Tech

Les otakus français se battent pour des histoires de karaoké depuis 10 ans

Ils chantent des génériques pour s’amuser, mais ils ont du sang sur les mains ! Voilà une décennie que les outils de karaoké sont au centre d’une guéguerre intestine entre associations otaku.

par Benjamin Benoit
14 Juin 2019, 7:51am

©Sanrio/Netflix

Pour protéger l'anonymat de certains intervenants, nous avons remplacé leur pseudonyme par des noms de personnages de la série L’Ère des Cristaux.

Tout otaku un peu branché vous dira que ses meilleurs souvenirs de conventions viennent d'une Épitanime. Cette convention parisienne, dont les beaux jours sont probablement passés, était connue pour rester ouverte et active durant deux jours et deux nuits. Son pilier central ? Le karaoké. Inspirés par les Japonais qui s’égosillent sur les tubes du moment dans des établissements dédiés, les weaboos francophones pratiquent entre amis ou en convention – mais surtout en convention.

Les anime ont toujours un générique de fin et un générique de début. Souvent soignés et renouvelés en cours de saison, ils mettent en avant un morceau, original ou non, d’un groupe à succès. Il arrive que des salles entières chantent ces titres pendant les conventions japonisantes. Ce genre d'expérience permet de découvrir d’excellents génériques et donc d’excellentes séries : on arrive, on s'assoit et la magie de la communauté fait le reste. Chanter des bêtises toute une nuit est l’un des piliers de la foi otaku, entre le pèlerinage à Akihabara et le visionnage annuel d’Evangelion.

Le karaoké est un loisir qui a fait ses preuves chez les weebs français. Malheureusement, dans ces cercles, il dépend largement d'un logiciel au sujet duquel diverses associations s'affrontent depuis plus de dix ans. Le but de cet article n’est pas de montrer du doigt, de désigner l’Empire et les rebelles, mais juste de raconter cette histoire de logiciel libre, de chant, de petits drames interpersonnels – l’ingrédient indispensable de la vie associative – et de bonne animation japonaise.

Toyunda, la mémoire vive

Il faut remonter au pivot des années 2000 pour tout comprendre. La convention Épitanime, organisée par l’association éponyme dans l’école Epitech, existe depuis quelques années. Un beau jour, un membre lance une idée : « Hé, ce serait bien de faire chanter les gens. » Problème : les obstacles techniques sont nombreux. Pour changer une vidéo banale en vidéo de karaoké, il faut la ré-encoder avec un hardsub, c’est-à-dire avec le texte des paroles « gravé » dans l’image. C’est l’antithèse du fichier .mkv avec sous-titres activables/désactivables d’un coup de clavier. Comme nous sommes dans les années 2000, ce processus prend du temps et de la place car toutes les vidéos doivent être dupliquées.

Par bonheur, Epitech est une école d’informatique. Le besoin est là, l’usage visé semble clair. Ne reste qu’à lancer le projet. Certains élèves s’impliquent par altruisme, d’autres pour profiter d’une matière bonus. Ensemble, ils engendrent la Toyunda, une suite de logiciels qui permet d’associer automatiquement du texte à une vidéo puis de les synchroniser – les puristes disent « timer ». Ce billet de blog détaille la manœuvre (et montre que certains étudiants savent mieux coder qu’écrire). Toyunda permet aussi de gérer la playlist pendant le karaoké lui-même.

1560434108060-toyunda
Un fichier « Toyunda » en .txt.

La Toyunda devient vite un pilier de la vie de l’école : la salle de karaoké abrite toujours un évènement Épitanime. En plus de faire tourner les soirées estudiantines du samedi, la suite logicielle attire le public lors des conventions. Les membres de l’association la mettent donc régulièrement en avant.

À la fin des années 2000, la Toyunda commence à circuler en dehors d'Épitanime. Ses membres s’étaient pourtant promis de la garder pour eux. Bien vite, c’est le retour de flamme : le lecteur n’a pas évolué. Conçu à l’ère des DivX, technique et frigorifié, il est quasiment impossible à mettre à jour. Les élèves sont terrorisés par ce bidule d’anciens. La Toyunda, fierté de l’association, prend des airs de relique au contact du monde extérieur. Dur d’afficher un tel retard technologique dans une école d’ingénieurs.

Le logiciel libre de Schrödinger

Epita n’est pas seule à faire des conventions en France. Du côté de la Bakanim', un rassemblement organisé par l’association BakaClub de l’École nationale supérieure d'informatique pour l'industrie et l'entreprise d’Évry, on aimerait aussi faire du karaoké. Phos, un membre d’Épitanime, leur offre une copie du logiciel et de sa précieuse banque de données : 100 gigaoctets de vidéos, textes et timing. À l’époque, c’est déjà gros.

