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Hong Kong dépense des milliards pour construire des logements sur la mer

Le territoire semi-autonome construit des terre-pleins à une vitesse record, au mépris de l'impact environnemental de ces projets gigantesques.

par Justin Heifetz​​; traduit par Fabienne Ottridge
11 Décembre 2017, 8:52am

Un projet de récupération du sol dans le port de Victoria pour la construction d’une autoroute. Image : Justin Heifetz

À Hong Kong, l’espace est une denrée rare. Il coûte extrêmement cher, et sa possession peut très vite avoir des conséquences politiques. Or, quand le territoire semi-autonome rencontre des difficultés pour construire afin de créer plus de logements et d’infrastructures, le gouvernement se tourne vers la mer.

Hong Kong continue de s’étendre sur et dans la mer par le biais de terre-pleins, ce qui donne lieu à des projets de construction coûteux, longs et complexes. Le procédé n’a rien de nouveau : le premier projet de terre-plein a été entamé en 1887, et 120 km2 de la métropole chinoise ont depuis été aménagés grâce à cette technique.

Aujourd’hui, le taux de construction de terrains artificiels connait un boom sans précédent dans l’ancienne colonie britannique. Le gouvernement construit actuellement une nouvelle piste aérienne sur la mer, la troisième : un projet de 8 années qui a coûté 18 milliards de dollars et qui a presque décimé entièrement une espèce menacée de dauphins – il aura également nécessité l'extension de routes depuis le célèbre détroit de Victoria Harbor, pour un total de 592 millions de dollars.

Mais les terre-pleins ne sont pas uniquement là pour accueillir des méga structures. Ils serviront à ménager l’espace nécessaire à la construction de nouveaux logements.

Le gouvernement planifie actuellement huit grands projets de terre-pleins, selon un communiqué transmis à Motherboard par le Bureau du développement, l’agence responsable des ressources foncières et de l’urbanisme. La plupart concernent l’extension de petites villes paisibles sur Lantau – la plus grande île de Hong Kong où sont situés de nombreux parcs naturels préservés – et les Nouveaux Territoires, plus ruraux.

“Si de nouveaux terrains sont créés, cela ne signifie pas pour autant qu'ils seront distribués de manière équitable et qu'ils résoudront le problème du logement pour les populations pauvres de Hong Kong."

Dans le même temps, dans les Nouveaux territoires de Hong Kong, au nord de Kowloon, 1215 hectares de friche industrielle sont utilisés pour des opérations de logistique illégale (stockage, décharges de déchets d'équipements électriques et électroniques toxiques), alors qu'ils pourraient être utilisés pour des projets d'aménagement du territoire parfaitement légaux. De même, dans les Nouveaux territoires, les trois promoteurs principaux de la ville disposent de 860 hectares de terrains non exploités, et plus de 100 bâtiments scolaires sont inoccupés à Hong Kong. Enfin, dans le centre urbain dense de la ville se trouvent environ 200 hectares de berges non développées.

Si les terrains sont disponibles, alors pourquoi le gouvernement de Hong Kong dépense des milliards pour construire sur la mer ?

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Le projet de terre-plein le plus ambitieux est de loin celui de la métropole de East Lantau, qui implique de construire une ville sur une gigantesque île artificielle. Le gouvernement affirme que la ville permettra de loger jusqu’à un million de personnes en 2030, à 4 kilomètres de la côte, et coûtera 51 milliards de dollars.

« Le message du gouvernement est très simple : habitez dans des appartements minuscules sans aucun espace », me dit Tom Yam, un activiste écologiste, qui dirige Save Lantau Alliance, lorsque je le rencontre au Centre international des finances de Hong Kong.

