Avec les femmes qui combattent Daech
Toutes les illustrations sont de Nayon Cho
guerre

Avec les femmes qui combattent Daech

Kimberley Taylor est la première Britannique à s'être rendue en Syrie pour combattre l'État islamique aux côtés des forces kurdes. Elle nous a raconté son histoire par Skype, alors qu'elle n’était plus très loin de Rakka.
MB
propos rapportés par Matt Blake
24 mai 2017, 5:00am

Le journal de Kimberley a été publié en trois parties sur Broadly US.

Note du journaliste : en mars 2016, Kimberley Taylor est devenue la première femme britannique à se rendre en Syrie pour combattre Daech. Quelques jours après son arrivée, l'ancienne étudiante en maths de 28 ans, originaire de Blackburn, a rejoint la branche féminine des Unités de protection du peuple (YPG) du Kurdistan syrien – et, depuis, elle se bat aux côtés de ce bataillon, nommé YPJ. Depuis trois mois, Kimberley – qui se faisait appeler Kimmie par ses amis mais qui répond désormais au nom de Zilan Dilmar – prend part à l'offensive pour libérer Rakka, la capitale autoproclamée de l'État islamique. Fin mars, j'ai pu m'entretenir par Skype avec elle pour savoir à quoi ressemble la vie au front lorsqu'on est une femme se battant contre Daech. Deux jours plus tard, elle était déployée à Rakka. Les propos ci-dessous sont ceux de Kimberley Taylor, rapportés par moi-même.

JEUDI

Je me suis réveillée à 7 heures du matin en entendant des cris dans les talkies-walkies. Mes amies m'ont dit qu'il y avait du mouvement, mais aucune n'en était sûre à 100 %. Puis j'ai entendu des coups de feu.

Depuis une semaine, nous libérons des villes situées sur le front, le long de l'Euphrate, en direction de Rakka, la capitale de Daech. La nuit dernière, mon tabur (peloton) – composé de huit femmes de l'YPJ et six hommes de l'YPG, plus une commandante, Sorxwîn – a campé à quelques centaines de mètres de la ligne de front. Aujourd'hui, nous devions avoir une journée de repos, c'est donc pour ça que nous avons dormi plus longtemps que d'habitude. L'État islamique profite généralement d'une telle situation. Ses membres pensent qu'ils peuvent nous surprendre derrière la ligne de front. Mais ils sont tels des chiens pris au piège : nous sommes plus forts, plus organisés, et avons presque entièrement encerclé Rakka. Ils n'ont nulle part où s'enfuir.

Alors que le fracas de la bataille approchait, j'ai entendu un coup sur la porte. C'était Chekdar, un jeune combattant de 24 ans qui avait passé beaucoup de temps avec l'YPJ depuis plusieurs mois. Nous faisions souvent des blagues sur le fait qu'il était une fille comme les autres car il adorait traîner avec nous. Il prenait souvent part à nos conversations et activités. Il était très protecteur, et les filles l'aimaient beaucoup. Mais ce jour-là, il ne rigolait pas du tout. « Il faut qu'on monte sur le toit, nous a-t-il crié. Il faut qu'on voie d'où viennent les attaques. »

Nous nous sommes levées d'un bond, avons enfilé nos bottes, attrapé nos kalachnikovs et nous nous sommes précipitées à l'étage. Alors que nous jetions un coup d'œil à la ville par la fenêtre – une étendue urbaine faite de voitures brûlées et d'immeubles en ruine – nous avons constaté qu'une maison dans laquelle certains de nos camarades dormaient était attaquée, à environ 200 mètres de chez nous. Des gens grouillaient tout autour, tirant des coups de feu, mais il était impossible de savoir s'ils étaient avec Daech ou les YPG. Nous ne pouvions ni leur tirer dessus, ni demander un raid aérien. Et nous ne pouvions pas non plus quitter notre position, de peur d'être exposés à une attaque. Nous nous sentions terriblement inutiles.

Au bout d'un certain temps, Chekdar a décidé qu'il était temps pour nous de quitter l'immeuble pour aller protéger nos camarades. Nous lui avons demandé de rester, mais il a refusé de nous écouter. « Restez ici et protégez la maison », nous a-t-il crié alors qu'il partait en courant. « Je serai bientôt de retour. » Je l'ai rapidement perdu de vue.

