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Front National : Qu'est-ce-que la « Cinquième colonne » ?

Un eurodéputé du FN a utilisé ce terme pour désigner une armée islamiste cachée sur le territoire français.
Pierre Longeray
Paris, FR
22 janvier 2015, 10:36am

Aymeric Chauprade, député européen du Front National (FN) et ex-conseiller aux affaires internationales de la présidente du parti, Marine Le Pen, a publié le jeudi 15 janvier une vidéo intitulée « La France est en guerre » sur son compte YouTube. Une semaine après les attaques de Charlie Hebdo et de l'Hyper Cacher, il évoque l'existence d'une « cinquième colonne » islamiste vivant en France qui « peut à tout moment se retourner contre nous, » et pour qui « l'allégeance à l'islam est supérieure à l'allégeance à la France. »

Déjà révoqué de son poste de conseiller depuis quelques jours, il a été démis de son poste de chef de la délégation FN à Bruxelles ce jeudi en fin de journée par Marine Le Pen.

L'expression « Cinquième colonne » désigne les partisans d'une organisation hostile cachés au sein même d'un État.

La publication de cette vidéo — qui s'est faite sans l'aval du parti — a provoqué la colère de sa présidente, Marine Le Pen qui a fait diffuser une circulaire dès le 15 janvier, conseillant aux responsables locaux du FN de ne pas diffuser la vidéo pour « des raisons juridiques ». Marine Le Pen craignait en effet d'être tenue responsable des propos de son ancien conseiller.

Marion Maréchal-Le Pen, nièce de Marine et députée FN du Vaucluse, a pourtant défié la présidente en relayant sur Twitter le message de Chauprade sur son compte Twitter. Jean-Marie Le Pen, président d'honneur du FN, a tenu lui aussi à afficher son soutien à Aymeric Chauparde.

Aymeric Chauprade a multiplié les interventions médiatiques ces derniers jours afin de clarifier ses propos. Il a déclaré à l'AFP que son message n'avait pas été compris, qu'il ne discriminait aucune communauté. Invité mercredi 21 janvier sur iTélé, l'ancien conseiller en géopolitique assure que « son constat est proche de celui de Marine Le Pen. » Pourtant en 2011, dans une interview accordée à La Croix, la présidente du FN affirmait que l'islam pouvait être « compatible avec la République, » alors que Chauprade déclarait au magasine Causeur que « l'islam n'est pas assimilable, » — divergence relevée par le Lab d'Europe 1.

La légende de la « cinquième colonne »

Selon Chauprade, il existerait en France une « cinquième colonne » islamiste. Une multitude d'ennemis cachés parmi les nationaux : « Entre 900 000 et 1,5 millions de musulmans […] convaincus que la Charia - la loi islamique - a vocation à se substituer à la loi française, » dit-il dans la vidéo.

La publication de la vidéo de Chauprade fait référence aux attentats qui ont touché la capitale ces dernières semaines. L'avis et les conclusions des experts en terrorisme qui ont étudié et se sont exprimés ces jours-ci sur ces derniers évènements n'étayent pas les chiffres et réalités présentées dans la vidéo. Hier, le Premier ministre Manuel Valls parlait ainsi de 3000 individus à surveiller pour éviter des attentats pareils à ceux de la mi-janvier. Loin du million et demi avancé par l'élu.

Le terme « cinquième colonne » est le plus souvent associé à la guerre civile espagnole (1936-1939), pendant laquelle les nationalistes « franquistes » et les républicains s'affrontaient. Le Général Emilio Mola, chef de l'état-major des franquistes est le premier à avoir utilisé cette expression. En 1936, alors que les forces franquistes convergeaient en quatre « colonnes » — c'est-à-dire des cortèges d'armées régulières — vers le bastion républicain de Madrid, le Général Mola déclare que leur « cinquième colonne est déjà sur place. » Il sous-entend que des partisans franquistes se sont fondus dans la population de la capitale espagnole, et qu'ils sont prêts à rejoindre les contingents franquistes qui fondent sur Madrid. Une cinquième colonne qui avait déjà commencé à affaiblir les positions républicaines grâce à divers sabotages.

L'idée de la « cinquième colonne » a été reprise plusieurs fois, notamment pendant la Seconde Guerre mondiale. La défaite rapide de l'armée française en juin 1940 a laissé penser que des forces présentes à l'intérieur du pays — une cinquième colonne — auraient facilité la victoire allemande. Cette expression a depuis surtout été utilisée dans ce contexte, juste avant ou pendant des guerres où des armées nationales se sont retrouvées minées sur leur territoire par des forces subversives.

Le terme a déjà été utilisé cette année. Le 8 janvier 2015, lors d'un entretien avec Fox News, le dirigeant du parti britannique anti-européen UKIP, Nigel Farage a affirmé que dans de nombreux pays européens, « Nous comptons désormais une cinquième colonne. » Sur la chaine américaine, Farage détaille ses propos « Ces personnes, heureusement peu nombreuses, essaient de détruire notre civilisation tout entière et notre façon de vivre. »

En mai 2013, un député UMP mettait en garde contre « les assassins islamistes » qui formeraient une « cinquième colonne » dans les banlieues d'Europe. Déclaration survenue après l'assassinat d'un militaire britannique au coeur de Londres par deux extrémistes islamistes.

Pour d'autres raisons et dans un autre genre, début 2014, le Secrétaire général du Front National publiait un billet sur le site du FN intitulé « Journalistes : quatrième pouvoir ou cinquième colonne ? »

Chauparde, frondeur parmi les frontistes

Contacté par VICE News, le trésorier et membre du bureau politique du FN, Wallerand de Saint Just rappelle qu'il y a au FN « Une ligne du mouvement qui doit être appliquée par tous. » Pour lui, l'eurodéputé frondeur « qui est depuis très peu de temps au FN » n'a pas su « exprimer cette ligne » et « a quitté cette position équilibrée qui se révèle difficile à tenir pour certains. » Wallerand de Saint Just a tenu à réaffirmer la position du FN par rapport au « monde musulman ».

« Le Front National a toujours dit qu'il attaquerait l'islamisme radical et le communautarisme, mais jamais l'islam, » indique de Saint Just.

« L'expression de la cinquième colonne est ambiguë, » estime le trésorier. « Ce que le FN a toujours dit, c'est que la politique d'immigration a parqué les immigrés dans des cités. Ces cités sont devenues un terreau fertile pour la petite et grande délinquance et désormais le terrorisme, » souligne-t-il. Il a ensuite écarté toute dissension au sein du parti, apparue notamment avec Jean-Marie Le Pen qui s'est rangé du côté d'Aymeric Chauprade. « Jean-Marie Le Pen est aujourd'hui président d'honneur du FN et a donc la parole beaucoup plus libre, » conclut-il.

Un FN en recherche d'unité

Pour le politologue et professeur des Universités à Sciences Po, Pascal Perrineau, cet épisode relance cet « éternel débat entre Marine Le Pen qui applique sa stratégie de respectabilisation de son parti et ceux qui la mettent en danger. » Pour tenir cette stratégie dans le contexte actuel, la présidente du FN doit « marginaliser les tenants de théories conspirationnistes » selon le spécialiste de l'extrême droite française et européenne.

Pour autant Perrineau ne croit pas à la formation de « camps » au sein du FN, « il s'agit simplement de tensions à l'intérieur du parti. Ces tensions sont anciennes et remontent à l'épisode de la Manif' pour tous. »

Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray