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Drogue

J'ai passé 15 jours en cure de désintox à l'alcool

L'écrivain Michel Tournier disait que « chaque homme a sa pente funeste », la mienne descendait vers une immense cuve d'alcool.

par Henry
09 Janvier 2019, 8:26am

Photo : Pascal Guyot / AFP 


Je me réveille, je fonce à la supérette du coin pour acheter mon whisky. Je bois 2 heures non-stop, je dors 2 heures puis je bois de nouveau 2 heures et ainsi de suite. H-24, 7 jours sur 7. C'était entre septembre et octobre 2018, pendant mes grands moments de beuverie, lorsque j'étais en arrêt maladie. Puis un jour, je me regarde dans la glace et je ne sais même plus si je suis sobre ou non. De toute façon ça ne regarde personne, mais ça ne trompe personne non plus. Ni mes amis – pour qui je suis juste le pote qui boit trop en soirée – ni ma famille, ni mes collègues avec qui je prends des pots, ni mes voisins qui entendent bien le son de mes sacs poubelles. Une bouteille de whisky par jour, ça se voit et ça se sent.

Agé aujourd’hui de 35 ans, je suis alcoolique-dépressif depuis près de 10 ans. J'ai fini par me l'avouer il y a deux ans lorsque je me suis mis à planquer des bouteilles que j'avais vidé seul ou à prétexter des soirées boulot pour mieux aller dans les bistrots dans lesquels je suis devenu un habitué. Je rentrais fin-saoul chez moi et me couchais en semi-coma pour retourner bosser le lendemain la gueule en vrac. Bref, je me suis rendu compte que j’étais alcoolique quand il était déjà trop tard.

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Plat typique de la cure dans son emballage, ici du Chili con Carne.

Quand t’es alcoolique, tu finis petit à petit à te détacher de tout ce qui te te touche ou t’approche. Tu bois pour boire, sans plaisir, juste pour ne pas sentir la descente. L'écrivain Michel Tournier disait que « chaque homme a sa pente funeste », la mienne descendait vers une cuve d'alcool. Un soir de novembre, déjà bien plein, j’en ai eu marre. J'ai alors ai pris une plaquette de Xanax et une bouteille de whisky. Réalisant ma connerie, j’ai appelé in extremis les pompiers et me suis retrouvé brancardé aux urgences de l'hôpital Bichat à Paris.

C’est là que dès le lendemain, je me suis retrouvé face à trois psychiatres qui m’ont proposé une cure. Je ne m’y attendais pas du tout. J’imaginais seulement qu’on me renverrai chez moi une fois dégrisé. Mais eux m’ont proposé un véritable sevrage. Nous étions jeudi matin et une place dans le département psychiatrie/addictologie de l'hôpital m'attendais dès le lundi suivant.

J’ai dit oui.

Le concept de la cure est aussi simple que complexe : le sevrage physique de l’alcool. Simple car il suffit de placer le patient dans un environnement où l’alcool est proscrit. Complexe car il y a autant d’alcoolismes que d’alcooliques. Le pavillon appelé « Maison Blanche » comporte un étage en “L” comprenant 10 chambres individuelles. C’est là que sont placés les patients en cure, tel que moi.

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Les médicaments du matin.

À peine arrivé dans ces couloirs longs de 50 mètres où s'alignent des portes numérotées, je me rends au poste de soins. Je souffle dans un un éthylomètre – « même la police n’en a pas des si sensibles », m’a confié une infirmière –, puis vient l’examen de base : taille, poids, allergies, tension, rythme cardiaque, fréquence et quantité d’alcool consommé, prise d’urine et de sang. On me met alors un bracelet à code barre et je me vois retiré tout câble électrique ou objet coupant. Tout cela est consigné dans un bac à votre numéro de chambre.

Pour me réhydrater, on me pose ensuite une perfusion – un alcoolique est un déshydraté qui s’ignore sachez-le – avec une pochette supplémentaire de valium pour soulager les effets du manque que sont les nausées, les douleurs, crampes, et autres tremblements. Un sevrage alcoolique ne se fait pas seul, c'est dangereux et on risque de crever. Je commence par six ou sept poches de valium par jour, puis je réduis afin de ne pas non plus devenir accro à ce médicament qui a des propriétés anxiolytiques, sédatives, hypnotiques et amnésiantes.

Un entretien avec un interne va décider du traitement supplémentaire, la pharmacopée est large entre les hypnotiques, antidépresseurs, neuroleptiques. J'aurais pour ma part des antidépresseurs, Effexor, Quetiapine, de l’Aotal – pour réduire l’appétence à l’alcool –, du Tiapridal, du Loxapac – pour les angoisses –, du Theralene et de la Zopiclone – pour dormir –, des injections de vitamines B1-B6 – pour tenter de soulager le cerveau de 10 ans d'éthylisme. Je signe alors un « contrat » de 5 jours durant lesquels je m'engage à ne pas sortir de l’étage – des substituts nicotiniques sont disponibles pour le fumeur que je suis. Par la suite, les autorisations de sorties sont délivrées par les docteurs.

