guerre

La guerre de sécession qui divise le Cameroun

D'un côté les Forces de défense de l'Ambazonie et de l'autre, les militaires du président Paul Biya.
27 mars 2019, 8:06am
Capture d’écran 2019-03-26 à 12
Maxwell (tout à droite), un jeune commandant des ADF avec ses hommes. Armés de fusil de chasse et de pistolets, les combattants séparatistes ne font pas le poids face aux forces armées du gouvernement soutenues par les États-Unis. Jackson Fager pour VICE.

Ambazonie, Cameroun. Pour accéder à la région séparatiste d’Ambazonie, au Cameroun, il faut emprunter une route difficile et ardue. C’est un chemin en terre battue qui passe par les montagnes brumeuses de la frontière nigériane, redescend en lacets sinueux au milieu de collines tropicales, passe par des rivières tumultueuses et sauvages et se termine sur un pont de lianes suspendu au-dessus d’un torrent caillouteux.

Avant que n’éclate la guerre il y a deux ans, cette région frontalière aussi luxuriante que reculée était une réserve naturelle protégée, notamment grâce à l’aide financière du gouvernement allemand. Elle est désormais au cœur d’une guerre brutale pour préserver la région du contrôle de Paul Biya, le président du Cameroun. Aujourd’hui, de simples cultivateurs de cacao sont prêts à prendre les armes et à mourir pour préserver la langue et les institutions anglophones du territoire. « Le chemin que vous voyez ici est comme ça à cause des militaires qui déciment la population », soutient Raphael*, un cultivateur de 29 ans reconverti dans les Forces de défense de l’Ambazonie (ADF), une milice chaotique et sous-armée qui se bat pour l’indépendance de la région.

« Les militaires bloquent les routes principales. Ils tuent toute personne entre 13 et 50 ans qu’ils croisent, assure Raphael. C’est pourquoi on emprunte plutôt des chemins qui étaient utilisés par nos ancêtres pour chasser en forêt. »

La région séparatiste d’Ambazonie est couverte de prairies et de jungle. Jackson Fager pour VICE.

L’absence quasi totale d’infrastructures, dont les habitants de la région imputent la responsabilité au gouvernement centralisé francophone, est l’une des principales raisons de l’insurrection. Pourtant, c’est l’inaccessibilité de la région qui permet aux milices sécessionnistes et aux habitants qui en composent le vivier principal de garder une certaine indépendance – en tout cas pendant la saison des pluies. Les militaires de Biya contrôlent toutes les routes goudronnées et les zones urbaines du pays, menant une politique de la terre brûlée pour tenter de neutraliser la rébellion. Plusieurs organisations internationales ont déjà signifié leur inquiétude à propos de la riposte musclée du gouvernement camerounais.

L’origine de ce conflit amer remonte à la Première Guerre mondiale, lorsque les troupes françaises et britanniques ont envahi la colonie allemande du Kamerun, se partageant le pays lors de la Conférence de paix de Paris en 1918. La Grande-Bretagne s'approprie les régions frontalières d’une de ses colonies, le Nigeria, qu’elle baptise le Cameroun britannique. La France administre le reste du pays. Pendant 50 ans, l’anglais devient la langue du commerce, de l’enseignement et de l’administration dans ce qui deviendra l’Ambazonie, tandis que le français s’impose sur le reste du territoire. En 1961, les habitants au sud du Cameroun britannique prennent la décision fatidique de rejoindre leurs voisins francophones dans le nouvel État du Cameroun. Au nord, le vote se porte sur le Nigeria.

« On se bat pour nos libertés. Pour l’instant, on n’en a aucune, un jeune combattant des ADF. Quand ils prennent une zone, ils construisent un camp et terrorisent la population. On a l’impression d’être en prison – Robert, combattant ADF

Selon les activistes séparatistes, les discriminations du gouvernement francophone et la suppression systématique du système d’éducation et des institutions anglophones ont culminé en 2016, alors que le gouvernement camerounais réprime violemment des manifestations pacifiques.

Un pont construit par des habitants pour transporter des produits entre les villages. Le gouvernement camerounais et ses militaires bloquent toutes les voies qui sont d’habitude utilisées pour le commerce. Jackson Fager pour VICE.