Des civils courraient dans tous les sens : des enfants, des femmes, des personnes âgées. La confusion était totale. On leur criait de s'arrêter ou de faire demi-tour, mais ils étaient si effrayés et perdus qu'ils ne nous écoutaient pas. On a essayé de tirer en l'air pour attirer leur attention, mais ça les effrayait encore plus. J'ai vu un vieil homme s'enfuir avec un troupeau de moutons. J'en ai même vu un sortir pour aller aux toilettes, mais un Kurde lui a dit de rentrer chez lui. Du coup, il a contourné sa maison, il s'est accroupi et a fait caca. On voit des choses étranges en temps de guerre.

Rapidement, Daech a commencé à lancer des roquettes en direction de notre base. Des éclats d'obus volaient dans tous les sens. Quand ils ont amené les blessés dans notre maison, on a pu constater que la plupart étaient défigurés. Il n'y a qu'un seul docteur dans notre peloton, et je suis restée pour l'aider à s'occuper des blessés. Puis les morts ont commencé à affluer.

Certains corps étaient durs à regarder. Un gars avait la tête coupée en deux – on a essayé de réunir le tout à l'aide de bandages. S'il est toujours difficile d'observer un cadavre, c'est encore pire lorsqu'il s'agit de gens avec qui vous avez plaisanté, fumé, souffert. C'est déchirant. Malgré tout, il faut rester lucide et calme lorsque vous les déshabillez avant de les préparer pour la morgue. Voir tous ces gens morts, nus et impuissants sur cette table était affreux. Vous essayez d'être respectueux, mais comment respecter un cadavre ?

Vers 9 heures du matin, le corps de Chekdar est arrivé. J'ai retenu mes larmes en découpant son uniforme, tout en me souvenant de notre dernière conversation : nous avions promis de nous aider mutuellement à arrêter de fumer. Lorsque son corps a été emmené, j'ai pris son briquet de sa poche. C'est un petit briquet blanc, usé, qui ne marchait même plus, mais c'était un souvenir. Je sais qu'il aurait voulu que quelqu'un le garde.

À 10 heures du matin, les combats étaient enfin terminés. Les soldats de Daech qui n'étaient pas morts s'étaient enfuis, et de notre côté nous devions nous occuper des six victimes, sans parler des blessés. Il fallait également prendre en charge les civils. Parmi les blessés, il y avait cette petite fille, qui devait avoir 11 ans maximum. Elle avait reçu un coup de feu dans l'aine et la balle était ressortie par ses fesses. Je n'oublierai jamais l'odeur de ses tripes, que j'essayais de maintenir dans son corps tandis que le docteur tentait de fermer l'énorme plaie à l'aide de bandages – sans succès. Elle gémissait. Elle était si pâle, si froide. Sa mère était là aussi, elle lui tenait la tête et lui parlait tendrement en arabe. Elle nous regardait en souriant, pleine d'espoir. Au fond de nous, nous savions qu'il n'y avait rien à faire. L'hôpital le plus proche était à quatre heures d'ici, et nous n'avions ni équipement ni aide d'aucune sorte. Mais nous ne pouvions pas la laisser mourir là, comme ça. Il fallait qu'on essaye. Nous l'avons rafistolée du mieux que l'on a pu puis nous l'avons mise dans une ambulance en direction de l'hôpital. Je ne sais pas ce qu'il lui est arrivé. D'une certaine manière, je ne veux pas le savoir. Ça serait trop compliqué à gérer.

Lorsque la petite fille est partie, j'ai vomi.

Kimberley (à droite) et sa commandante Sorxwîn (au milieu), accompagnées d'une de leurs camarades de combat. Avec l'aimable autorisation de Kimberley Taylor

Depuis l'attaque, l'atmosphère dans le camp est sinistre, et étrange. Tout le monde est très calme, très silencieux : il n'y a pas les blagues et les rires que l'on entend habituellement. De mon côté, les souvenirs de la petite fille blessée reviennent me hanter. Je n'ai pas pu m'empêcher de penser à elle, toute la journée. Même maintenant, lorsque je ferme les yeux, je revois sa petite tête pâle.