Le cadeau fait grincer des dents. Et puis, la situation se complique. La Toyunda a un côté fourre-tout mémoriel. Son catalogue contient des génériques mais aussi un certain nombre de vidéos aléatoires. L’association ne dévoile pas sa playlist sur son site pour ne pas provoquer l’ire des ayants-droits. Épitanime paye la SACEM mais elle ne veut pas tenter le diable. De plus, Toyunda est distribuée sous licence GPL (par par choix, mais par obligation technique) : si on apporte une modification, on peut interpréter qu’il faut la diffuser. Toyunda est libre mais secrète car elle est un enjeu crucial pour l’asso, qui facture des prestations de karaoké à certaines conventions – 150 euros pour une session en 2015. L’association BulleJapon, qui aurait récupéré la Toyunda auprès du BakaClub, décide de faire pareil. C'est le début de la concurrence.

Diam est un ex-responsable karaoké et trésorier d’Épitanime. En 2011, il lance lors d’une réunion : « BulleJapon a volé la Toyunda ! » L’accusation remonte aux oreilles des concernés. Leur réponse : la suite logicielle est « tombée du camion devant eux ». Stupeur, tremblements et paranoïa : l’ambiance se dégrade chez Épitanime. Pour couronner le tout, la caisse de l’association disparaît.

Pendant ce temps, BulleJapon fait du reverse engineering : ses membres « dé-épitanimisent » la Toyunda en la ré-écrivant en .ass, plus flexible. BakaClub fait de même et distribue allègrement le résultat. La Toyunda est partout et les mécontents quittent Épitanime... Parfois avec la dernière version de la suite sous le bras.

1560434268417-toyunda-bibli
Un photo de playlist Toyunda. Pas de capture d'écran, désolé.

Mugen, le challenger

Ellipse quelques années plus tard, vers 2012. « Axel Terizaki » connaît l’otaku game et il a l’esprit bricoleur. Il héberge régulièrement des karaokés dans son fief nantais. Fatigué de sa vieille version de la Toyunda, il décide de la doter d'un système d'« écran asymétrique pour nourrir la playlist en temps réel » sans interrompre la musique. Le jeu Wii Karaoke U utilise ce système : l'écran de la manette permet de choisir le morceau suivant sans interrompre la prestation de votre Mii sur la télévision. C'est plus pratique qu’une feuille de requêtes qui circule un peu au hasard dans le public.

« Je voulais reproduire l’esprit Épita : c’était bricolé, et surtout impossible à transporter » explique Axel Terizaki au sujet de sa création. « Le président d’Épitanime m’a demandé si je pouvais leur filer cette web app. Je l’ai fait, depuis, silence radio. » Il tente à nouveau d'embarquer dans l’aventure officielle un an plus tard avec un mail qui reste sans réponse : l’équipe « pro-logiciel libre » n’est plus là depuis longtemps et les nouveaux ne veulent rien savoir.

Piqué, Axel Terizaki décide de créer sa propre version. Début 2017, un des individus sus-nommés (nous avons préservé son anonymat à sa demande) débarque sur le discord d’Axel, petit oasis otaku. Il vient de quitter Épitanime pour divergence d’opinions. Dans sa besace de transfuge, une Toyunda. « C’est chiant leur lecteur, il a dix-sept ans » lance quelqu'un. Et pour cause, le logiciel n’accepte encore que les DivX. Le nouveau projet indépendant démarre. Baptisé Toyunda Mugen (après « Karaoké Mugen»), il tourne autour de deux chantiers : l'amélioration du logiciel de modification de la playlist et la rénovation de la base de données.

La perspective de rendre « lisible » le taf d’Épitanime suscite l'enthousiasme. Axel reçoit des appels motivés ici et là – dont du Chiliet les Avengers du kara se forment. La web app développée par cette communauté porte le doux nom d'« EpitaSS ».

Le BakaClub s'implique dans l'initiative et récupère toutes ses vidéos de karaoké disponibles sur NyaTorrent, célèbre site de torrents pour otakus. La Toyunda tourne maintenant dans d’autres conventions, des mariages, des soirées d’étudiants de l’INALCO. Épitanime découvre le manège et demande à retirer 3 500 de ses vidéos de la base de données. Problème : la plupart ont changé de source et ont été améliorées d'un point de vue technique. Elles n’ont donc plus grand-chose à voir avec les créations originales.

Mugen, logiciel jeune et vivace, marche sur deux plans : le site karaokes.moe, une vitrine où l’on peut lancer n’importe quel générique, et le logiciel à télécharger, où toute vidéo doit être uploadée au préalable. 250 gigas en zone grise foncée : personne ne paie la SACEM ou des droits voisins dans l’histoire. Avec 7 300 vidéos au compteur, Axel veut toujours « améliorer le logiciel, enrichir la base de données. Apporter du mainstream. »

Un beau jour, lors d'un mariage, Axel rencontre les créateurs de la Toyunda originale par hasard. Les grands anciens sont installés dans leur vie et n’en ont plus grand-chose à faire de ce fatras associatif, mais ils sont enthousiastes : « Un jour, peut-être que Mugen sera utilisé à Épitanime » — la convention, vous avez suivi ?

VICE France est aussi sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.

Tagged:
FRANCE
Anime
Karaoke
otaku
Japón
guerre
weeaboo