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Urbex et radioactivité : formule gagnante à Tchernobyl

Un photographe d’urbex nous a raconté son périple dans la Zone.

par Marie Fantozzi
30 Mai 2017, 8:07am

Photos publiées avec l'aimable autorisation d'Urbex Session.

Au départ de Kiev, prenez la direction du nord et engagez-vous sur la route P69. Continuez sur la P02, puis bifurquez sur la P56 au niveau d'Ivankiv. Roulez encore trente kilomètres puis arrêtez-vous. De toutes façons, vous n'avez pas le choix. Si vous comptez vous rendre à Tchernobyl, comme le laisse entendre votre présence à Ditiatki — où vous vous trouvez actuellement selon nos indications —, vous devez montrer patte blanche. Vous avez en effet atteint le premier checkpoint de la zone d'exclusion de Tchernobyl, situé à trente kilomètres de la tristement célèbre centrale nucléaire. À ce stade, on préfère vous prévenir : votre plus beau sourire ne suffira pas à vous garantir l'entrée de ce territoire à l'accès rigoureusement contrôlé depuis la catastrophe de 1986. Les laissez-passer sont délivrés par le ministère des affaires intérieures ukrainien et les officiers qui les contrôlent ne sont pas là pour plaisanter. D'ailleurs, interdiction formelle de sortir son appareil photo à ce moment-là.

Si quelques têtes brûlées — malicieusement surnommés les stalkers en référence notamment au film éponyme d'Andrei Tarkovsky — tentent néanmoins d'entrer illégalement, et à leurs risques et périls, par la forêt, il n'y a pas trente six solutions pour atteindre votre but. Aussi forte que soit votre envie d'explorer à votre guise un territoire contaminé, il vous faudra passer par une agence de tourisme spécialisée dans la visite de la zone d'exclusion. Cette destination « insolite » ne cesse d'ailleurs de gagner en popularité : on dénombrerait plus de 10 000 touristes par an ces dernières années. Les voyagistes ne se sont donc pas trompés sur le potentiel commercial de ce tourisme de niche, à l'image de Planet Chernobyl — « le premier tour opérateur français à proposer un week-end de qualité pour explorer la zone d'exclusion en toute sécurité » — qui m'a invitée à tester son offre en février dernier. Parmi les autres bénéficiaires de ce voyage de presse un peu singulier, se trouvait Raphaël Lopez, photographe derrière le site Urbex Session. Tchernobyl représentant, pour beaucoup d'amateurs d'exploration urbaine, une sorte de Graal, j'en ai profité pour discuter avec lui de photo, de radioactivité et du tourisme de masse.

Panneaux d'avertissement au checkpoint de Ditiatki.

Creators : Salut Raphaël. Peux-tu revenir sur le déroulé de ta journée de visite ?
Raphaël Lopez : Après deux heures de bus, on est arrivés au premier checkpoint de la zone d'exclusion de 30 kilomètres, où on est descendus pour le contrôle. La première étape, ça a été la fresque communiste — tout le monde s'est pris en photo devant. Ensuite, on s'est à nouveau arrêtés, pour aller au cimetière de bateaux. Bon, il était assez éloigné, on le voyait de loin, donc en photo, j'avais pas un truc extra… Mais c'était vraiment de toute beauté : le lac était glacé et les bateaux étaient complètement figés. Puis on a repris le bus et on a traversé un village en ruines. En s'arrêtant devant une maison en relativement bon état, la guide nous a expliqué que des gens étaient revenus vivre dans leur maison.

Tu parles de ces Ukrainiens qui ont été évacués après la catastrophe et qui sont revenus vivre dans la zone d'exclusion ?
Oui, ce sont des personnes âgées, souvent à la retraite, qui ont obtenu l'autorisation de réinvestir leur habitation. Ils s'en foutent totalement de la radioactivité parce que pour eux, c'est la fin de leur vie ; du coup, niveau santé, il n'y a plus cette problématique-là. On est aussi passés devant un cimetière — les familles des défunts sont apparemment autorisées à venir fleurir les tombes une fois par an, en mai je crois.

Monument annonçant l'entrée de Tchernobyl.

OK. Et après ?
Après, on a été au pied du radar Duga. C'était impressionnant. C'est comme un grand échafaudage ! (Rires) Sur la route pour le radar, on est passés devant un abribus. D'après ce que j'ai compris, cet abribus, qui est juste à l'entrée d'un chemin, servait de mise en scène pour cacher l'existence de ce radar. En fait, ce chemin-là desservait une école fictive. C'est pour ça qu'il y a des dessins d'enfants dans l'abribus. C'est vraiment le vieux complot de l'URSS de l'époque — c'est fantastique.