Nous avons assisté à beaucoup de violence et de destruction aujourd'hui. Jamais un bilan n'avait été aussi terrible depuis mon arrivée sur place. Six de nos camarades sont morts, ce que Daech considère probablement comme un succès. Mais ce n'est rien comparé à ce qu'ils ont subi. Nous sommes plus nombreux, mieux organisés et les avons fait fuir. Au bout du compte, c'est nous qui avons l'avantage. Daech va échouer : il n'y a pas d'autre solution. Et je compte être là lorsque ça arrive.

LUNDI

Je me suis réveillée à 3 heures cette nuit, car j'étais de garde : deux heures à passer seule sur le toit de nos dortoirs. Même en plissant des yeux dans la nuit, je ne voyais rien dans l'obscurité. Je grignotais des graines de tournesol pour passer le temps.

Je suis toujours terrifiée lorsque je suis de garde. Je ne pense qu'à une chose : « Mon Dieu, et si un sniper de Daech me tue et se faufile dans le bâtiment pour se faire sauter au milieu de mes amis ? » Je n'ai jamais entendu une telle chose se produire, mais c'est psychologique, je ne peux pas m'empêcher d'y penser. Il est impossible de se protéger d'un sniper. Ça irait vite : PAN, extinction des feux. Je ne m'en rendrais même pas compte. Comme le dit Sorxwîn, ma commandante de 30 ans : « C'est bien d'avoir peur : ça permet de rester vigilant. »

Le soleil s'est levé aux alentours de 5 heures du matin, et personne ne m'avait tiré dessus. J'ai terminé ma garde et je suis retournée me coucher. Les jours où nous n'avançons pas, nous restons allongés le plus longtemps possible – en général, jusqu'à ce que Sorxwîn s'énerve. Nous nous sommes levés à 6 heures, avant de nous nettoyer un peu à l'aide d'un seau d'eau. Puis nous avons préparé le petit-déjeuner. Tous les jours c'est la même chose : des sardines en conserve accompagnées de pain naan et de fromage à tartiner. On essaye de rendre tout ça aussi joli que possible, en coupant le tout en petits cubes qu'on arrange dans un plat – pendant le repas, on boit également énormément de thé et on fume beaucoup de cigarettes.

Nous campons toujours dans l'un des villages qui longent la berge nord de l'Euphrate, à environ 16 km à l'est de Rakka. Nous avons traversé tant de villes et villages cette semaine que je ne me rappelle plus de son nom. Pour être honnête, je ne me rappelle même pas de quel jour on est : tout va si vite. Ou si lentement, en fonction de ce qu'on fait.

On dit que la guerre est composée à 99 % d'ennui et à 1 % d'action. Et aujourd'hui, alors que nous attendons les ordres, nous sommes sans aucun doute dans les 99 %. En général, pour passer le temps, nous parlons : de la révolution kurde, de nos vies, du futur, de la guerre. J'enseigne l'anglais à Sorxwîn. C'est une élève assidue et qui aime apprendre, cependant, même après l'avoir répété plus de quarante fois, lorsqu'elle dit « Hello, how are you ? », on entend surtout « Hullabaloo ».

Dans l'après-midi, certaines filles et moi-même sommes allées vérifier les positions d'une autre unité basée à proximité ; nous avons papoté, bu du thé, mangé des graines de tournesol et fumé. Nous fumons beaucoup.

J'ai rejoint mon peloton il y a deux mois, depuis que j'ai pris part à l'opération Colère de l'Euphrate, visant à libérer Rakka. Les filles sont déjà comme des sœurs pour moi. La plupart ont la vingtaine et sont adorables, et un peu naïves. Elles me posent toujours beaucoup de questions sur la vie en Occident et elles pensent que l'Europe est un grand pays. Elles me disent des choses comme : « Donc, tu parles l'étranger ? » et je leur réponds : « Quel étranger ? » Elles pensent que l'Europe est un endroit magique.