Une carte de l’île de Lantau, à l’ouest de Hong Kong, avec la métropole de East Lantau dans le cercle bleu. Image : Le bureau du développement de Hong Kong

Le gouvernement de Hong Kong justifie en partie sa course à l’espace comme une solution rapide à un système social de plus en plus fragmenté. La ville est petite, bondée et possède le marché immobilier le plus cher du monde. Seuls 25% des 1100 kilomètres carrés du territoire sont développés et moins de 4% des terrains de Hong Kong sont utilisés pour des logements sociaux et privés. Cela signifie qu’environ 7,4 millions de personnes se battent pour 4,5 mètres carrés d’espace habitable.

Hong Kong pâtit également d’inégalités sociales considérables, les pires après la ville de New York, et de nombreuses personnes s’empilent dans des appartements de la taille d’un cercueil pour pouvoir survivre. Même la population éduquée possédant un revenu stable vit dans des espaces de la taille de places de parking. L’apaisement du marché immobilier et la création de logements adéquats sont les priorités de Carrie Lam, la dirigeante de Hong Kong, mais, malgré tout, le logement est plus onéreux que jamais.

« C’est un paradoxe intéressant : après que le Parti Communiste a pris la ville en charge pendant 20 ans, l’écart entre les riches et les pauvres s'est élargi. » Chu a obtenu la majorité des voix au cours des élections de l’année dernière et est l'un des derniers législateurs pro-démocratie encore présent après la purge politique de Pékin.

« Le gouvernement a promis que les terre-pleins étaient la solution au problème de logement, mais je n’y crois pas », dit Chu. « Si de nouveaux terrains sont créés, cela ne signifie pas pour autant qu'ils seront distribués de manière équitable et qu'ils résoudront le problème du logement pour les populations pauvres de Hong Kong. »

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Les Nouveaux territoires de Hong Kong ont une histoire compliquée à cause de la colonisation britannique. La population autochtone a cherché à préserver son droit au sol lorsque l’Angleterre a colonisé le pays à la fin du 19ème siècle. Peu après, Le Heung Yee Kuk, une assemblée de conseillers de village élue qui existe encore aujourd’hui pour représenter les intérêts fonciers de ces autochtones, est né.

« C’était la seule organisation représentative, ils étaient donc les maîtres du jeu, » m’affirme David Faure, historien de la Chine moderne, au téléphone. « Ce ne sont pas juste des petits villageois : ils avaient le pouvoir et représentaient le peuple, un demi-siècle avant le reste de Hong Kong. »

Le Heung Yee Kuk, plus connu sous le nom le Kuk, s’est montré très perspicace en matière de politique chinoise. Les droits au sol du Kuk étaient inscrits dans la Loi basique, la mini-constitution de Hong Kong, promettant des terrains à tous les hommes de la génération suivante – un mécanisme appelé Programme de la petite maison. Mais avec la modernisation de Hong Kong, le rôle du Kuk dans les transactions foncières est devenu discutable.

« Qui est encore un villageois autochtone de nos jours ? » demande Faure. « C’est vrai que les villageois ont des petites maisons, mais personne ne les leur a données. Comment obtenir ce bout de terrain ? »

Le Kuk a été accusé de profiter de ce programme pour faire fructifier les terrains des Nouveaux territoires au maximum. Par exemple, si la loi imposait que les petites maisons n'aient pas plus de trois étages maximum, cela n'empêchait aucunement d'en construire des très grandes, ou luxueuses. Ainsi, certains membres du Kuk ont été déclarés coupables de vendre leur droit au sol illégalement à des promoteurs.

“Le gouvernement a choisi la voie qui lui opposera le moins de résistance : la mer.”

Les 1215 hectares de friche industrielle dans les Nouveaux territoires appartiennent également au Kuk, et sont placés pour la plupart sous le contrôle d’organisations criminelles chinoises, les triades. L’année dernière, le gouvernement a soudainement abandonné ses plans pour la construction d’un lotissement de 17000 unités sur une friche industrielle après des échanges privés avec des conseillers du Kuk.

