JUSTICE

Le jour où Michel Fourniret a volé le magot d'un gang de braqueurs

Demain, mardi 13 novembre, le tueur en série et sa femme sont jugés pour le meurtre de Farida Hammiche qui leur aurait permis de dérober 50kg d’or appartenant au célèbre gang des Postiches.

par Emmanuel Denise
12 Novembre 2018, 9:25am

Le château du Sautou acheté par Fourniret © G. Cerles / AFP

C'est une histoire invraisemblable. Par une nuit sans lune, un soir de mi-mars 1988, le tueur et pédophile Michel Fourniret a fouillé dans un cimetière du Val-d’Oise avec une pelle, pour extraire plus de 50 kilos d’or. Ce pactole était le reste du butin amassé patiemment par l’un des gangs de braqueurs les plus prolifiques du XXème siècle : le gang des Postiches.

Personne ne savait d'où venait le magot : ni la police, ni la justice, ni les braqueurs, ni Michel Fourniret lui-même. La seule chose que Michel Fourniret savait, c’est qu’un ancien compagnon de cellule l’avait missionné pour qu’il donne un coup de main à sa femme, Farida Hammiche, pour transporter un trésor depuis un cimetière jusque dans un appartement. Une fois la besogne accomplie, celui qui était surnommé « L’ogre des Ardennes » n’a pas résisté à l’appât du gain : il a assassiné Farida Hammiche, fait disparaître le corps et gardé le butin pour lui. Une fois revendu, les 50 kilos d’or, de pièces et de devises sont devenus 6 à 8 millions de francs. Ils ont permis à Michel Fourniret et sa femme, Monique Olivier, d’acheter un château dans les Ardennes et de financer 15 ans d’une carrière criminelle abominable.

Dix ans après son premier procès, où il a été condamné à perpétuité pour le meurtre et le viol d’une dizaine de jeunes filles, Michel Fourniret est de nouveau devant les assises du 13 au 16 novembre 2018 pour être jugé pour le meurtre de Farida Hammiche. À l’occasion de ce procès, Patricia Tourancheau, journaliste aux Jours et ancienne de Libération, qui a découvert l’origine du magot avant tout le monde, même avant la police, revient sur cette histoire qui voit se télescoper deux mondes : celui du grand-banditisme et celui, glauque et terrible, de l’un des pires tueurs en série de l’histoire française.

VICE : Quand tu as découvert l’histoire Fourniret, tu revenais tout juste à Libération
Patricia Tourancheau : C’est ça. J’ai commencé à travailler sur l'affaire Fourniret pour Libération dès les premiers aveux de Monique Olivier, en juin 2004. Un mois plus tôt, je venais de sortir un livre sur le gang des Postiches, pour lequel j’ai pris six mois de congé sans solde. À peine arrivée à la rédaction, on m’a envoyée dans les Ardennes pour couvrir ce nouveau fait divers.

Dès les aveux de Monique Olivier, il y a un meurtre en particulier qui intrigue la police.
Oui, il y a un crime qui ne ressemble pas aux autres, le meurtre d’une femme de 30 ans, Farida Hammiche. Monique Olivier est très claire : « Là, c'est complètement différent. C'est une femme de trente ans qu'on connaissait. Mon mari l'a tuée pour récupérer un magot, un stock d'or dans un cimetière ». Les policiers ont fouillé et se sont rendus compte que Farida Hammiche était la femme d’un braqueur d’extrême-gauche, Jean-Pierre Hellegouarch, affilié à la mouvance Action Directe. Du coup, ils ont pensé que le magot déterré par Fourniret dans ce cimetière était celui d’Hellegouarch – son propre magot de braqueur ou bien le trésor de guerre d’Action Directe qu’il aurait planqué. D’ailleurs, même Monique Olivier et Michel Fourniret ont pensé que c’était le magot d’Action Directe.

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L'équipement du gang des Postiches © Eric Gaillard / AFP

Toi, tu n’y as pas cru à cette histoire d’Action Directe ?
Il se trouve que je connaissais quelques personnes qui étaient chez Action Directe à l'époque. Je les ai appelées, j’ai bu un verre avec elles, et elles m’ont dit : « Mais nous, on n’a jamais enterré de l'argent dans un cimetière. Ce ne sont pas du tout nos pratiques, c’est glauque. » Comme ce sont des personnes en qui j’ai confiance, dont j’avais déjà vérifié la sincérité dans d’autres articles, je me sis dit que ça ne pouvait pas être le magot d’Action Directe.

