Drogue

Avec les mystiques fumeuses de weed du Bangladesh

Les Bâuls sont des musiciens qui écument les campagnes et chantent pour assurer leur subsistance. Ils fument aussi beaucoup d'herbe.

par Nathan Thompson
29 Septembre 2017, 5:00am

Rumana fume un joint lors d'un rassemblement bâul au Bangladesh. Elle bénit chaque bouffée en disant « Shai Shai », ce qui veut dire « Mon seigneur, mon seigneur ». Toutes les photos sont de Jeremy Beek

Cet article a été initialement publié sur Broadly.

Jahura Khatu, une femme âgée de 60 ans, sourit de la seule dent qui lui reste. « Mes enfants, si vous cherchez à vous rapprocher d'Allah, soyez bons envers vous-mêmes, déclare-t-elle. Allah n'est pas à l'extérieur, il est à l'intérieur [et] vous devez le trouver en vous. »

Nous assistons à un rassemblement bâul dans un village du district de Kushtia, à l'ouest du Bangladesh. Les Bâuls constituent une secte de mystiques et de musiciens itinérants qui écument les campagnes et chantent des chansons égalitaires inspirées par le syncrétisme indo-musulman.

L'herbe et les arbres qui entourent l'ashram sont très fertiles grâce à de longs mois de pluie chaude. Nous sommes une trentaine à être assis par terre, face à un autel dédié à un ancien gourou bâul. Le son des instruments folkloriques et des tambours se mêle aux effluves de weed et de tabac ; on se croirait à un festival de musique en plein été, avec quelques bougies en plus.

Les yeux de Khatu sont injectés de sang et son regard est imperturbable. Difficile de dire si son aura pacifique vient d'elle ou de toute la fumée que j'ai inhalée. Je m'essuie le front tandis qu'une douzaine de Bâuls terminent leur chanson en chœur.

Khatu fait partie des quelque soixante femmes bâuls présentes au rassemblement et vit en tant que telle depuis 30 ans. « J'ai fait de grands sacrifices pour mener cette vie », déclare-t-elle en bengali par l'intermédiaire d'un interprète.

« Il est difficile pour une femme de vivre en dehors des carcans [traditionnels], donc j'ai dû me battre ; j'ai dormi sous des arbres et voyagé à droite à gauche », poursuit-elle. « Si vous voulez accéder à la prise de conscience, je vous conseille d'y travailler [pendant un long moment] ; c'est un long combat. »

Les Bâuls sont originaires du Bengale occidental en Inde et du Bangladesh. Avant la partition, ils puisaient dans les traditions islamiques, hindoues et bouddhistes, mais ces interactions ont diminué ces dernières années et, le Bangladesh étant largement musulman, les Bâuls sont aujourd'hui plus influencés par le soufisme – une forme mystique de l'islam.

« Bien que leurs racines remontent probablement à plus loin, [les Bâuls] existent depuis au moins un siècle », déclare l'anthropologue Lisa L Knight dans l'International Journal of Hindu Studies. « Les Bâuls affirment que la vérité ne peut être trouvée dans des textes tels que le Veda ou le Coran... Plutôt que de vénérer une divinité invisible, les Bâuls préfèrent se concentrer sur les individus et les expériences humaines ».

Bien que les croyances et les pratiques spirituelles diffèrent selon les différents groupes de Bâuls, elles reposent toutes sur « une position forte à l'encontre de la hiérarchie des castes, de la religion et du genre, explique Knight. Les Bâuls ont adopté une nouvelle vision du monde en déconstruisant les normes ».

Jahura Khatu est bâul depuis de nombreuses années. Toutes les photos sont de Jeremy Meek

Les femmes bangladaises qui se sentent étouffées par le conservatisme sont tentées de rejoindre ces bardes itinérantes, dont les enseignements sont diffusés au moyen de chansons et transmis par la tradition orale. Les Bâuls se rendent habituellement dans les villages pour interpréter ces chansons et transmettre leur sagesse spirituelle en échange de nourriture et d'argent. Certains voyagent en groupes ; d'autres vivent avec des membres de leur famille.

Les femmes qui défient les normes sociales pour devenir bâuls se font généralement pointer du doigt. « L'une des raisons pour lesquelles nous sommes exclues, c'est parce que nous fumons de l'herbe », explique Rumana, qui était avocate pour une riche famille avant de devenir bâul il y a 22 ans de cela. « C'est selon moi le meilleur moyen d'accéder à une prise de conscience, mais la société ne l'accepte pas. »

Elle porte un bandana rouge et se pavane parmi ses pairs masculins, recrachant sa fumée par le nez tel un dragon. Elle projette intentionnellement une aura maternelle afin d'éviter d'être objectivée par les hommes.

« Les femmes ne sont pas des objets de désir, déclare-t-elle. Je vis ma vie d'une manière qui met l'accent sur ma maternité et non sur ma féminité. Au Bangladesh, les gens pensent généralement que les femmes doivent rester à la maison et ne pas sortir, mais nous violons cette convention, ce leur donne à penser que nous sommes bizarres, poursuit-elle. J'ai traversé tant d'épreuves que je suis incapable de les énumérer ! »

Rumana porte son ektara, un instrument à une corde qu'elle utilise pour ses chansons et ses leçons : « La corde unique renvoie au fait qu'il n'y a qu'un Dieu. »

Aucune des femmes bâuls avec qui j'ai discuté n'a voulu entrer en détail sur les difficultés auxquelles elles ont été confrontées. Jahura Khatu, qui a vécu la guerre de libération du Bangladesh en 1971, m'a expliqué s'être cachée dans les buissons afin d'échapper à l'armée pakistanaise. Sur les ordres du gouvernement, les soldats auraient violé entre 200 000 et 400 000 femmes durant ce conflit qui a duré neuf mois.

« Aujourd'hui, il est plus facile de devenir bâul, car la société est devenue moins conservatrice, déclare Khatu. De plus en plus de femmes deviennent bâuls et je trouve ça génial. » Les femmes bâuls créent leurs propres compositions et enseignements, le plus souvent pour dénoncer le système des castes, le patriarcat et les préjugés.

Rumana et ses compères bangladais chantent les compositions de Lalon Shah – poète spirituel et réformateur social ayant vécu au Bengale au XIXe siècle. Pour elle, les compositions de ce dernier forment ce qui se rapproche le plus d'un corpus de textes sacrés.

« Nous chantons les chansons de Lalon [car il s'agit] d'une forme de prière, déclare-t-elle. Lorsque nous chantons ses chansons, c'est comme un acte de folie aux yeux des autres. Ils pensent que nous menons une vie un peu folle, mais pour nous, il s'agit du mode de vie ultime. »

La chanteuse bâul Butul Rani a dû attendre le décès de son père avant de quitter la maison familiale pour rejoindre le mouvement des mystiques vagabonds.
Jahura Khatu prie devant l'autel dédié à son gourou bâul.