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Crime

Faut-il montrer des films pornos aux lycéens pour leur parler de sexe ?

Un universitaire danois nous a expliqué que puisque beaucoup de jeunes font leur éducation sexuelle via le porno, il était essentiel de l'analyser de manière critique dans la salle de classe.

par Miriam Wells
24 Mars 2015, 5:10pm

Photo via Flickr

Comment devons-nous parler de sexe aux adolescents, et comment leur en parler pour de vrai ? Il faut leur montrer des films de fesses. Enfin, c'est du moins l'argument d'un universitaire danois qui explique que puisque dans les faits beaucoup de jeunes font leur éducation sexuelle en regardant des films de cul, un débat critique autour de ces programmes au sein d'une salle de classe est essentiel. 

Christian Graugaard, un professeur de sexologie à l'Université Aalborg dans le nord du Danemark a dit à la télévision danoise DR, plus tôt dans le mois, que l'éducation sexuelle traditionnelle dans les écoles était ennuyeuse et devait être réinventée. 

"Plutôt que de se concentrer sur une approche technique, liée aux maladies ou aux aspects physiologiques du sexe, nous devrions employer cet espace de discussion pour montrer d'autres phénomènes, comme la pornographie, qui serait présentée par des professeurs entraînés, afin que les jeunes puissent développer un regard critique vis-à-vis de ce qu'ils voient, " raconte l'enseignant à DR.

La semaine dernière, Graugaard a dit à VICE News que parler d'images pornographiques pourrait aider les élèves à distinguer ce qui relève du fantasme et ce qui est réel. Dans tous les cas, il n'a pas en tête de proposer de montrer des images hardcore.

"Je ne vois aucune nécessité de montrer des organes sexuels en activité au sein de la classe — des gens nus dans diverses positions sexuelles, cela suffit amplement," explique-t-il. Il mentionne Cupido, un magazine érotique norvégien, comme modèle pédagogique. Cupido publie des images érotiques assez soft, avec une grande diversité dans les types de corps ou dans les types de sexualités. On y trouve aussi de nombreux articles sur le sexe et les relations à deux. "Sinon, les enseignants pourraient aussi faire des recherches sur Internet avec les étudiants — et discuter ensuiter d'un point de vue critique de ce qui peut être facilement trouvé sur le net," dit-il. 

On n'a même pas besoin de montrer les images à tous, souligne Graugaard. Ce qui est important c'est de parler de ce qui se trouve là-bas, sur les réseaux. "La pornographie, ou la littérature érotique, est un excellent vecteur pour avoir une approche critique des différences entre fantasme et réalité, la manière dont la sexualité est présentée dans les médias, le rôle des genres, des types de corps," explique-t-il. "Aussi, les images soft peuvent mettre sur la table des sujets comme la diversité dans l'érotisme, ou même soulever des thématiques comme la protection de soi, l'égalité des genres, les droits de l'homme, les pratiques protégées." 

Le spectre couvert par les directives nationales en matière d'éducation sexuelle au Danemark est large, explique Graugaard. La question du genre, de l'émancipation personnelle et de la diversité sexuelle y sont posées, ainsi que la contraception et les maladies sexuellement transmissibles. Mais ces directives ne sont pas toujours suivies, et la quantité et la qualité de l'éducation sexuelle diffère énormément d'une école à une autre, affirme-t-il. Alors que certaines écoles montrent déjà des films érotiques, la plupart d'entre elles se concentrent traditionnellement sur la contraception.

Il faut garder en tête qu'il ne s'agit pas d'une introduction au porno pour les adolescents, rappelle Graugaard.

« D'après des recherches sur les jeunes scandinaves, la grande majorité des filles et des garçons ont déjà vu des images à caractère pornographique au début de leur adolescence, » établit-il. « Nous devons nous assurer qu'ils restent des consommateurs consciencieux et critiques."

