Armes internet technologie imprimantes 3D
FGC-9 imprimé. Photo de IvanTheTroll.

Les armes imprimées en 3D seront bientôt près de chez vous

Une nouvelle génération d'activistes œuvre à la diffusion internationales d'armes prêtes à l'emploi, et elle s'en sort extrêmement bien.
02 septembre 2020, 7:09am

C’est évident, ce qui se trame dans la vidéo est illégal. Dans ce qui ressemble à un coin de cave irradié par une lumière blafarde, un homme ganté charge une arme et tire. Un silencieux étouffe les coups de feu. Les gaz de détonation chuintent fort, les balles frappent une vieille marmite en succession rapide, une fumée épaisse envahit l’espace. Comme pour prouver que tout est vrai, le tireur montre les entrailles de l’arme et une vingtaine de douilles de 9mm couvertes de poudre. Une volée de mots rouges frappe l’image : « VIVRE LIBRE OU MOURIR ».

Sur Internet, le tireur se fait appeler JStark1809. Avec l’aide de quelques acolytes, ce jeune homme européen a conçu et fabriqué l’arme de la vidéo avec une imprimante 3D et des pièces disponibles dans n’importe quel magasin de bricolage. Au mois de mai dernier, il en a diffusé gratuitement les plans sur Internet sous le nom de FGC-9, pour « Fuck Gun Control - 9mm ». Contacté par Vice France, il explique : « Mon but est de m’assurer que tous les individus qui disposent d’une connexion Internet [...] puissent fabriquer des armes à feu et des munitions pour se défendre, armer leurs compatriotes et se donner les moyens d’organiser des milices pour combattre les criminels et les tyrans, quels qu’ils soient. »

Le FGC-9 a transformé JStark1809 en célébrité dans la nouvelle génération des activistes des armes à feu imprimées en 3D. Son pistolet-mitrailleur est l’aboutissement d’un mouvement lancé en 2013 par Cody Wilson, le concepteur du tout premier pistolet imprimé en 3D. Cet objet fragile, baptisé Liberator en référence à l’arme conçue par l’armée américaine à l’intention des résistants français pendant la Seconde Guerre mondiale, a prouvé au monde que l’impression 3D avait le pouvoir de rendre obsolètes toutes les lois sur le contrôle des armes à feu. Le Liberator avait beau se briser après quelques coups, il prouvait qu’un monde rempli d’armes « fantômes » était possible grâce aux imprimantes en 3D. Sept ans plus tard, le FGC-9 semble capable de percuter plusieurs centaines de cartouches sans se casser.

Truc de braconnier

Les armes à feu artisanales et leurs activistes sont beaucoup plus vieux que les imprimantes 3D. Des gangs latino-américains aux braconniers du Zimbabwe, de nombreuses communautés ont construit leurs propres engins de mort avec des bouts de bois et de métal pour une foule de raisons différentes : déjouer la vigilance des autorités, gagner sa vie, parfois même survivre. Cependant, il a fallu attendre la fin des années 90 pour qu’un marginal anglais transforme les armes artisanales en objets politiques. Rendu furieux par le passage de lois restreignant considérablement la circulation des armes outre-Manche après une série de tueries de masse, Philip Luty a rédigé un guide permettant à quiconque de fabriquer un pistolet-mitrailleur à peu de frais et sans savoir-faire particulier.

L’objectif revendiqué de Philip Luty était de protéger la liberté des individus en leur donnant la possibilité de se défendre contre les autorités. Une locution latine gravée sur les canons de Louis XIV dit que les armes sont le dernier argument des rois, et donc du pouvoir. Dès lors, dans une démocratie, ce régime politique dans lequel la souveraineté est supposée appartenir au peuple, pourquoi policiers, militaires et hors-la-loi devraient-ils être les seuls récipiendaires de la force qui garantit le pouvoir ? Luty suivait ce raisonnement lorsqu’il a diffusé les plans de son pistolet-mitrailleur avec l’espoir de démontrer l’hypocrisie du gouvernement anglais et l’impossibilité du contrôle des armes à feu. Arrêté par la police avant même d’avoir pu essayer sa création, il sera condamné à cinq ans de prison ferme.