Surtout qu'il n'a finalement jamais été vraiment utilisé.
Ouais, et il y aurait aussi une théorie du complot qui dit que le réacteur 4 a été explosé volontairement pour faire diversion sur la faillite du radar... (Rires)

Raphaël devant le radar Duga-3. Le masque de lapin est gage d'anonymat et la signature d'Urbex Session.

Je vois… À l'arrêt suivant, l'ancienne école maternelle, tu n'as pas trouvé que les objets laissés semblaient avoir été mis en scène ?
Ouais. Effectivement, ça faisait un peu mise en scène : les petites poupées sur les lits et tout. Depuis 86, les poupées sont toujours assises... Bon, moi ça m'arrange, ça fait de belles photos.

C'est quelque chose que tu peux faire dans tes sessions d'urbex ?
Avant, je ne le faisais pas du tout. Et c'est vrai, qu'au fil du temps, maintenant, on [Raphaël tient le site Urbex Session avec sa compagne Marie de la Roche, ndlr] apporte beaucoup de soin à nos prises de vue. Si on va dans un château abandonné, ou un hôpital, et qu'il y a plein d'affaires par terre, ça peut nous arriver de redresser une table, des sièges, pour prendre des photos. On ne va pas réaménager tout le lieu, c'est vraiment histoire de rendre la photo potable.

Dortoir dans l'ancienne école maternelle de Tchernobyl.

OK. Et la tour de refroidissement, c'était comment ?
La guide nous a dit qu'on allait passer à côté d'une tour de refroidissement et que si on comptait la voir, il fallait faire très vite parce qu'on n'avait pas le droit d'y aller. Le compteur Geiger indiquait une grande dose de radioactivité dans la tour. C'était impressionnant d'être là-dedans. Il y avait un putain d'écho. J'ai essayé tant bien que mal de faire des photos — j'avais un problème de trépied. Je l'ai planté dans la neige ; tellement planté que je l'ai tordu… C'était vraiment à l'arrache ! (Rires) Mais j'ai quand même réussi à faire une belle photo, je me suis épaté moi-même ! Après ça, on s'est rendus à la centrale de Tchernobyl, devant le monument en mémoire des victimes de la catastrophe et la nouvelle arche. Il est soi-disant interdit de prendre en photo la centrale mais rien ne t'empêche de le faire... Ensuite, on est passés devant le panneau cultissime de Prypiat. La visite là-bas a été assez brève. Je me suis avancé seul pour faire des photos. Une fois qu'on est arrivés au parc d'attractions abandonné, j'ai vu qu'un groupe arrivait derrière moi donc — comme un gros loser — j'ai couru pour qu'il y ait personne sur la photo ! J'ai fait un shooting photo, quoi, j'ai couru tout le temps. Du coup, je n'ai jamais pu m'imprégner des lieux. Ce côté visite ultra-rapide ne te permet à aucun moment d'avoir une immersion dans le truc. Te sentir seul, pris dans l'ambiance du lieu — non, jamais.

C'est aussi la réflexion que je me suis faite. C'est l'inconvénient du voyage en groupe.
Moi qui ai l'habitude de voyager seul ou avec Marie, être confronté avec un groupe tout le temps, c'est quelque chose dont je n'ai pas du tout l'habitude, mais alors pas du tout. Dans l'école maternelle, c'était pire que la Joconde ! C'était horrible. Là, c'est juste le tourisme de masse que je rejette. Je fuis les endroits hyper touristiques et là je me suis retrouvé dans un lieu abandonné mais investi par le tourisme de masse. C'est hyper contradictoire. C'est pour ça que je suis jaloux des gens qui osent y aller d'eux-mêmes, comme ça, secrètement, qui prennent des risques…

Raphaël devant la grande roue de Prypiat.

C'est sûr que ce n'est pas vraiment le principe de l'urbex…
C'est l'anti-principe. Bon, les stalkers, ils n'y vont pas en hiver parce que c'est difficile de traverser des rivières et une forêt enneigée, c'est trop éprouvant. On m'a même dit qu'une fois arrivés, ils vont d'eux-mêmes directement au poste de garde pour se faire ramener... (Rires) Je ne pense pas que j'aurais le cran de traverser comme ça. J'aurais trop peur de la radioactivité. La nature, c'est ce qui est le plus contaminé. Si tu dois la traverser pendant des heures et que tu es un peu hypocondriaque, ça sonne tout le temps, c'est chaud... Mais le truc le plus frustrant, c'est d'être dans une ancienne ville de 70 000 habitants, de voir des bâtiments à perte de vue et de ne pouvoir entrer dans aucun d'eux. Tu fais en superficialité, en fait. Même la piscine, qui était accessible avant, ne l'est plus, par mesure de sécurité apparemment. Bon après, ça dépend sur quel guide tu tombes, il peut être plus ou moins malléable... Mais, effectivement, en un après-midi, tu ne peux pas faire plein de trucs, surtout en groupe. Je n'en ai même pas fait un quart : j'ai fait coucou, c'est tout. Mais j'ai quand même envie d'approfondir — je reviendrai peut-être l'été prochain avec Marie.

