gros transistor qu'ils ont posé au milieu du bar »

Michel s’en souvient avec un sourire aux lèvres : « Les deux premières années, toute l’équipe de Canal, de Nulle Part Ailleurs aux Nuls, logeait dans l’hôtel, c’était une immense foire. Moi je faisais du 18h-4h du matin. Tout le monde venait pour faire la fête ici. À l’époque, les soirées se faisaient au bord de la piscine. C’est Canal qui a fait découvrir l’hôtel avec ses prises de vue aérienne, les plateaux sur la plage. Peut-être que c’est grâce à ça que l’hôtel a été racheté par Taittinger ».

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Bientôt, les célébrités demandent à être logées au Martinez, loin des vieux costards du business entassés dans les hôtels plus chics. Enrietti travaille à ce que le bar, baptisé « bistrot de la Croisette », reste « convivial et pas trop guindé ». Tant que Canal+ est là, le problème ne se pose pas.

« La fameuse scène de "la Carioca", je l’ai vécue en direct à 5 heures du mat avec George. On avait ouvert exprès pour la fin du tournage de La Cité de la peur, et ils sont arrivés avec un gros transistor. Darmon et Chabat ont mis le poste au milieu du bar et ont dansé la carioca en direct à 5h du matin juste pour nous. »

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Comme si la réputation de palace des teufeurs ne suffisait pas à faire la renommée de l’hôtel, Michel et George enchainent les concours de barmen et raflent les récompenses les plus prestigieuses. Se pressent alors au bar Jean-Paul Belmondo, Willem Dafoe, Jean-Pierre Marielle, Ben Gazzara ou Edouard Baer.

« Ce ne sont pas les stars qui sont difficiles, ce sont les gens autour, souffle Michel. Faut pas parler, pas prendre de photo, pff… En vérité, les stars ont besoin d’être vus et de rencontrer des gens. Le bureau autour d’eux, les attachés de presse, ce sont eux qui sont plus compliqués ».

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Souvent, des liens avec les habitués se créent derrière le bar. « Ça commence toujours par des "Bonjour", mais au fur et à mesure les gens nous connaissent et reviennent nous voir. Un grand hôtel c’est un peu un havre de paix. Ils ont passé la journée à faire des interviews au palais donc ici c’est plus la détente ».

« Il y a de tout, des gens du festival, ceux qui veulent faire un film, ceux qui n’en feront jamais. Les gens viennent rêver, ils boivent un verre au Martinez dans l’espoir de rencontrer tel ou tel producteur ou acteur »

La nuit, Michel est un confident. « On fait un genre de psychologie sauvage. Il faut savoir beaucoup écouter les gens, rencontrer leurs désirs. Le bar ce n’est pas que la technique, c’est surtout le relationnel. Il faut savoir rester discret. Et je ne peux évidemment pas raconter ce qu’on m’a confié ».

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Par contre, Michel peut aider. « Enrietti disait souvent : "Au restaurant, on regarde ce qu’il y a dans l’assiette, au bar, vous venez prendre un verre mais vous regardez ce qu’il y a autour". C’est beaucoup de copinage. Il y a de tout, des gens du festival, ceux qui veulent faire un film, ceux qui n’en feront jamais. Les gens viennent rêver, ils viennent boire un verre au Martinez dans l’espoir de rencontrer tel ou tel producteur ou acteur ».

Parce qu’il se met à connaître tout le monde, le barman aide parfois de jeunes acteurs qui débarquent. « Selon ce qu’ils cherchaient, je les mettais en relation avec des agents, des producteurs ».

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Jean-Louis Barcelona se souvient que, l’année dernière, Michel lui a même dégoté un petit article dans la presse locale. « Je jouais dans "En Liberté !", mon agent n’était pas là, tout le monde s’en foutait. On buvait l’apéro au bar et Michel me dit "Ah tiens, je te présente tel journaliste’". Le lendemain, ça paraissait ».

À 62 ans, Michel Loué a arrêté de faire des Manhattan et des Dry Martini. Il pense à écrire un livre. « Ça parlerait du bar mais de façon un peu romancé. Sinon, ce serait quand même chiant hein ».


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