« Les parcelles de friche restent intactes, que ce soit pour de l’entreposage de conteneurs ou du traitement de déchets, et les propriétaires s’y accrochent jusqu’à ce que les promoteurs leur fassent la meilleure offre », dit Yam. « Le gouvernement a choisi la voie qui lui opposera le moins de résistance : la mer. »

Chu s’en est pris au Kuk l’année dernière, lors des élections législatives, rappelant leur main-mise sur la friche industrielle des Nouveaux territoires. Il a ensuite été placé sous surveillance policière après que lui et sa famille ont reçu des menaces de mort. Chu affirme que la friche industrielle est « une zone anarchique... un monde sous-terrain géré par les criminels locaux, les propriétaires et Heung Yee Kuk, » et que les Nouveaux territoires sont en train de devenir un refuge pour toutes les activités illégales pouvant entraver l'aménagement du territoire.

« Construire des terre-pleins est la solution de facilité, car les fonds marins n'appartiennent à personne » me dit Jeffrey Herbert, ancien directeur de la police de Hong Kong à la retraite, par email. « Les Nouveaux territoires sont un chaos infernal en ce qui concerne les droits du sol. On y trouve de vieux terrains, des ding uk [petites maisons] et des infrastructures modernes. Le gouvernement s’engagerait dans une bataille sans fin s'il tentait de mettre de l'ordre là-dedans. »

Lau Wong-fat, l’ancien chef du Kuk, est décédé en juillet. L’actuel président du Conseil, le fils de Lau Wong-fat, Kenneth Lau, a décliné ma demande d’entretien.

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En marchant vers les quais de l’île de Hong Kong, à quelques minutes du centre des expositions de la ville, on a une vue magnifique de Kowloon de l’autre côté du port, avec ses tours de bureaux en verre éclatantes s’élançant vers le ciel. Mais en approchant le bord de mer, le port est coupé par des barrières en acier ondulé. Derrière elles, des camions circulent dans la boue, des grues bruyantes creusent le sol tandis que de grosses machines aspirent de l’eau. On entend les métaux s'entrechoquer avec un bruit sourd sous le soleil de plomb. Des tracteurs de couleurs vives crachent des gros nuages de poussière, tandis que dans le port, des quantités invraisemblables de plastique et de matériaux de construction flottent ça et là.

C’est la seconde phase du projet de développement Wan Chai, un projet de terre-plein sur Victoria Harbor qui a coûté un demi-milliard de dollars. L’objectif est de créer une très grande infrastructure de transport sur un territoire qui n'a pas l'appellation de site naturel ; le gouvernement a donc entrepris de construire une route depuis les remblais jusque dans le port. Le projet devrait être terminé en 2021.

Image : Justin Heifetz

Les projets de terre-pleins comme celui-là sont non seulement très coûteux, mais potentiellement nuisibles à l’environnement. Les citoyens ne connaîtront sans doute jamais l’étendue des dégâts : l’évaluation de l’impact environnemental (EIE) des nouveaux projets dépend d'un système ouvertement corrompu. A Hong Kong, les EIE sont réalisées par les partisans desdits projets, ce qui signifie que le gouvernement emploiera ses propres services ou ceux de consultants liés au gouvernement pour rendre ses rapports.

« C’est la raison pour laquelle la plupart des EIE sont approuvées par le conseil consultatif et par le directeur du Département de la protection de l’environnement, » affirme Chu. Les sociétés de conseil appartenant à de grosses entreprises disposent de très bonnes relations avec le gouvernement et signent aisément des contrats juteux.

Enfin, ces projets nécessitent l'emploi de millions de tonnes de sable, qui permet de remblayer les espaces marins. Or, la planète commence cruellement à en manquer : l’extraction du sable a provoqué une crise écologique mondiale et détruit les plages et lits fluviaux sur son passage.

« Le sable marin importé provient principalement de la Chine continentale, puis est expédié à Hong Kong, » affirment les porte-paroles du bureau dans leur communiqué. « Le bureau du développement n’a aucune information concernant le coût du sable importé pour chaque projet individuel. » Les porte-paroles n’ont pas pu apporté plus de détails quant à la quantité de sable importée ou sa provenance exacte de Chine continentale.