Pour se renouveler, les tour operators cherchent de nouvelles niches : ils se tournent vers ce qui, a priori, ne correspond pas exactement à l'idée qu'on peut se faire d'une destination touristique — les lieux abandonnés, les friches... Ou le tourisme catastrophe, comme avec Tchernobyl.
C'est sûr qu'il n'y a pas si longtemps, jamais on n'aurait pu penser qu'un tour operator ferait en sorte que Tchernobyl soit une destination touristique. Mais je pense que les gens qui investissent dans les lieux abandonnés pour faire du tourisme, c'est vraiment pour des gros trucs. Comme à Charleroi ! Elle a été classée l'une des villes les plus moches du monde — je le confirme — et un mec a créé un circuit touristique dans la ville de Charleroi qui passe par les endroits abandonnés ou les plus moches du bled. Ça a rencontré un certain succès. Mais les précurseurs du tourisme de friches, ce sont les Allemands. Ils ont senti que ce genre de tourisme décalé, underground pourrait intéresser. Ce n'est qu'en France qu'il n'y a pas eu ce passage à l'acte : mettre en valeur des friches ou les reconvertir comme des lieux de tourisme — même si, moi, ça m'arrange que ça ne devienne pas comme ça. Mais en Allemagne, c'est peut-être même dans l'excès. Par exemple, il y a deux ans, Marie et moi, on a voulu aller dans l'ancienne station d'espionnage de Teufelsberg à côté de Berlin : et bien, il y a quelques personnes qui ont réquisitionné le lieu et qui font payer l'entrée maintenant. Mais l'endroit est toujours aussi destroy, ces personnes-là n'apportent aucune plus-value — tu payes juste le fait d'entrer. Du coup, on ne l'a pas fait. Berlin est un peu comme ça depuis la chute du mur de Berlin, ce côté underground, street art et tout…

Fresque soviétique aux abords de Duga-3.

L'urbex ne serait pas justement rattrapé par le tourisme de masse ?
Aujourd'hui, tu as beaucoup de pages, de groupes Facebook ou des forums dédiés à l'urbex, et il suffit qu'il y ait un spot phare, un lieu tendance et que tout le monde va vouloir y aller… Et malheureusement on y contribue forcément quand on publie des photos sur Internet. Même si tu ne donnes pas l'adresse, tu exposes quand même ces endroits. Par exemple, il y a un endroit très tendance en ce moment : le Château des bustes, en Normandie. Il y a plein de photos et de vidéos sur Internet mais, en fait, il n'est pas abandonné. Les propriétaires doivent appeler les flics pour dégager les gens... Ça nous est aussi déjà arrivés de penser qu'un endroit était abandonné : on entre dans le jardin et on constate qu'il y a de la lumière dans la baraque. Effectivement, le portail est rouillé, il y a des mauvaises herbes, etc. Donc il faut faire hyper attention. Je comprends cette dérive-là : être dans la course aux spots, sans vérifier si le lieu est vraiment abandonné ou pas. C'est un peu le travers de l'urbex.

Ouais, il y a clairement un effet de mode.
Effectivement, c'est une mode qui prend de l'importance, surtout à travers la médiatisation qu'il peut y avoir avec YouTube. Des YouTubeurs plus ou moins célèbres font ce genre d'explorations urbex et leur public, qui est souvent constitué d'adolescents ou même d'enfants, va vouloir faire pareil. Il y a une multiplication de chaînes YouTube d'urbex, et pour buzzer, ils ont recours à des artifices, comme des gros titres pute-à-clique. Pour en revenir à Tchernobyl, il y a une croissance de la fréquentation d'année en année. Je pense que c'est un public curieux à la VICE, trentenaire, à la recherche de lieux atypiques — c'est certain que ceux qui partent avec Nouvelles Frontières, ils ne vont pas aller à Tchernobyl... C'est intéressant de voir l'évolution de tout ça.

OK. Merci Raphaël.

Palais de la culture de Prypiat.

La station de bus factice à l'entrée du chemin vers le radar.

Les auto-tamponneuses de Prypiat.

À l'entrée du radar Duga-3.

Velléités de street art à Prypiat.

Tour de refroidissement inachevée près de la centrale nucléaire.

L'une des rues de Prypiat.

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Quand elle ne batifole pas dans les zones contaminées d'ex-Républiques soviétiques, Marie est sur Twitter.