Les enseignants, les parents et les jeunes du Danemark ont bien accueilli cette proposition, affirme Graugaard. Anders Kaagaard, un élève de troisième a expliqué à DR : « Je pense que vous pouvez en tirer quelque chose — par exemple la différence entre l'amour entre deux personnes qui couchent ensemble et le porno hard et les orgies qui viennent des États-Unis. »

Le docteur Gail Dines, professeur de sociologie des médias, qui dirige la campagne internationale Stop Porn Culture a dit à VICE News que parler du porno dans les salles de classe était une excellente idée, mais que d'en montrer pourrait endommager la sexualité naissante de ces jeunes.

« Il faut éviter à tout prix de montrer encore plus de films pornographiques aux jeunes de cet âge," dit-elle. « En plus d'être illégal, puisqu'ils ont moins de 18 ans, ce dont nous avons vraiment besoin c'est de leur expliquer comment ça marche, ce qui n'est pas possible s'ils sont excités. On doit faire fi des érections chez les garçons et les hommes pour pouvoir avoir une discussion rationnelle en matière de porno, la place des femmes dans cette industrie, de la manière dont ça les affecte, et de leur sexualité. »

« Ça démystifierait le porno classique, cela évacuerait la dimension du tabou. »

La productrice de films X et militante Pandora Blake a une autre solution pour atténuer les dégâts provoqués par le porno classique : montrer aux adolescents du « porno éthique » à la place. Le porno éthique c'est quand les acteurs sont payés à un prix juste, que tous les actes sont négociés par toutes les parties. Ces films présentent une grande variété de corps, de genres et de sexualités, et ils se concentrent sur le plaisir de tous les acteurs impliqués.

Montrer ce genre de film pourrait neutraliser les effets toxiques de la publicité, qui dit aux jeunes qu'un seul type de corps est désirable, combat la misogynie et les images dégradantes qui sont souvent légion dans le porno classique, explique Blake à VICE News.

« Si vous voulez montrer aux étudiants que le porno classique n'a rien à voir avec le sexe, vous feriez bien de montrer du porno éthique réalisé par de vrais couples, amoureux, ou du porno produit par des femmes qui montrent les négociations de la vraie vie, et des participants consentants, » affirme-t-elle. « Vous pouvez faire ça sans montrer le cul, » dit-elle. « Je montrerais juste les scènes d'intro, et demanderais aux étudiants de commenter les corps qu'ils voient. »

Blake, qui produit des films pour son site Dreams of Spanking, et pour lesquels les acteurs sont payés à un prix juste et négocient à l'écran ce qu'ils vont faire dans les différentes scènes, explique que regarder et parler de porno à l'école rendrait le fait d'en regarder à la maison moins attirant.

« Je vois très bien à quel point ça peut être une expérience gênante de regarder du porno avec son prof et ses copains de classe. Ça démystifierait le porno classique, cela évacuerait la dimension du tabou, » dit-elle. « Le professeur Graugaard a tout à fait raison quand il dit que la plupart des jeunes ont déjà vu du porno, et qu'en parler serait un bon début. »

L'éducation sexuelle devrait être une conversation holistique, au sujet des relations, de l'amour et de la santé sexuelle selon Blake. Il s'agit d'apprendre le consentement aux ados, et de leur dire que la sexualité est vaste et diverse.

« Mon plus gros problème en ce qui concerne la proposition de Graugaard, c'est la façon dont les professeurs seraient formés, alors que dans notre société on a honte du sexe. Beaucoup de professeurs sont d'une autre génération qui n'est pas familière avec l'érotisme moderne, » dit-elle. « Ceux qui montrent et parlent de porno devraient avoir moins de 30 ans, avoir une culture Internet et être formés pour. »

Discuter et montrer des films érotiques en classe est crucial pour le professeur Graugaard.

"On devrait encourager les jeunes à explorer les joies de la sexualité selon leurs propres termes, et renforcer leur capacité à se mouvoir dans notre époque contemporaine," dit-il à VICE News. "Le but ultime de l'éducation sexuelle est de faire en sorte que les adolescents soient capables de faire des choix sain, responsables, personnels et sensibles. Faire en sorte qu'ils soient capables de faire la distinction entre les fantasmes véhiculés par les médias et la vraie vie.

Photo via Flickr