« Habituellement, un projet de terre-plein commence d’abord par une étude de faisabilité, puis par les procédures réglementaires appropriées ainsi qu’une phase de conception détaillée avant le début des travaux, » me répondent-ils lorsque je leur demande comment se déroule un projet de terre-plein, du début à la fin. Aucun éclaircissement supplémentaire ne m'a été donné par la suite.

Chu explique que pendant les réunions du gouvernement auxquelles il a assisté, les ressources nécessaires à la construction de terre-pleins, comme le sable, sont rarement évoquées. Si le sujet est abordé, dit-il, c’est très souvent par les lobbies du secteur du génie civil qui souhaitent utiliser les déchets de construction, environ cinq tonnes par jour, pour faire de la récupération.

Tseung Kwan O Area 137 se trouve au bord d’une énorme décharge, et constitue l'un des deux sites abritant les déchets de construction. La plupart de ces déchets seront utilisés pour la construction d’une troisième piste pour l’aéroport, selon un communiqué de Thomson Sze, un porte-parole du Département du développement et du génie civil. Le gouvernement cherche à construire 137 sur O Area dès 2019, ce qui donne une raison supplémentaire d’utiliser les déchets. La décharge elle-même a été construite sur un sol récupéré.

Yam s’inquiète de l’effet du changement climatique sur une ville construite au niveau de la mer en 2030. « Imaginez les conséquences du réchauffement climatique, » dit-il, « ou même celles d'un typhon ou d'un ouragan. »

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En accord avec les environnementalistes, Chu pense que le gouvernement défend la thèse selon laquelle le Kuk serait à l'origine de tous les problèmes d'immobilier de la ville. Selon lui, la situation est plus complexe : le gouvernement sert ses propres intérêts, et invente des coupables vers lesquels détourner l'attention.

Le Conseil de planification urbaine de la ville, qui est déjà en partie responsable des plans d’urbanisme du territoire, compte uniquement des membres désignés par la dirigeante pro-Chine de Hong Kong. D’après Chu, le gouvernement intensifie le nombre de ses projets de terre-pleins pour éviter les conflits dans les Nouveaux Territoires et pour continuer à financer l’industrie, comme les secteurs du génie civil et du conseil.

« Avec des projets comme la métropole de East Landau, j’ai l’impression que c’est la porte ouverte à de nouveaux cycles d’infrastructures. Cette industrie risque de perdurer pendant les 20 ou 30 prochaines années, » dit Chu. « Lorsque l'on examine chiffres, il semble absurde de dépenser autant d’argent... il n’y pas assez de gens et d’activités économiques pour faire vivre ces villes construites sur la mer. »

D'autres personnes, comme Herbert, ancien directeur des services de police à la retraite et résidant dans un village des Nouveaux territoires, estiment que l'océan constitue une vraie opportunité. « Je pense même que construire sur ou au-dessus de la mer est la meilleure solution pour Hong Kong, » m’affirme Herbert.

Le Bureau du développement soutient l’idée que « le gouvernement a augmenté sa capacité de construction grâce à une approche multidimensionnelle afin de répondre à la pression de la demande pour le développement économique et l’amélioration de l’espace habitable. »

Pour Chu, le cœur du problème, c'est que les citoyens de Hong Kong n’ont aucune voix au chapitre. Ils ne peuvent ni lutter contre la criminalité dans la friche industrielle, ni faire de la place aux logements sociaux, ni empêcher qu’un terrain dans le centre urbain soit vendu à un promoteur foncier de luxe.

« Comme le gouvernement ne veut pas rendre le pouvoir à la population, l’administration foncière est l'un des domaines les plus nébuleux du gouvernement. Personne à Hong Kong ne peut donner son avis, » dit Chu. « Nous sommes encore très loin d’un système démocratique d’administration foncière et d’urbanisme. »