« Jusqu’en 2018, je ne pensais pas qu’un véritable mouvement était né de nos efforts » – Cody Wilson

Cody Wilson a repris cet argumentaire à son compte pour défendre le Liberator en 2013, en lui ajoutant Internet et les imprimantes 3D. Car en diffusant les plans de son Liberator sur le réseau par le biais de son organisation Defense Distributed, Wilson a transformé le débat sur le contrôle des armes à feu en débat sur le contrôle de l’information : pour empêcher la diffusion de son pistolet, le gouvernement américain allait devoir censurer Internet. « Cette bataille va être celle du contrôle contre la liberté – l’état totalitaire, centralisateur, imposant, contre la dispersion et le pouvoir distribué, avait-il alors déclaré. Ils veulent me faire choisir entre un monde avec des armes ou un monde avec un Internet contrôlé, et je choisis l’Internet libre, dès lors je choisis les armes. »

Le patriarche déchu et la nouvelle garde

Comme Luty, Wilson a chèrement payé son audace. Defense Distributed a essuyé de nombreux procès du gouvernement américain. Le site sur lequel l’organisation distribuait les plans du Liberator, DEFCAD, a vite été mis hors-ligne sur décision de justice. Cody Wilson lui-même a disparu de la place médiatique en 2018 après que des poursuites ont été lancées contre lui pour agression sexuelle sur mineur. Dans le cadre d’un arrangement avec la cour, le jeune homme a plaidé coupable de « blessure sur enfant » à condition de pouvoir reprendre ses activités dans le domaine des armes imprimées en 3D. Aujourd’hui, il reprend doucement mais sûrement son rôle dans la communauté.

Contacté par Vice France, Cody Wilson se félicite de sa peine relativement légère : sept années de liberté surveillée, quelques centaines d’heures de travaux d’intérêt général et 1 200 dollars d’amende : « Je me sens chanceux de ne pas être en cage comme M. Assange ou exilé loin de chez moi comme M. Snowden. » Et bien qu’il se refuse à tout commentaire sur ses rapports avec la nouvelle garde des armes imprimées en 3D, JStark1809 et ses compères diffusent largement leurs plans sur la nouvelle mouture de DEFCAD, relancée en mars dernier. « Jusqu’en 2018, je ne pensais pas qu’un véritable mouvement était né de nos efforts, confie-t-il. Désormais, je suis sûr que c’est le cas grâce aux activistes du moment, qui sont résolument anti-état dans leurs orientations politiques et illégalistes dans leur action. »

« Je me suis lancé dans l’impression 3D parce que je voulais acquérir et posséder des armes, ce qui était impossible autrement » – JStark1809

Beaucoup de passionnés ont dessiné des plans d’armes à imprimer en 3D au cours des dernières années, mais ils ont peu fait parler d’eux – probablement à cause de leur absence de revendications politiques. C’est le cas de Yoshitomo Imura, un japonais récemment condamné à deux ans de prison ferme après qu’il a diffusé des vidéos de son design sur YouTube, de [Guy in a Garage] et de son Songbird, de l’étudiant James Patrick et de son revolver calqué sur un design de jouet. Le groupe de JStark1809, Deterrence Dispensed, une référence un peu brutale à Defense Distributed, est autrement plus revendicateur, déterminé et ambitieux.

Ambitieux, parfois vicieux

Deterrence Dispensed a vu le jour en 2018 sous l’impulsion de JStark1809. Fasciné par Defense Distributed, le jeune homme a rassemblé une communauté d’amateurs d’armes à feu et d’aspirants activistes sur Discord. « Je me suis lancé dans l’impression 3D parce que je voulais acquérir et posséder des armes, ce qui était impossible autrement, confie-t-il. Pouvoir obtenir une arme en Europe est très difficile et c’est un privilège, pas un droit, ce qui est absolument intolérable. » Par bonheur, Cody Wilson et son équipe venaient de diffuser le plan d’un châssis de fusil d’assaut de type AR-15. Mais en ouvrant ces plans, JStark1809 n’a pu que constater leurs inutilité : « Le modèle était incomplet et complètement défectueux. » Ses associés et lui-même se sont alors mis en tête de produire les premiers plans en 3D complets de l’AR-15. Ils ont réussi et les ont diffusés « pour toujours » en juin 2020, leur premier coup d’éclat.

Depuis, Deterrence Dispensed a emmené le milieu de l’impression d’armes en 3D vers de nouvelles cimes. Les plans du Liberator de Cody Wilson ont été lancés sur Internet une journée seulement après son premier essai réussi, alors qu’il n’avait été fabriqué qu’avec un seul type d’imprimante et un seul matériau. JStark1809 et ses ouailles ont mis en place un système de contrôle par les pairs qui leur permet de diffuser des composants à la fiabilité établie. Autrement dit, leurs produits peuvent supporter beaucoup plus de détonations.

« L’Europe m’intéresse personnellement, surtout parce que ses lois strictes sur le contrôle des armes à feu représentent un défi technique » – IvanTheTroll

Bien que le FGC-9 soit le chef-d’œuvre de Deterrence Dispensed, les membres du groupe ont réalisé beaucoup d’autres prouesses dangereuses. Le pistolet-mitrailleur lui-même est basé sur un design plus ancien, le Shuty AP-9, qui demandait un canon de Glock pour fonctionner, une pièce illégale presque partout. Soucieux de rendre leur création accessible au monde entier, un membre célèbre de Deterrence Dispensed, IvanTheTroll, a conçu une méthode de fabrication de canon rayé à domicile. Son projet ButWhatAbout: Ammo permet également de fabriquer des munitions de 9mm à domicile grâce à des amorces pour pistolet à clous, un produit légal partout sur le vieux continent.

