gilets jaunes

En formation avec les « street medic »

Bénévoles, et pas tous des professionnels de santé, ils viennent en aide aux manifestants blessés. Ces derniers temps, on les a beaucoup vus dans les grandes villes à l'occasion des différentes mobilisations des « gilets jaunes ».

par Elsa Gambin
11 Janvier 2019, 8:18am

Photos : Sydney Léa Le Bour pour VICE FR

« Il va falloir faire plusieurs salles », observent les organisateurs, en voyant l’établissement continuer à se remplir après l’heure annoncée. Ce vendredi 4 janvier au soir, le bar associatif nantais « La Dérive » accueille une formation « street medic » pour celles et ceux qui souhaitent venir en aident aux manifestants blessés.

Ils sont une centaine de participants à être entassés dans l'établissement. La séance débute et Fabien, « street medic » depuis 2016 et la loi Travail, rappelle la raison d’être des « street medic » : « Un collectif antiraciste, antisexiste, présent dans toutes les grandes manifestations sociales, contre les répressions policières ». Dans la salle d’à côté, d'autres « medic » complètent le résumé : « Nous sommes des secouristes bénévoles autogérés, organisés collectivement ».

Les « street medic » n’ont aucun statut juridique. Certains sont secouristes ou urgentistes de formation, d’autres titulaires du PSC1 (certificat prévention et secours de niveau 1) ou du SST (certificat de sauveteur secouriste du travail), mais tous sont bénévoles et partagent « une volonté humaniste de s’investir », récapitule Fabien. Une volonté teintée de militantisme, car les « street medic » tiennent à dénoncer au passage « les violences policières » et comptabilisent le nombre de blessés à chaque manifestation. Aujourd’hui, au vu du nombre de manifestants blessés qui ne se rendent pas aux urgences et ne bénéficient pas de soins de secouristes professionnels, les chiffres des « street medic », qui comprennent les « petites » blessures, sont, sans doute, les plus proches de la réalité.

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Première étape de la soirée, les explications sur le fonctionnement des armes des forces de l’ordre, la reconnaissance auditive de telle ou telle déflagration. Attentives, parfois choquées, des personnes s’émeuvent de « la montée de la violence policière ». Jérôme, 26 ans, manifestant néophyte, est là pour « apprendre les bases et savoir comment réagir. Ce que j’ai vu en manif, ça m’a vraiment surpris. » La litanie des armes provoque exclamations et écarquillements. La grenade GLI-F4 et ses « cylindres en métal qui rentrent dans les chairs », comme l'explique Aurélie, ainsi que la balle en caoutchouc semi-rigide du LBD 40 passent de mains en mains, provoquant des airs de dégoût.

Vient ensuite l’énumération des unités de police, reconnaissables à leurs uniformes ou la couleur des bandes sur leurs casques : jaune pour les CRS, bleu pour la Compagnie départementale d’intervention. « La police n’aime pas les "street medic", explique Aurélie, qui soigne les blessures de manifs depuis presque 7 ans. Elle peut confisquer notre matériel. Son truc, c’est de nous menacer avec le fameux "exercice illégal de la médecine". Ce que nous ne faisons pas ».

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L’assemblée est suspendue aux lèvres des formateurs bénévoles quand arrive le gros de la formation : les différents types de blessures et les gestes à adopter dans chaque cas, photos d’hématomes, de plaies et autres blessures à l’appui. Les conseils s’enchaînent : observer la zone touchée, masser avec de l’arnica, mettre du froid si possible, jamais de bétadine à cause des allergies. « Mais attention, on n’est pas des warrior, assène Perrine, « street medic » depuis 2016. On ne donne aucun médicament. Si la personne est touchée à la tête, on ne la bouge pas. Et en tant que street medic, on ne remet jamais rien en place ! On est là pour rassurer les gens et soulager la douleur ».

Le discours est clair, et cohérent. « On ne sauve pas des vies. On sécurise, on oriente. On temporise en attendant les secours professionnels ». Les mots de Perrine et Aurélie sont précis, les explications limpides. Plusieurs personnes prennent des notes. De la crise de panique, courante mais impressionnante, aux traumatismes musculaires et autres mâchoires cassées, tout y passe.

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Les « street medic » insistent sur ce qu’il convient de dire aux blessés, en particulier l’importance du suivi des blessures. Une photo montre ainsi un large hématome au niveau des côtes provoqué par un tir de LBD. « En fait, derrière l’hématome se cachait une rupture de la rate », confie Aurélie. Murmures dans la salle. Une jeune femme prend la parole pour appuyer ces propos : « J’ai moi-même été blessée. À chaud, on ne ressent parfois même pas la douleur. Je me suis levée et je suis repartie ». Quelques photos supplémentaires : « Alors, à votre avis, que faut-il faire comme geste sur ce type de blessure », demande un formateur. Réponses timides. Corrections, débats, échanges. « Pensez à vous rendre chez votre médecin généraliste, ne pensez pas forcément "Urgences". Lui saura quoi faire, et vous n’attendrez pas 7 ou 8 heures », conseillent les « medic », avant de lister ce que contiennent leurs sacs à dos qui ne les quittent jamais en manifs : désinfectant, compresses, bandes adhésives, sérum physiologique et maalox, pansements de toutes tailles, tulle gras, gants.

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Dans l’autre pièce, Fabien, Matthis et Paul ont accordé une pause à la cinquantaine de personnes présentes. Matthis a plusieurs formations à son actif, dont celle de la Croix-Rouge pour être secouriste lors de festivals. Fabien, lui, a été formé par les « medic » il y a deux ans. « Pendant pas mal de manifs, je les ai accompagnés, observés, détaille-t-il. Ensuite, ils assistaient mes gestes. C’est une façon de participer à la manif à ma manière. Soyons honnêtes, on va souvent dans les manifs dans lesquelles on se reconnaît. C’est un acte politique ». Paul est medic depuis 2016, et les manifestations contre la loi Travail. Il se déplaçait alors avec du sérum phy dans les poches, mais il a voulu faire davantage : « Je veux pouvoir me rendre utile aux autres. Les services de secours ont peu accès aux manifs. C’est un engagement personnel ». Un engagement qui peut coûter cher, les « medic » étant parfois la cible directe des forces de l’ordre, au-delà de l’intimidation habituelle. « Être « medic » n’est pas une protection, rappelle Fabien. On n’est pas à l’abri. Au contraire ».

Les « street medic » n’oublient pas d’aborder l’humain, si celui-ci a dans l’idée, altruiste ou absurde, au choix, d’affronter des situations complexes, voire sanglantes. « Être "medic", ça dépend de vous, de votre sensibilité, de votre endurance, de vos limites ». Les limites en question concernent le rapport au gaz lacrymogène, la présence de nombreux policiers, le danger des armes parfois en joue. « Il y a des « medic » qui sont plutôt devant, qui savent bien gérer les nuages de gaz et les affrontements. Ce sont eux qui verront souvent les blessures les plus graves, expliquent les deux formatrices. Ceux à l’arrière auront à faire aux mouvements de repli, crises d’angoisse et blessures plus légères. Ce qu’on met dans son sac dépend de l’endroit où l’on veut se positionner. On fonctionne en binôme ou en trinôme ». Une question fuse sur l’usage de bouclier pour les « street medic ». « Ça m’a déjà sauvé la vie, se souvient Aurélie. Mais il faut accepter la répression qui va avec ».

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La partie soin terminée, les différents groupes de formation abordent le « point légal ». Confiscation du matos par les policiers en cas de contrôle, et comment éviter ces contrôles, protection de la tête et du visage, croix rouge reconnaissable, qui se doit « d’être modifiée pour ne pas être celle de la Croix Rouge ». Les questions juridiques sont renvoyées vers l’Assemblée des blessés ou « la legal team », collectif d’avocats spécialisés en violences policières, dont les noms circulent. « N’oubliez pas, quand on est « medic, c’est notre responsabilité qui est engagée ». Une responsabilité citoyenne qui oscille, sans les toucher, « entre la non-assistance à personne en danger et l’exercice illégal de la médecine », résume Alban, pragmatique.

Au fond de la salle, Olivia, 42 ans, n’en est pas à ses premières manifs. ZAD, loi Travail, elle est aujourd’hui gilet jaune en région nantaise : « Je suis venue pour savoir quoi faire. J’ai été témoin de blessures. Je suis sidérée, je n’ai même plus les mots pour qualifier cette répression policière. Olivia apprécie cette soirée de formation, « l’expérience solide des « medic ». Ils m’ont appris des choses ». Coralie, 49 ans, elle aussi gilet jaune, n’en peut plus des images qu’elle voit. « Je me suis dit qu’il fallait que je m’implique un peu plus. Toutes les astuces données sont intéressantes. J’ai les réponses que je voulais. J’aurai une trousse de secours de base aux prochaines manifs ». Tout comme Manon, 32 ans, ancienne ambulancière. « Je voulais savoir ce que j’avais le droit de faire ou non. La trousse est déjà prête pour samedi ».

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La formation est terminée, les participants se sont dispersés. On peut à nouveau se mouvoir dans les espaces du café. Certains restent discuter avec les « medic », boire une bière, fumer une cigarette. Benoît, 34 ans, est tombé par hasard, via Facebook, sur la formation. Manifestant « tout neuf », il confie avoir peur « de devenir trop énervé. Venir ici m’a permis de structurer ma colère pour me rendre utile à l’avenir. Tout en gardant mes convictions ».

Dehors, dans la petite cour, un groupe de lycéens parle fort et rit beaucoup. Cette génération a, en partie, découvert les « medic » lors des blocus lycéens. Emma, 18 ans, envisage déjà d’aider les gens en manifs. « Ça me tient à cœur. Je voulais une formation. Il y a des gestes simples à avoir et je m’en sens capable ». Ses potes la charrient, avec un brin d’admiration, car Emma se balade parmi les nuages de lacrymo comme au milieu des effluves de barbe à papa d’une fête foraine. Sa résistance au gaz les impressionne. À ses côtés, Gabriel, 17 ans, en a « ras-le-bol de voir des gens se faire fracasser. J’avais envie d’aider mais je veux le faire de manière intelligente. Je n’ai pas forcément les capacités pour être « street medic », mais je pourrais au moins faire ce qui est faisable ».

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À Nantes, une dizaine de « street medic » forment un noyau dur, autour duquel d’autres « medic » vont et viennent. Les diplômes des uns et des autres n’ont pas d’importance. « On est pour le partage des connaissances, assure Aurélie, on s’autoforme, on se documente sur les nouvelles armes ». Les « street medic » avaient souvent en face d’eux une vingtaine de personnes lors des formations précédentes. Sous l'effet des différentes mobilisations des « gilets jaunes », de nouvelles vocations semblent voir le jour. Sans doute se sentent-ils moins seuls désormais.

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