L’impasse est telle que seule une guerre d’indépendance semble offrir une solution aux ambazoniens. Depuis 2017, plus de 150 000 personnes ont fui alors que les forces armées du gouvernement rasent des villages entiers dans les deux régions anglophones. On les accuse d’actes de torture, d'exécutions sommaires, de viols et de meurtres. Mais le gouvernement soutient son armée et pointe du doigt de violentes attaques des milices rebelles sur les forces de l’ordre ainsi que des représailles à l’encontre des partisans de Paul Biya. Selon lui, la contre-insurrection serait proportionnelle à la menace qui pèse sur les militaires.

Les critiques provenant de la communauté internationale ont été soigneusement réduites au silence, notamment grâce aux alliés de Paul Biya. En effet, le gouvernement camerounais est soutenu par les États-Unis qui lui offrent une assistance en matière de guerre contre le terrorisme, tandis que le pays est un pilier diplomatique pour la France en Afrique de l’Ouest.

« On se bat pour nos libertés. Pour l’instant, on n’en a aucune, dit Robert*, un jeune combattant des ADF. Quand ils prennent une zone, ils construisent un camp et terrorisent la population. On a l’impression d’être en prison. On ne peut même pas respirer en paix, par ici. Dès que tu veux aller quelque part, ils arrivent pour te harceler, du style : "Tu vas où ?" Tu ne peux même pas aller pisser sans rendre des comptes. »

« Ils violent des enfants, ils tuent des gens sans raison. Dès qu’ils aperçoivent quelqu’un de 13 ans ou plus, ils l’abattent – même des femmes enceintes, c’est le pire de tout. Ils kidnappent nos enfants et les enterrent vivants. »

Raphael, le cultivateur de cacao et commandant au sein des ADF, embrasse du regard les vastes étendues de prairies et les forêts touffues qu'il tente de protéger. Jackson Fager pour VICE.

Nous avons rencontré Robert dans un village à près de deux heures de marche de la frontière, à proximité d’un camp des ADF dissimulé dans la forêt, près du village de Berere, où nous comptions séjourner. À notre arrivée, on sent une certaine agitation dans le village, ce qui présage d’une situation tendue. Les forces armées du gouvernement, postées dans la ville de Mamfe à quatre kilomètres de Berere, s’apprêtent à donner l’assaut. Elles ne sont ralenties que par une action d’arrière-garde désespérée de miliciens et de civils qui tentent, ensemble, de barrer la route à l’aide de troncs d’arbres.

« Nous allons être attaqués d’une minute à l’autre, annonce Robert. Les militaires sont dans le coin depuis 7 ou 8 heures du matin. Les villageois se sont enfuis et se cachent dans la brousse. Seuls restent les jeunes combattants ambazoniens pour protéger le village. Quand les militaires débarquent, ils saccagent tout. S’il n’y a plus personne à massacrer, ils détruisent les maisons et font en sorte que plus personne ne puisse plus jamais venir vivre à cet endroit. »

Assourdis par la guerre contre l’État islamique

Les combattants rebelles n’ont plus assez d’armes pour contenir les assauts du gouvernement bien longtemps. Dotés seulement de fusils à un coup, de fusils de chasse de fortune, d’armes à chargement par la bouche, de machettes et d’explosifs improvisés, les séparatistes sont moins bien pourvus que les forces armées camerounaises formées et ravitaillées par les États-Unis.

Quelques heures plus tôt, Robert est revenu du front pour ramener un compatriote blessé et récupérer des cartouches à apporter à ses frères d’armes. Il en a trouvé « 14 ou 15 » dans le village, dit-il. Tandis qu’il me montre le pistolet qu’il a fabriqué lui-même et les quelques munitions qu’il a attachées à son bras à l’aide d’un bandana, Robert pose crûment les termes du déséquilibre entre les deux camps : « Si on trouve assez d’argent pour acheter de la dynamite, l’assaut sera efficace, parce qu’on pourra en éliminer autant que possible. Mais si on n’a pas de dynamite, c’est plus dur, parce que l’armée a des fusils qui peuvent atteindre leur cible de très loin. Nous, on est obligés de se rapprocher à trois mètres, sinon on ne touche rien. Donc c’est dur de tuer des militaires, ne serait-ce qu'un, pendant une bataille. »

Une ville au Nigeria, près de la frontière avec le Cameroun. Beaucoup de réfugiés camerounais ont fui vers ces villes frontalières. La plupart comptent sur la culture du cacao pour subvenir à ses besoins. Jackson Fager pour VICE.