Demain, le monde ou la prison

« L’Europe m’intéresse personnellement, surtout parce que ses lois strictes sur le contrôle des armes à feu représentent un défi technique », explique IvanTheTroll à Vice. En effet, contrairement aux États-Unis, les pays européen exercent un fort contrôle sur toutes les parties d’une arme : les canons, les « boitiers » et parfois même les chargeurs sont étroitement surveillés et inaccessibles à quiconque ne dispose pas des autorisations nécessaires. « Je tire aussi un peu de motivation du fait que, selon moi, les Européens méritent le droit de se défendre, ajoute Ivan. Mais je comprends que de grandes différences culturelles les éloignent du concept d’auto-défense. Ils préfèrent être à la merci d’un agresseur que de vivre dans une société avec des armes. »

Cet intérêt pour l’Europe risque de coûter cher aux membres de Deterrence Dispensed. En France, par exemple, la fabrication de « matériel de guerre » est punie de sept ans d’emprisonnement et 100 000 euros d’amende – la diffusion de plans ne pourra être punie que plus sévèrement. Un étudiant anglais qui avait eu le malheur d’imprimer une arme en 3D a été puni de trois ans de prison ferme l’année dernière. Les risques de voir sa vie ruinée pour un idéal aussi controversé que la liberté par les armes sont réels.

Pourtant, JStark1809 persiste : « Je suis Européen. Si les autorités savaient quoi que ce soit de mes activités et trouvaient n’importe lequel des matériaux avec lesquels je travaille, je passerais clairement plusieurs années en détention. Je gère cette situation en prenant toutes les précautions possibles pour ne pas attirer l’attention sur mon travail. Je garde le secret auprès de tous les gens qui connaissent mon nom et en dehors de mes activités sur Internet. [...] Je n’ai pas peur pour mon avenir. Je vis pour les mots : vivre libre ou mourir. S’il arrive quoi que ce soit, je serai heureux de tomber au combat plutôt que de vivre à genoux. »

Zéro blague

La meilleure preuve de la détermination de Deterrence Dispensed est sans doute ses canaux de partage : tous les plans, du FGC-9 aux munitions artisanales, sont diffusés sur la plateforme décentralisée LBRY, des sites du dark web ou des réseaux de peer-to-peer. Tout est fait pour que les autorités ne puissent pas entraver leur circulation. Ou comme l’a dit IvanTheTroll sur Twitter après avoir annoncé sa volonté de concevoir des plans imprimables en 3D de tous les éléments contrôlés des fusils d’assaut de type AR-15 : « Telle est la leçon du jour sur les actes politiques réels : faites des choses irréversibles, ne demandez pas la permission pour les faire. »

En plus d’être dangereuse, cette entreprise est coûteuse. Les membres de Deterrence Dispensed sont ses principaux soutiens financiers. « J’ai dépensé plusieurs milliers de mes propres dollars pour mes projets, et ces sommes sont bien loin d’être remboursées par les donations, indique Ivan. Mais je ne me suis pas vraiment lancé là-dedans pour l’argent – je le fais parce que ça me plaît et que je crois en la signification politique de ce projet. » Beaucoup d’autres semblent partager cet enthousiasme : au début du mois de septembre 2020, plus de 15 000 personnes suivaient Ivan sur Twitter.

« Je pense que le succès vient de l’efficacité de nos produits »

Bien que Deterrence Dispensed représente le fer de lance de la nouvelle mouvance des armes imprimées en 3D, beaucoup d’autres sites et communautés marchent avec eux. CTRL+PEW diffuse des plans, des vidéos et des guides pour produire au plus et au mieux ses premières armes à feu. Guns N’ Bitcoins commercialise des vêtements, diffuse des podcasts de « propagande » et organise des événements en l’honneur des armes imprimables en 3D. Quelques sites d’information se font volontiers l’écho de toutes leurs activités.

« Je pense que le succès vient de l’efficacité de nos produits, affirme Ivan. Les fichiers sont testés rigoureusement, ils viennent accompagnés de documentation concernant leur utilisation, nous avons des guides qui se sont révélés très efficaces pour lancer rapidement les débutants. Avant 2018, beaucoup de gens pensaient que la majorité de ce que nous avons accompli était tout bonnement impossible – nous avons souvent dépassé leurs attentes et leurs suppositions. [...] Une partie du succès doit aussi venir du message derrière notre mouvement – un message d’égalité dans l’accès à l’information nécessaire pour fabriquer des armes. Les fichiers sont téléchargeables gratuitement, et le seront toujours. »

Que vous le vouliez ou non, les armes imprimées en 3D seront bientôt partout.

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