© Epicentre Films 

Footballeur pro et gay : l'impossible équation

Dans « Mario », le réalisateur suisse Marcel Gisler raconte l'impossible histoire d'amour de deux jeunes espoirs des Young Boys de Berne.

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01 août 2018, 10:18am

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Le foot professionnel est un monde cruel et encore plus pour les joueurs gays. Voilà l’impression laissée par Mario, le dernier film de Marcel Gisler, en salle ce mercredi 1er août. Mario donc, est un jeune joueur offensif des Young Boys de Berne, qui est en passe de passer professionnel quand il rencontre Léon, un brillant attaquant venu de Hanovre, en Allemagne, qui partage le même rêve. Contraints de vivre en coloc’, les deux jeunes joueurs développent rapidement des sentiments qui dépassent leur bonne entente balle au pied. Immanquablement, une rumeur sur leur relation se propage dans le club et ils se retrouvent face à un dilemme : vivre librement leur sexualité ou percer dans le foot – les dirigeants du club et leurs agents respectifs leur faisant bien comprendre qu’il sera compliqué, voire impossible, de concilier les deux. À l’occasion de la sortie en salle de Mario, on s’est posé un petit moment avec son réalisateur pour causer foot suisse et coming out.

VICE : Comment avez-vous eu l’idée de faire ce film ?
Marcel Gisler : L’idée est venue de mon coscénariste, Thomas Hess, qui m’a proposé le sujet. Je pensais que le sujet avait déjà été largement traité au cinéma, puisqu’on en parlait souvent dans les médias. Mais en faisant notre petite enquête, on a découvert qu’aucun long-métrage n’avait été fait sur ce thème. Il y a bien un film qui s’appelle The Pass, mais l’intrigue se passe principalement dans une chambre d’hôtel, donc sans scène sur un terrain de foot. C’était notre challenge : raconter une histoire en montrant le fonctionnement du monde du football, tout en le filmant de la manière la plus réaliste et authentique – ce qui est toujours un défi pour les films sur le foot.

Les acteurs ont donc été choisis notamment en fonction de leur adresse balle au pied ?
Oui, c’était vraiment une condition indispensable pour le casting. J’ai eu de la chance avec Max Hubacher, qui incarne le rôle de Mario, parce qu’il jouait en club quand il était jeune. Puis il a grandi à Berne, la ville où se passe la première partie du film. Il avait donc le langage parfait. Pour les figurants, on pensait prendre les joueurs des Young Boys de Berne, mais ils étaient en plein championnat au moment du tournage et le coach n’avait pas trop envie de me les confier pendant 10 jours, du matin jusqu’au soir. Finalement, les rôles de figurations ont été assurés par des joueurs du FC Berne, le deuxième club de la ville. Ils ont donc dû porter les maillots du club ennemi pour le film. C’était marrant.

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Avez-vous dû beaucoup batailler pour obtenir l’accord des Young Boys (YB) afin d’utiliser l’image et le nom du club dans le film ?
Pas du tout, on a été vraiment surpris. Je craignais qu’on soit obligé de créer un club fictif, parce que je pensais que les clubs de haut niveau auraient des réserves par rapport au sujet. On a donc fait une petite enquête, auprès de gens qui connaissent le milieu du foot, pour savoir quels clubs pourraient accepter de participer à notre projet. Lors de la première rencontre avec les gens des YB, ils nous ont tout de suite promis leur soutien total. On ne partait pourtant pas confiant : on n’avait même pas osé leur demander si on pouvait utiliser les maillots et le logo du club. Ce sont eux qui nous ont demandés à la fin de la discussion si ces éléments pourraient apparaître dans le film. Puis si ce projet a pu voir le jour, c’est aussi grâce à l’ancien directeur sportif des YB, Fredy Bickel, qui a été d’un grand soutien notamment en persuadant des membres du club qui n’étaient pas vraiment partants.

Vous utilisez aussi l’image du FC Sankt Pauli (FCSP), un club de Hambourg bien connu pour ses positions progressistes, où est transféré Mario. Vous ne vous êtes pas tournés vers eux par hasard…
Il est clair qu’il s’agit du club le plus en avance sur ces questions en Allemagne. Par exemple, ils ont toujours eu dans leur statut une interdiction totale de l‘homophobie dans leur stade : c’est simple, si vous tenez des propos homophobes dans le stade, vous êtes exclus. Et depuis peu, ils ont un petit liseré arc-en-ciel sur leur maillot. On a eu beaucoup de chance avec le FCSP et les YB, ils ont été exceptionnels. On nous a dit que dans certains clubs suisses, cela aurait été impossible de tourner un tel film.

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Y a-t-il des joueurs qui vous ont inspiré pour mettre au point les personnages ?
Pour le personnage de Mario, je me suis beaucoup intéressé à Thomas Hitzlsperger, un ancien international allemand qui a fait son coming-out après la fin de sa carrière. Dans une interview, il expliquait qu’il n’était pas vraiment conscient de sa sexualité pendant sa carrière, qu’il était uniquement focalisé sur le foot. En gros, tout ce qui pouvait le déranger, il le refoulait pour se consacrer uniquement au fait d’être bon sur le terrain, ce qui est le cas de Mario dans le film.

En 2018, un seul joueur en activité – Martin Collin qui joue en MLS – est ouvertement gay et la plupart des joueurs gays font leur coming out lorsqu’ils sont à la retraite. Comment expliquer cela ?
J’ai le sentiment que le foot pro défend une image très traditionnelle de la masculinité parce que cela se vend très bien et le foot n’a jamais autant rapporté d’argent, donc pourquoi changer cela ? Je pense que plus un secteur fonctionne bien du point de vue économique, plus on est frileux à l'idée de changer quoique ce soit.

Les clubs de foot devraient-ils encourager les joueurs gays qui le souhaitent, à faire leur coming out ?
Les clubs savent qu’ils doivent désormais soutenir tout joueur qui souhaiterait faire son coming out, mais ils vont quand même essayer de freiner cela, puisqu’ils ne savent pas quelle réaction vont avoir les fans ou les sponsors. De plus, on ne sait pas quel effet un coming out pourrait avoir sur la valeur d’un joueur et aussi sur sa progression. Nombre de clubs pourraient être réfractaires à l’idée d’accueillir un joueur homosexuel, notamment dans des pays comme la Russie. L’ancien président de Sankt Pauli, Cornelius Littmann qui était ouvertement gay, disait souvent qu’il ne recommanderait jamais à un joueur de faire son coming out, sauf si le joueur souhaitait rester à Sankt Pauli toute sa carrière.

Vous voyez la situation s’arranger ?
Une solution serait peut-être que des joueurs gays fassent un coming out groupé, histoire de partager la pression médiatique, parce qu'elle serait énorme. Ce n’est pas simple de devenir un symbole, aussi positif soit-il.

Mario de Marcel Gisler, en salle ce mercredi 1er août.

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