Je n'oublierai jamais ce qu'elles ont fait pour moi à Noël dernier. Je leur expliquais que je voulais trouver une connexion Internet histoire de pouvoir parler avec ma famille le soir du réveillon et elles m'ont demandé ce qu'était Noël. Je leur ai donc expliqué que le Christ était le Mahomet des Chrétiens et que nous célébrions son anniversaire. Elles n'arrivaient toujours pas à comprendre. « Tu n'es pas croyante, alors pourquoi tu célèbres ça ? », m'ont-elles demandé. Lorsque le jour de Noël est arrivé, elles m'ont forcée à passer la matinée à l'extérieur de la maison tandis qu'elles faisaient des allers-retours en ricanant et en chuchotant, comme si elles préparaient un mauvais coup. À l'heure du déjeuner, elles m'ont autorisée à rentrer et j'ai découvert un festin fait de chips, de bonbons et de gâteaux qui avait été disposés avec soin sur un drap, par terre. Ces produits sont compliqués à trouver ici, sur une ligne de front. Elles m'ont chanté « Happy Birthday » dans un anglais approximatif. C'était le meilleur cadeau qu'on aurait pu me faire.

Sorxwîn est sans aucun doute ma meilleure amie. Elle est l'une des trois commandantes qui gèrent la ligne de front et son activité favorite est de me taquiner. Elle me demande en permanence : « Alors, c'est quand que tu rentres en Europe ? C'est sympa là-bas, pas vrai ? » et je lui réponds toujours : « Non Sorxwîn, tu sais que je n'aime pas l'Europe. Le système est terrible là-bas, je préfère rester ici. » Ça l'a fait toujours rire. Elle trouve ça hilarant que je préfère être ici plutôt que confortablement installée en Europe.

Après le dîner, nous nettoyons nos armes et nous allons au lit. Il n'y a jamais assez de couvertures, et il faut donc se serrer l'une contre l'autre : nous dormons à deux par tapis de sol. Et, évidemment, nous dormons à côté de nos kalachnikovs. La mienne est polonaise et plus vieille que moi. Fabriquée en 1987, elle est un peu amochée et ses anciens propriétaires ont gravé leurs noms sur la crosse. Mais elle n'est pas rouillée, elle est facile à démonter et nettoyer et elle ne s'est jamais enrayée depuis que je l'ai. Si au cours d'un combat je suis obligée de tuer quelqu'un, je suis prête à le faire.

Lorsque nous sommes en mission, je rejoins Sorxwîn au front, juste derrière les combats. Ensemble, nous identifions les positions de l'ennemi, afin d'organiser une attaque au sol ou aérienne.

Les choses sont de plus en plus étranges. Plus nous nous approchons de Rakka, plus les villages semblent déserts – sans compter les chiens et les chats errants. C'est comme si tout le monde avait rejoint Rakka, laissant derrière eux les personnes isolées, sans défense. Deux jours auparavant, nous avons encerclé un bâtiment tenu par l'ennemi. Alors que nous allions organiser une attaque, un groupe de combattants de Daech est sorti en pleurant et en agitant un drapeau blanc : ils étaient tous très jeunes, des adolescents pour la plupart. Ils avaient des barbes noires, des tenues de camouflage et, vu l'odeur, ils ne s'étaient pas lavés depuis plusieurs semaines. « Je ne veux plus faire ça », nous ont-ils crié en arabe tandis qu'un membre des YPG les faisait prisonniers. C'était marrant : Daech n'avait même pas réussi à convaincre ses propres soldats de mourir pour le califat.

Les commandants de l'État islamique semblent vivre comme des rois. Ils ont laissé derrière eux des manoirs vides avec des jardins impeccables, des portes en bois sculptées, des sols carrelés, et même des toilettes à l'occidentale ! Je n'avais pas vu de toilettes comme ça depuis un an du coup hier, lorsque nous avons libéré une ville sur les bords de l'Euphrate, j'ai profité de l'opportunité. Les occupants du manoir étaient partis en catastrophe : nous avons trouvé des montres dorées, des bijoux et des valises remplies de vêtements. Hier, un soldat anglais que je connais a même trouvé un tube de lubrifiant sur une table de nuit. Son kurde n'était pas assez bon pour expliquer aux autres ce que c'était, et il a donc essayé de mimer pour les autres soldats des YPG. Les hommes ont trouvé ça hilarant. La seule fille présente a rapidement quitté la pièce, visiblement embarrassée.

Ce n'est pas pour autant que les combattantes kurdes sont timides lors des combats. Lorsque les balles commencent à fuser, elles savent toutes ce qu'elles doivent faire. Elles se précipitent au combat sans peur. Je n'ai jamais été aussi fière de faire partie des YPJ que lorsque notre base a été attaquée par des kamikazes en février.

Ce jour-là, je me suis réveillée à 4 heures du matin en entendant les soldats de Daech pénétrer dans notre base tout en tirant des coups de feu. La fille qui était de garde avait été touchée au bras, mais elle continuait à se battre. Elle ne s'est arrêtée que lorsqu'un éclat d'obus s'est logé dans son crâne. Alors que nous préparions notre défense, nous avons entendu une voix perçante : « Allahu Akbar. » Un homme avec une barbe noire est arrivé en courant et s'est fait sauter. Des tripes et des bouts de corps ont volé dans tous les sens et j'étais recouverte de sang. Je n'ai pas pu manger pendant deux jours après cela. Quelques minutes plus tard, un autre homme a couru vers nous. Alors qu'il était à 15 mètres, un groupe de filles lui a tiré dessus avant qu'il ne puisse enclencher sa ceinture d'explosifs. Je pense ne pas me tromper en disant que je leur dois la vie.

Nous ne sommes plus très loin de Rakka désormais. Et nous savons très bien que c'est là-bas que tout va se jouer. Daech a eu quatre ans pour se préparer : leurs meilleurs soldats sont à Rakka et nous savons que chaque porte, chaque fenêtre, chaque bâtiment sera piégé. Ça va être un bain de sang, mais il faut que nous les éliminions, à n'importe quel prix.

Je n'ai pas peur. Je me sens en sécurité avec ces filles. Elles sont courageuses et organisées dans les combats. Ce ne sont pas juste des filles qui sont là, avec des fusils : ce sont des soldates, aussi coriaces et rudes que les hommes que j'ai rencontrés.

VENDREDI

La rotation de notre unité sur le front se terminant hier, nous avons eu droit à quelques jours de repos. J'en ai profité pour me rendre à Qamichli, une ville située au nord-est de la Syrie, pour revoir d'anciens amis et faire un peu de shopping. J'avais besoin de tee-shirts et de chaussettes. Les chaussettes syriennes sont bizarres : elles me font horriblement puer des pieds, peu importe le nombre de lavages. Sorxwîn n'arrêtent pas de se moquer de mes pieds qui puent.

J'ai acheté des chaussettes et je suis allée déjeuner avec trois autres femmes des YPJ, deux Suédoises et une Canadienne. J'ai mangé deux hamburgers et j'ai bu une bière. C'était un vrai repas de luxe, comparé au fromage à tartiner. Et c'était seulement la troisième bière que je buvais dans l'année. Les femmes kurdes n'ont pas le droit de boire à cause de leur religion, et on ne peut pas boire devant elles. J'avais l'impression d'être au paradis et je crois que j'étais un peu pompette.

Qamichli est la capitale du Rojava, région autonome kurde en Syrie. Ce qu'on remarque en premier dans la ville, ce sont les photographies d'Abdullah Öcalan, le fondateur du PKK et leader du mouvement pour l'indépendance des Kurdes. Il est détenu dans une prison turque depuis 18 ans ; c'est de cette prison qu'il a mis au point la philosophie sociale et politique qui est à la base de la révolution du Rojava.

C'est pour cette raison que je suis ici. Nous voulons détruire Daech, bien entendu, mais il se passe quelque chose d'autre que la guerre ici : un mouvement anticapitaliste, laïque et écologique se bat pour la libération de la femme. L'école y est obligatoire pour les garçons et les filles, de 7 à 15 ans, quelle que soit leur origine sociale ou ethnique. Une université ouverte à tous a même été construite. Tout en haut, dans les instances dirigeantes, un homme et une femme se partagent le pouvoir.

Dans les YPG et les YPJ, les officiers sont élus par les troupes et les hommes et les femmes se battent côte à côte. Bien sûr, certaines valeurs traditionnelles liées à la culture islamique demeurent : les hommes des YPG et les femmes des YPJ vivent et se battent ensemble, mais mangent et dorment séparément. Les hommes ne peuvent pas montrer leurs avant-bras devant les femmes ; les femmes ne peuvent pas montrer leur décolleté ou leurs jambes.