Faire entrer de l'alcool en douce ou le moindre écart à l’éthylomètre ont fâcheuses conséquences : remise à zéro du contrat pour l’un, exclusion immédiate pour l’autre. L’objectif de cette cure et de me remettre sur pied pour que je commence un long chemin vers l'abstinence durable. Et cela passe par des journées et nuits rythmées autour d'un rituel immuable : soins et alimentation.

Au programme pendant mes 15 jours de séjour à l'hôpital Bichat :

07h30 : Médicaments
08h30 : Petit déjeuner
12h00 : Médicaments
12h30 : Déjeuner
16h00 : Médicaments
16h30 : Groupe de discussion un jour sur deux
18h45 : Dîner
19h30 : Médicaments
23h00 : Médicaments

« Je me suis remis à rêver la nuit, chose qui ne m’était pas arrivé depuis près de 10 ans. C'est très dérangeant, d'autant plus que je rêve d'alcool les premiers jours. »

J'ai donc fini par retrouver un rythme normal, le plus dur étant les trois premiers jours : manque d’alcool, nouvel environnement, traitements, horaires…. Je n’ai pas beaucoup parlé et dormi durant cette période. Puis, petit à petit, je me suis senti de plus en plus lucide et apaisé, jusqu'à me sentir insubmersible, tel Superman, voyant que j'étais sevré au bout d'une semaine. Mais les heures de traitements, les repas calés au poil de cul ont l'effet d'une piqûre de rappel.

Des choses curieuses apparaissent cependant : je me suis remis à rêver la nuit, chose qui ne m’était pas arrivé depuis près de 10 ans. C'est très dérangeant, d'autant plus que je rêve d'alcool les premiers jours. Mon addictologue m’a dit que certains patients rêvaient qu’ils se bourraient la gueule et se réveillaient avec une réelle sensation d’ivresse pendant quelques minutes.

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Certaines de mes petites pilules avec un tube de dentifrice.

Tout le monde se fait une certaine image de l’alcoolique chronique type clodo ou Capitaine Haddock, mais je peux vous assurer que tous les âges, sexes et catégories socioprofessionnelles sont concernés. Un véritable échantillon Sofres, du plus vieux au plus jeune, plus ou moins gravement atteints ou marqués, avec une légère surreprésentation des femmes. Le pavillon abrite aussi la psychiatrie et j'avais donc des voisins bipolaires, schizophrènes ou tout simplement des crackheads. La cure est un peu une grande famille où l’on se sert les coudes, on prête son portable, on refile son yaourt a celui qui arrivait pas à bouffer son colin, et on noue même des relation plus profondes avec certains, ou l’on parle carrément de nos vies respectives. J’y ai vu une vraie et grande solidarité entre patients. Il n’y a pas de tabou, tout le monde pose la question suivante : « Pourquoi t'es là ? ». Alors je réponds, et ça me fait réfléchir. C'est vrai au fond, pourquoi je suis là ?

Quand je me pose beaucoup de questions je m’en ouvre au personnel, qui est aux petits soins pour nous. Je me sens écouté. La cure ? Si je suis le contrat, si je ne fais pas le con, tout se passe bien.

Les 15 jours de cure (donc de sevrage) accomplis je me vois proposer trois solutions :

- Rentrer chez moi : très peu recommandé car même si le corps est sevré l’esprit reste encore accro, et le risque de reconsommation proche de 100%.

- L'hôpital de jour : je dors chez moi mais plusieurs jours par semaine sont passés à l'hôpital pour des entretiens, groupes de discussion, des ateliers. On y fait souffler les patients à chaque fois. Ce sont généralement les patients ayant une famille, des enfants qui y vont.

- La post-cure : C’est d’ici que j’écris ces mots. J’y ai été envoyé pour un mois en clinique de repos, toujours médicamenté, mais dans une structure plus souple sur les horaires, avec des activités sportives et thérapeutiques. A 110 euros la journée, heureusement que j’ai une bonne mutuelle qui prend le reste à charge. Il s’agit ici de consolider les bienfaits et les acquis de la cure.

Après la post-cure, on s’occupe du cerveau, je serai suivi par un addictologue, un médecin pratiquant la Thérapie comportementale et cognitive ainsi qu’un psychiatre, sans compter les médicaments, dont un en particulier est une épée de Damoclès au-dessus de ma tête : je n'ai pas refusé l'Esperal qui peut vous envoyer aux urgences si vous en prenez avec ne serait-ce qu'une gorgée d'alcool.

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Pour le reste de ma vie, ça va être à moi de jouer. Je sais déjà que j'économiserai 600 euros d'alcool par mois, mais il me faudra rester vigilant jusqu'à la fin pour ne pas reconsommer. Je devrai me méfier des idées a priori « permissives » style « Un verre ne peut pas faire de mal, ça fait deux ans que je suis abstinent » ou encore éviter les fréquentations risquées

Je ne sais pas encore si j’irais aux Alcooliques Anonymes qui sont venus nous faire une présentation et distribuer des badges (cf photo), mais j’aurais mis toutes les chances de mon côté.
Démarrer une nouvelle vie putain, que c’est chiant et vivifiant à la fois ! Mais je me dit qu’après m’être enfermé si longtemps dans la tise je m’ouvre à un nouveau monde. C’est une sensation assez incroyable de redécouvrir ce champs des possibles !

1 nouveau jour = 1 nouveau succès, la politique de la win des Alcooliques anonymes.

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