Life

Avec les gens qui se sont fait tatouer des mèmes

À cause de la nature fragile des mèmes, la blague risque de s'essouffler bien avant l'encre.
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, France
23.10.20
la trollface et Harambe
Photos publiées avec l'aimable autorisation des intervenants.

En ce moment même, il y a au moins 39 personnes qui marchent sur cette terre avec un tatouage de Bébé Yoda, à en croire cet article. C’est parce qu’autrefois – décembre 2019, pour être précis – Bébé Yoda était un mème incroyablement populaire. Il l'est moins aujourd'hui.

Tous les tatouages vieillissent, mais à cause de la nature fragile des mèmes, la blague risque de s'essouffler bien avant l'encre. En même temps, des gens qui sont assez impulsifs pour se faire tatouer des mèmes s'en préoccupent-ils vraiment ? Pour le savoir, j'ai parlé à quelques-uns d’entre eux.

La « troll face » de Christine. Photo publiée avec son aimable autorisation.

La « troll face » de Christine. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Christine, 31 ans, la « troll face »

Les premiers mèmes restent parmi les plus reconnaissables. Aujourd’hui, nous faisons semblant que tout est drôle pour nous distraire de l’actualité, mais un bon mème devrait nous durer des mois, voire des années. Vous reconnaîtrez sans doute le tatouage près de l'aisselle de Christine, 31 ans : un visage de troll macabre et souriant, tiré des rage comics populaires sur Reddit et 4Chan à la fin des années 2000.

« J'étais adolescente quand je l'ai fait, et potentiellement bourrée, explique Christine. Je me fais tout le temps tatouer, je ne sais pas trop pourquoi. » Elle dit qu’« aucune raison réelle » ne l’a poussée au passage à l’acte, mais elle était « insouciante » à l'époque, laissant une amie qui voulait devenir tatoueuse s'entraîner gratuitement sur elle. Ses proches ont trouvé le tatouage drôle, mais tous n'ont pas reconnu le visage, car « à l'époque, tout le monde n'était pas super accro aux mèmes comme aujourd'hui ».

Aujourd'hui, son tatouage ne la dérange pas car il est facile à cacher, même si elle pense qu'elle finira probablement par le dissimuler pour des raisons esthétiques (car il ne va pas avec le reste de ses tatouages). « Je ne regrette pas vraiment mes tatouages car ils sont tous un peu bêtes, je ne les prends pas au sérieux, dit-elle. À l’époque, c'était drôle et nouveau. Je suppose qu’aujourd’hui, je devrais être gênée, mais ce n'est pas le cas », dit-elle en riant.

Le « Left Shark » de Matty. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Le « Left Shark » de Matty. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Matty, 40 ans, « Left Shark »

Il y a cinq ans, lors de la mi-temps du Super Bowl XLIX, un requin maladroit a volé la vedette à Katy Perry et nos cœurs par la même occasion. « Left Shark » était un homme dans un costume de requin de 2 mètres qui semblait absolument incapable de danser en rythme sur la musique. En raison de la popularité du Super Bowl, ce mème a été l'un des premiers à captiver tout le monde, partout, et en tant que tel, il a été immédiatement exploité. En six jours, les avocats de Perry ont envoyé des lettres de mise en demeure à quiconque vendait en ligne des produits non officiels à l’effigie de la mascotte. Mais entre-temps, Matty, 40 ans, s'était fait tatouer le requin sur la cheville.

« Ce n'était pas super prémédité », explique Matty. Parce que son nom de famille est « Clark », il est souvent surnommé « Shark », et un ami tatoueur a plaisanté en disant qu'il devrait immortaliser le mème sur son corps. « Mon pote a dessiné le tatouage et me l’a fait le lendemain. On n'a pas vraiment réfléchi, c'était juste une idée stupide qui est arrivée très vite. » Il estime que le tatouage a pris 15 minutes et a coûté moins de 100 dollars.

« Une fois qu'il a commencé à attirer l'attention, c’est devenu amusant », explique Matty, dont le tatouage a fait les gros titres, a été partagé en ligne par Katy Perry et mentionné dans des talk-shows américains diffusés tard dans la nuit. « Au début, le fait qu’on parle de moi a boosté mon ego, puis j’ai compris que c’était surtout pour se moquer, du genre : "Quel genre d'idiot se ferait un tatouage comme ça ?’’ » Cela ne l'a pas blessé, « mais en même temps, c'est là, sur mon corps ».