Après les hamburgers, je suis allée prendre le thé avec des amies kurdes de mon ancienne unité. Nous avons parlé des raisons qui nous ont poussées à rejoindre les YPJ. Xezal*, par exemple, vient de Kobané, une ville où Daech a massacré des centaines de civils en 2014 avant que les YPG ne les chassent l'année suivante. Je lui ai demandé pourquoi elle avait rejoint les YPJ et elle m'a répondu : « Oh, à cause de la guerre à Kobané. » C'est logique : beaucoup de filles dans les rangs des YPJ viennent de Kobané. Mais, plus tard, je lui ai reposé la question et elle m'a donné la vraie raison : sa famille souhaitait la marier de force à un cousin. « J'ai dit à ma famille que je ne voulais pas, mais ils ne m'écoutaient pas, explique-t-elle. Du coup, quand ils ont commencé à arranger le mariage, je me suis enfuie et j'ai rejoint les YPJ. »

C'est un thème récurrent parmi les volontaires kurdes qui sont présentes ici. Si la plupart affirment avoir rejoint les unités en raison d'une bataille précise, les restrictions qu'elles subissent les ont souvent tout autant motivées à rejoindre les rangs des YPJ.

Elles ne fuient pas toutes des mariages forcés, cependant. Amira*, une jeune fille arabe de mon ancienne unité, vient d'une famille pro-Assad dont le village a été pris par Daech l'année dernière. Pour protester contre leurs nouveaux « maîtres », sa petite sœur de huit ans a écrit sur un mur : « Sans notre leader, il n'y a pas de vie possible. » Des soldats de Daech l'ont kidnappée et emportée en haut d'un bâtiment. Là, ils lui ont roulé dessus à plusieurs reprises avec un véhicule, avant de la jeter du toit.

Amira s'est enfuie et a rejoint les YPJ pour se venger.

Les filles kurdes se battent également pour sauver les filles et femmes yézidies kidnappées par Daech en 2014 à Sinjar, en Irak. La plupart sont devenues des esclaves sexuelles. Les histoires que l'on entend sont à glacer le sang : une petite fille yézidie de sept ans aurait été violée par plusieurs commandants de Daech avant d'être finalement échangée contre une cigarette. Ces femmes ne sont rien aux yeux de l'État islamique.

Ma famille me manque terriblement, surtout la nuit. Ça me manque de ne plus parler pendant des heures avec mon père, dans notre maison de Liverpool : on parlait de la vie, de la politique, de tout et n'importe quoi. Et le hachis parmentier légendaire de ma belle-mère me manque les dimanches.

Ma grand-mère me manque aussi, et je me fais beaucoup de souci pour elle. La dernière fois que nous avons parlé, à Noël, elle m'a annoncé la mort de mon grand-père. Nous étions très proches tous les trois. Je me sens vraiment mal, car je n'ai pas pu rentrer pour ses obsèques et ma grand-mère déteste le fait que je sois ici ; et maintenant, elle est toute seule.

En raison d'une loi antiterroriste britannique, la police harcèle ma famille depuis des mois. Ils ont pris leurs portables et leurs ordinateurs et ils les questionnent presque chaque semaine. Désormais, les membres de ma famille ont peur non seulement pour ma sécurité mais aussi pour la leur. Malgré cela, ils savent que je ne suis pas une terroriste et ils comprennent pourquoi je suis ici : ils me supportent dans ma décision.

Je ne peux pas rentrer, pas encore. Et pas simplement parce que je me ferais arrêter si je posais le pied sur le territoire britannique. J'ai un travail à accomplir, et je ne partirai pas tant qu'il n'est pas fait. C'est quelque chose qui nous dépasse, moi et ma famille : c'est la possibilité de voir un monde meilleur. Car il ne s'agit pas d'un simple combat contre Daech. Une fois qu'ils seront vaincus, les YPJ continueront à se battre : contre le fascisme, contre le patriarcat et pour les droits des femmes dans tout le Moyen-Orient.

Est-ce que je veux mourir ? Bien sûr que non. Mais, honnêtement, je ne pense plus à la mort. Je ne pense qu'à la vie. Je crois en cette révolution du plus profond de mon cœur. Et j'espère qu'un jour, nous pourrons nous en inspirer pour mettre en place des changements, pas uniquement au Moyen-Orient, mais dans le monde entier.

*Certains prénoms ont été modifiés.