« En février 2003, il a fini par se mettre une balle dans la tête, dans un local poubelle en bas de son immeuble. Il n'a jamais su que c'était Fourniret qui avait volé son magot. »

Quand as-tu commencé à penser qu’il pouvait s’agir du butin du gang des Postiches ?
En fait, lorsque j’écrivais mon livre sur le gang des Postiches, j’ai rencontré l’un des braqueurs, Jean-Claude Myszka, qui m’a dit qu’il avait perdu un stock d’or dans un cimetière. Ça le rendait malade. Cet argent, c’était en grande partie sa part des braquages. Ça virait à l'obsession. En prison, il a été atteint d'une névrose carcérale, il avait de gros troubles mentaux, et ce magot l'aidait à tenir. Pour lui, c'était vraiment son trésor, il en parlait comme un môme. Quand il est sorti, qu'il a été dans le cimetière, qu'il a fouillé et qu'il n'a rien trouvé, il est devenu malade. Il s'est mis à soupçonner ses potes du gang des Postiches, ses meilleurs amis. Il se plaignait, il en pleurait. En février 2003, il a fini par se mettre une balle dans la tête, dans un local poubelle en bas de son immeuble. Il n'a jamais su que c'était Fourniret qui avait volé son magot.

Du coup, tu as immédiatement fait le lien entre le magot des Fourniret et le magot perdu par le gang des Postiches ?
En fait, c’était tellement gros que je me forçais à ne pas y penser, mais je n’en dormais pas la nuit. Je me rassurais en me disant que le gang des Postiches n’était pas le seul à enterrer de l’argent dans des cimetières. Je savais que des Corses, des Marseillais, et même des gangs de la région parisienne l’avaient fait. Ça m’a travaillé pendant une dizaine de jours sans que je pousse plus loin, jusqu’à ce que je fasse une « connerie ».

J’ai un très bon copain qui était mon coéquipier sur mes enquêtes à Libération et qui travaillait à ce moment-là au Monde. Je déjeunais avec lui début juillet 2004, il me parlait de mon livre sur les Postiches, qu'il a beaucoup aimé, et je ne sais pas pourquoi, je lui ai lâché : « Mais tu sais, il y a un truc qui me turlupine, je me demande si ce putain de trésor qu'a piqué Fourniret, ça ne serait pas le butin que les Postiches ont perdu dans un cimetière. » En sortant du déjeuner, je me suis dit : « Mais qu’est-ce que je viens de lâcher ? ». C’était peut-être le scoop de ma vie. Du coup, j’ai foncé à Libération pour parler à mes chefs et leur demander de me laisser deux-trois jours tranquille, le temps de vérifier un truc. Ils m’ont laissé une semaine.

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Le Château du Sautou acheté par Michel Fourniret avec l'argent du gang. © F. Nascimbeni

Comment tu as-tu vérifié ton hypothèse ?
J’ai appelé un contact que j’avais, un commissaire à la PJ de Versailles, pour essayer de lui tirer ce qu’avait dit Hellegouarch pendant sa déposition. Au début, le flic ne voulait pas me parler, il me disait que c’était trop compliqué. Finalement, il m’a rappelé le soir pour me lire à toute vitesse, mais vraiment à toute vitesse, la déposition d’Hellegouarch. Il disait que c’était bien lui qui avait missionné sa femme pour déterrer ce stock d'or avec son codétenu Fourniret. Il expliquait qu'il avait eu le tuyau par un codétenu italien d'extrême droite qui s’était évadé de la prison de Rebibbia, à Rome, en hélicoptère.

Toi, ça te dit immédiatement quelque chose, cette histoire d’évasion en hélicoptère d’un italien ?
Oui, quand le commissaire m’a expliqué ça, j’ai essayé de garder mon calme, de faire comme si de rien n’était, mais intérieurement, j’explosais : je venais de vérifier 90 % de mon hypothèse. En fait, un Italien qui s’évadait d’une prison, à Rome, c’était forcément Gian Luigi Esposito. C’était un type incarcéré avec André Bellaïche, le cerveau du gang des Postiches, à Rome, en 1986. Ils se sont évadés ensemble en hélicoptère. C’était tellement exceptionnel, en Italie, que la presse avait titré : « Évasion à la française ». Ensuite, Gian Luigi Esposito est resté avec le gang des Postiches pendant quelques mois, jusqu’à leur arrestation.

Du coup, c’est Gian Luigi Espositio qui aurait demandé à son compagnon de cellule, Jean-Pierre Hellegouarch, de déterrer le stock d’or ?
Oui, il a dit à Helleguarch qu’il allait être extradé en Italie et qu’il avait besoin de son aide pour déplacer un stock d’or, planqué dans un cimetière.

Comment savait-il que le trésor de Myszcka était planqué là ?
Ça, on ne sait pas vraiment. Quand ils sont allés planquer l’or, Esposito était dans la bagnole, mais les Postiches lui tenaient la tête baissée pour qu’il ne puisse pas voir où ils allaient. Ce qui est terrible, c’est que c’est sûrement Myszcka lui-même qui a dû lui dire. Il avait tendance à se confier très facilement.

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Libération du 24 juillet 2004.

Esposito a voulu piquer le trésor des Postiches ?
Oui, et ensuite, Hellegouarch a décidé de voler le trésor pour lui-même. Il a demandé à sa femme et à un ancien compagnon de cellule qu’il pensait inoffensif, Michel Fourniret, d’aller déterrer le magot et de le planquer chez Farida Hammiche.

Mais Fourniret a trahi Hellegouarche, récupéré l’argent et tué Farida Hammiche. Comment est-ce qu’Hellegouarch avait connu Fourniret ?
Fourniret et Hellegouarch étaient incarcéré ensemble, dans la même cellule à Fleury-Merogis. Hellegouarch n’avait pas posé trop de questions, et Fourniret lui avait avoué qu’il était là pour une histoire d’attentat à la pudeur. En fait, il attendait son procès pour un viol et plusieurs agressions sexuelles, mais il ne lui a pas dit. Quand d’autres braqueurs de Fleury ont appris que Michel Fourniret était un « pointeur », un violeur, ils ont voulu lui faire payer, mais Hellegouarch, qui pensait que c’était juste un pauvre type qui avait dérapé une fois, l’avait protégé. Ensuite, Fourniret lui collait aux basques et le suivait partout.

« La direction de la police a découvert l’origine du magot de Fourniret comme tout le monde, en lisant Libération »

Quand Hellegouarch dit aux policiers qu’il avait eu le tuyau par un Italien, ils n’y ont pas cru ?
Non, le commissaire m’a dit : « De toute façon, ce sont des conneries. Il n'existe probablement pas. Hellegouarch nous balade en racontant n'importe quoi. On sait qu'il essaye de ne pas avouer que c'est son propre butin ou celui d'Action Directe. » Comme ils pensaient que Hellegouarch mentait, ils n’ont pas poussé plus loin.

Tu leur as immédiatement dit ton hypothèse ?
Non, j’ai essayé de creuser par moi-même, mais je me suis retrouvé coincé par le mauvais état de l’administration pénitentiaire. J’ai fini par rappeler le commissaire pour passer un marché : « Voilà, j'ai une hypothèse, mais avant de vous la dire, on va faire un deal : si j'ai raison, avant de faire une note au ministère qui finira en dépêche AFP, vous me laissez publier mon article. » Le commissaire était d’accord. Il m’a rappelé 36 heures plus tard, il avait vérifié et tout collait : Esposito avait bien été incarcéré dans la même cellule qu’Hellegouarch.

Le commissaire a-t-il respecté le deal ?
Il a tellement respecté le deal qu’il a oublié d’envoyer son rapport à la direction, même après la parution de mon article, le lendemain. Du coup, la direction de la police a découvert l’origine du magot de Fourniret comme tout le monde, en lisant Libération.

Comment ont réagi les Postiches ?
Ils étaient dégoûtés. L’un d’eux m’a dit : « Bon, on est des voleurs. Se faire voler par des voleurs, ça fait partie des règles du jeu – même si, après, il y en a qui passent un sale quart d'heure. Mais là, se faire dérober cet argent par un sale pédophile violeur de gamines, c'est atroce. J'ai l'impression, terrible, d'avoir armé le bras de Fourniret : c'est comme si je lui avais donné le couteau. »

Et Fourniret ?
Quand les policiers lui ont demandé : « Mais quand même, Jean-Pierre Hellegouarch, c'était votre ami, c'est celui qui a pris votre défense en détention », Fourniret a répondu : « Oui, mais l'amitié est une chose, les affaires en sont une autre. »

L’histoire complète du magot des Fourniret, racontée par Patricia Tourancheau, est sur Les Jours.

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