Matty dit que le mème s'est rapidement évaporé, mais une demi-décennie plus tard, il considère maintenant le tatouage comme un « souvenir de six semaines vraiment bizarres ». Selon lui, la moitié des gens qui voient le tatouage aujourd'hui le reconnaissent, mais d'autres le voient simplement comme un requin de dessin animé. « Ce requin semblait être la chose la plus importante sur terre pendant une semaine, mais ensuite le monde est passé à autre chose. »

À droite : le tatouage « RIP Harambe » original. À gauche : le tatouage recouvert. Photo publiée avec l’aimable autorisation du sujet.

À droite : le tatouage « RIP Harambe » original. À gauche : le tatouage recouvert. Photo publiée avec l’aimable autorisation du sujet.

Anonyme, 23 ans, « RIP Harambe »

Certains êtres deviennent célèbres post-mortem : Van Gogh, Galilée, Harambe. Si ce dernier ne vous dit rien, Harambe était un gorille de 17 ans qui a été abattu en mai 2016 après qu'un enfant a chuté dans son enclos au zoo de Cincinnati. Le singe est immédiatement devenu un même et le hashtag #RIPHarambe s'est répandu dans le monde entier. Et un jeune étudiant anonyme s'est fait tatouer le gorille sur sa cuisse.

« Mon tatoueur et moi avions tous deux fumé du cannabis », explique-t-il. Une semaine après la mort du gorille, alors qu'il était au salon pour un autre tatouage, le tatoueur lui a avoué qu'il rêvait de faire un tatouage Harambe, et notre anonyme a accepté. « C'était son idée et j'étais tout à fait d'accord, dit le jeune homme de 23 ans. C'était un truc de fête, un gag. »

Pourtant, neuf mois après, l'étudiant a décidé que le tatouage avait « fait son temps ». Il était devenu « stupide » et « pas aussi drôle qu'avant ». Il est retourné voir son tatoueur et a fait recouvrir Harambe d'un stormtrooper. « Je ne suis pas un grand fan de Star Wars, mais l’image avait l'air cool. »

Lorsqu'on lui demande quel conseil il donnerait à quiconque envisage de se faire tatouer un mème, notre ami anonyme répond : « Faites-le. » Il ajoute qu'il serait peut-être préférable de se faire tatouer un mème dans une zone moins visible de son corps pour éviter d'être jugé.

Les tatouages de Daniel. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Les tatouages de Daniel. Photo publiée avec son aimable autorisation.

Daniel, 30 ans, la « robe » et « Damn, Daniel »

De quelle couleur était la robe ? Noire et bleue ? Ou blanche et dorée ? À moins que vous ne soyez bloqué en 2015, il est probable que vous vous en fichiez. Pourtant, Daniel, 30 ans, n'oubliera pas de sitôt ce mème, puisqu'il est tatoué près de son genou.

« Je l'ai fait parce que c'était une discussion tellement frustrante », dit Daniel, qui s'est fait tatouer le lendemain de la découverte du mème. À l’origine, il voyait la robe bleue et noire, mais « un soir, après quelques verres », il l'a vue blanche et dorée (le tatouage représente la robe dans les anciennes couleurs). Comme Daniel travaille dans un salon de tatouage, le tatouage était gratuit.

« Tout le monde a trouvé ça drôle, les seules personnes qui m’ont dit que je le regretterais étaient ignorantes et étroites d'esprit », dit Daniel. Il ne pense pas souvent au tatouage car il n'est jamais vraiment dans son champ de vision, et que son corps est « couvert à 75 % de tatouages ».

Un an plus tard, Daniel s'est fait tatouer un autre même, cette fois-ci en hommage au Vine « Damn, Daniel », une vidéo dans laquelle notre héros éponyme est loué pour ses « Vans blanches ». Daniel (celui du tatouage, pas du Vine) dit que s'il n'a pas de favori entre ses deux tatouages, le deuxième « était moins important car les gens ne détestaient pas autant ce même ».

Daniel s'est fait tatouer « Damn, Daniel » parce qu'il s'appelle Daniel, mais ça, je ne devrais pas avoir à vous l’expliquer. Aussi, il préfère avoir une pièce unique, et il est prêt à se faire tatouer un autre mème si le mème en question est « assez bon », et s'il lui reste assez d'espace sur le corps.

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