Le manque de ressources des combattants séparatistes entrave aussi leur coordination. Comme les dirigeants politiques de l’Ambazonie vivent pour la plupart en exil aux États-Unis ou en Europe, les relations entre les différentes unités des ADF frisent le chaos sur le terrain : quiconque réussit à rassembler quelques hommes peut se targuer du rang de commandant. Les nominations sont arbitrées par les anciens et régulées par les relations personnelles entre combattants. Mais ces méthodes ont des inconvénients évidents, à savoir une paranoïa et une confusion généralisées, comme nous avons pu nous en rendre compte à notre plus grand effroi. Même escortés d’un soldat des Forces de défense de l’Ambazonie, et malgré nos têtes d’Occidentaux, des villageois effrayés et en colère nous prennent souvent pour des mercenaires employés par le gouvernement.

Dans chaque village par lequel nous sommes passés, on nous a accusés d’être des espions au service de Paul Biya. À chaque fois, il n’était pas un des commandants rebelles avec assez d'autorité pour les convaincre du contraire.

« Il n’est pas étonnant que les membres des ADF, sous-armés et sous-équipés, fassent usage de pratiques traditionnelles de sorcellerie, comme l’odeshi ou le juju, pour se défendre »

Dans un endroit en particulier, des agriculteurs hostiles ont retenu nos accompagnateurs en captivité pendant trois jours, leur administrant des coups de bâtons, après nous avoir dûment chassés du village.

Sur le terrain, les ordres du gouvernement ambazonien en exil, comme les souhaits des commandants des forces séparatistes semblent, de toute façon, subordonnés aux longues délibérations des anciens. C’est une forme de démocratie traditionnelle qui, bien qu’admirable, n’est peut-être pas l’une des stratégies politiques les plus appropriées à une guerre civile.

Sans autre moyen de communication dans la brousse que d’envoyer des émissaires à pied, parfois à deux jours de marche des autres combattants, qui peuvent d’ailleurs très bien être absents à l’arrivée, il est très difficile de mener une campagne militaire efficace, surtout avec de petites unités composées de civils convertis sur le tas en soldats.

Dès lors, il n’est pas étonnant que les membres des ADF, sous-armés et sous-équipés, fassent usage de pratiques traditionnelles de sorcellerie, comme l’odeshi ou le juju, pour se défendre. Après nous avoir expliqué que les chamans tirent leurs pouvoirs de leur mariage avec la Reine de la mer, Raphael nous assure que si les combattants séparatistes avaient assez d’argent pour se procurer les sortilèges nécessaires, lui et ses hommes seraient instantanément immunisés contre les balles, deviendraient invisibles et seraient capables de se téléporter n’importe où.

Des gardiennes de troupeaux peules dans les montagnes frontalières au Cameroun.

Avant de retourner sur le champ de bataille à Berere, Robert avale une généreuse lampée de whisky aromatisée aux herbes magiques. Celles-ci, nous promet-il, le préserveront des balles gouvernementales. « Les militaires ont de bonnes armures parce qu’ils ont les moyens. Nous, on n’a que les décoctions magiques. C’est du juju : quand en boit un peu, on devient très fort. La balle ne peut pas t’atteindre. Même avec leurs mitraillettes, ils ne pourront pas nous tenir tête. C’est grâce à ça qu’on est toujours en vie aujourd’hui. Sinon, on ne tiendrait pas. »

Deux jours plus tard, les forces militaires capturent le camp de Berere, rasant tous les villages alentour.

Quand la saison des pluies prendra fin, et que les chemins de terre menant à la forêt redeviendront praticables pour les véhicules motorisés, il est probable que l’avancée des forces armées du gouvernement poussera encore plus de villageois hors de leurs pays qui viendront grossir les rangs des exilés à la frontière nigériane. Les combattants sécessionnistes se replieront, un peu plus encore, dans les profondeurs isolées de la forêt de l’Ambazonie. Si les forces militaires du gouvernement réussissent à vider les villages de la région des derniers civils qui soutiennent les rebelles, il est très probable qu’ils parviendront à mater la résistance.

Mais pour Robert, qui serre sa bouteille d’herbe bénéfiques et une poignée de cartouches récupérées à la va-vite avant de replonger dans la gueule du loup, la victoire des sécessionnistes semble acquise. « Je me bats pour mes droits. Je vais gagner par la grâce de Dieu. On a résisté parce qu’on veut qu’ils nous laissent vivre en paix. Donc je suis certain que Dieu nous laissera remporter la bataille, même si on n’a rien. Un jour, on vaincra. »

*Tous les noms ont été modifiés à la demande des personnes interviewées.