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Environnement

Une reforestation massive ne sauvera pas la planète

Une étude affirme que le fait de planter des milliards d’arbres permettra de lutter contre le réchauffement climatique, mais est-ce le cas ?

par Madeleine Gregory, et Sarah Emerson; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
22 Juillet 2019, 6:58am

Image : Flickr/CIAT

Reforester massivement la Terre serait le moyen le plus efficace de combattre le changement climatique, selon une étude parue le 4 juillet dans la revue Science. Ce constat a d'abord fait l'objet d'une vague d'articles élogieux, avant d’être accueilli avec un flot de critiques de la part de militants autochtones, de spécialistes des politiques écologiques et de climatologues.

Les chercheurs estiment qu’il y a actuellement de la place pour 0,9 milliard d'hectares de forêt supplémentaire sur Terre, de quoi capturer 205 milliards de tonnes de carbone. Sauf qu’une reforestation à elle seule ne peut se substituer à une réduction radicale des émissions de carbone, comme le dit l'auteur principal de l’étude, Jean-François Bastin. Ce n'est pas parce qu'il y a de la place pour des forêts qu’il est aussi simple de les planter. Ce serait là une entreprise monumentale avec des enjeux politiques, environnementaux et logistiques.

L'article en lui-même jette un regard mathématique sur une solution potentielle sans en explorer toutes les complications potentielles. Alors nous nous sommes entretenus avec des scientifiques et des activistes pour en savoir plus sur la façon dont un projet aussi vaste pourrait voir le jour.

Est-il seulement possible de planter des milliards d’arbres ?

Bastin explique que son but était de montrer le potentiel théorique d’une reforestation massive de la Terre. Ses recherches ne se traduisent pas directement en actions, mais peuvent servir de guide pour les gens qui voudraient reforester.

« Jusqu’à maintenant, nous ne savions pas combien d’arbres la planète pouvait supporter physiquement, dit Bastin. Nous voulions donc nous faire une idée de ce qui pouvait être réalisé. »

Bien que l'étude n'ait pas la prétention de prescrire des solutions, de nombreux médias l’ont reprise en affirmant que des efforts massifs de reforestation mettraient fin au changement climatique. Certains climatologues et experts en politiques craignent qu'il s'agisse d'une simplification excessive d'un problème mondial extrêmement complexe et que l'optimisme entourant la plantation d'arbres ne s'effrite face à de graves préoccupations pratiques.

Pour commencer, il est impossible de remettre tous les arbres là où nous les avons trouvés. La déforestation à grande échelle a lieu depuis des décennies dans le monde entier, et selon Bastin, nous devons tenir compte de la façon dont les écosystèmes changent avec le temps. Dans le cadre de l'étude, son équipe a créé une carte interactive qui peut aider à déterminer quels arbres planter et où, de sorte que les nouvelles forêts puissent survivre aux changements climatiques.

Alors que les forêts commencent à repousser dans certains endroits, y compris en Europe, il y a encore une déforestation à grande échelle dans une grande partie du monde. Selon Bastin, des efforts de reforestation seront « vains » si nous n'arrêtons pas la déforestation dans des endroits comme le Brésil, où la coupe à blanc de l'Amazonie augmente à un rythme alarmant.

Une grande partie des terres identifiées dans cette étude sont privées et il n'est pas toujours facile de convaincre les gens de planter des arbres sur leurs parcelles. Certains gouvernements ont mis en place des subventions pour les propriétaires fonciers qui voudraient reforester, mais ces politiques s’accompagnent de leurs propres problèmes, dont celle d'assurer une croissance forestière durable.

De plus, il faut beaucoup moins de temps pour couper un arbre qu’il n’en faut pour le faire pousser jusqu'à maturité. Une fois abattu, l’arbre libère tout le carbone stocké dans l'atmosphère. Même si nous reforestons, les bénéfices ne seront pas pleinement réalisés avant que les arbres n'atteignent leur maturité, ce qui peut prendre des décennies.

« L’étude se contente d’estimer la quantité totale de carbone qui pourrait être éliminée par la reforestation. Elle ne dit pas à quelle vitesse cela se produirait, ni le coût, ni la façon d'encourager la reforestation, déclare Jesse Reynolds, professeur de droit de l'environnement à l'UCLA. Si nous pouvions ignorer ces facteurs, alors toutes sortes de solutions aux changements climatiques seraient envisageables. »

D'autres scientifiques craignent que les résultats soient trop optimistes. Dans un billet de blog, les scientifiques Mark Maslin et Simon Lewis remettent en question l'affirmation selon laquelle la reforestation massive pourrait stocker plus de 200 milliards de tonnes de carbone, précisant qu'il faudra peut-être des centaines d'années pour s'en rapprocher.

Zeke Hausfather, climatologue à l'université de Californie à Berkeley, souligne que ces estimations représentent un « potentiel technique plutôt qu'économique ». Il cite une étude antérieure qui estime que, compte tenu des forces économiques, seulement 30 % des terres qui soutiennent théoriquement les arbres peuvent en fait être reforestées. Pour compliquer les choses, il dit qu'aspirer le carbone de l'atmosphère n'est pas aussi simple qu'il n'y paraît.

« Si vous émettez une tonne de carbone, environ la moitié reste dans l'atmosphère. Les mêmes calculs s'appliquent à l'élimination d'une tonne de carbone de l'atmosphère. Seulement la moitié environ est en fait éliminée de façon permanente, car les changements dans les puits terrestres et océaniques équilibrent l'autre moitié », explique Hausfather.

Les efforts de reforestation ont besoin de voix autochtones

Les auteurs de l'étude affirment qu'ils commencent à adapter leur travail aux besoins locaux, en partenariat avec l'ONU pour trouver des gouvernements et des organisations qui peuvent les aider à affiner leurs projections. Étant donné qu'il y a eu beaucoup de déforestation sur les terres autochtones, il faudra aussi les reforester. Grâce à cette carte, les gens peuvent soutenir les organisations locales qui s'efforcent d'intégrer d'autres perspectives, notamment la démarcation des terres autochtones et les besoins des communautés, dit Bastin.

L'article ne mentionne pas directement les communautés autochtones qui sont souvent exploitées par le colonialisme environnemental et exclues des efforts généraux de conservation. Et pendant que les auteurs tentent d'y remédier, l'accueil extrêmement positif que les médias ont réservé à ce plan en tant que solution au changement climatique fait craindre qu'il ne tienne pas compte des voix autochtones.

Une reforestation d'une telle ampleur « devrait être menée par les communautés autochtones de ces régions pour être équitable, estime BJ McManama, organisatrice de l'Indigenous Environmental Network, une alliance américaine de militants autochtones pour la justice environnementale.

La restitution des terres et des ressources volées est appuyée par des examens par les pairs, qui constituent un modèle efficace de gérance de l'environnement. Une étude publiée en 2017 dans le PNAS a révélé que la délimitation des terres pour les communautés autochtones de l'Amazonie péruvienne « peut, au moins à court terme, aider à protéger les forêts » et que l'effet en cascade peut inclure la séquestration du carbone et la protection de la biodiversité.

Mais la restitution des terres volées est également une étape essentielle dans la décolonisation d'un domaine qui, dans de nombreux pays, a été créée par l'expulsion raciste des communautés autochtones de leurs foyers. Aujourd'hui, un mouvement environnemental de plus en plus important, dirigé en grande partie par des peuples autochtones, tente de corriger ces injustices. Mais même si les militants sont préoccupés par les implications de l'étude scientifique, sa viralité a néanmoins suscité un débat important, selon McManama.

« Bien que le modèle indique la superficie des terres qui pourraient être restaurées avec des arbres, il ne tient pas compte de l'activité humaine que cela exigera, s’inquiète Alaka Wali, conservateur du Field Museum et directeur fondateur du Center for Cultural Understanding and Change. Les peuples autochtones seront-ils dépossédés ? »

Certains préjugés sont tellement enracinés dans l'environnementalisme qu'il semble impossible de les extraire du débat politique. L'Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO) définit la « forêt » d'une manière qui mélange les arbres indigènes avec des espèces extérieures. Cela a permis la propagation de monocultures en Afrique et en Amérique du Sud, qui abritent aujourd'hui de grandes plantations d'eucalyptus et de pins, et a provoqué l'expulsion de familles indigènes.

Le cycle de l'inégalité se poursuit alors que les pays industrialisés investissent dans des projets de plantation d'arbres pour compenser leur empreinte carbone, tout en continuant à dépendre des combustibles fossiles.

À plus petite échelle, des communautés autochtones comme la tribu indienne Menominee du Wisconsin restaurent et gèrent les forêts d'une manière qui met l'accent sur la biodiversité et la pérennité. Les Menominee récoltent du bois sur 220 000 acres de forêt depuis 150 ans, mais assurent la résilience de ces forêts en plantant une variété d'espèces d'arbres et en pratiquant une coupe sélective. « Ils font un travail incroyable en créant des modèles transférables à d'autres communautés », explique McManama.

Tout cela peut sembler décourageant, mais ce n'est pas le cas. Presque tout le monde s'accorde à dire que la reforestation est un outil incroyablement puissant pour lutter contre le changement climatique. En plus de capter le carbone, elle fournirait un habitat indispensable à de nombreux organismes, ce qui contribuerait à retarder l'extinction massive actuelle causée par les humains. Avec le niveau de carbone déjà émis, beaucoup – y compris Bastin – conviennent que nous devons combiner la réduction des émissions avec la séquestration du carbone afin de ralentir efficacement le changement climatique.

Si l'objectif de l'étude n'était pas de se concentrer uniquement sur la reforestation, beaucoup l'ont reçu de cette façon. Reynolds compare l'atténuation des changements climatiques à l'investissement, affirmant que nous devons diversifier nos solutions pour réduire les risques. Si nous comptons uniquement sur la reforestation pour lutter contre le changement climatique, nous ignorons la menace d'une augmentation des émissions. Nous ignorons également d'autres solutions potentielles comme la géo-ingénierie.

« Si le changement climatique est un problème de gestion des risques qui appelle de nombreuses réponses, en exagérer les avantages ou prétendre qu'il s'agit de ‘la meilleure solution disponible aujourd'hui en matière de changement climatique’ pose le risque réel de détourner l’attention des autres réponses possibles », déclare Reynolds.

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