travail du sexe coronavirus
Illustration : Eduard Taberner Pérez
Life

En Espagne, le coronavirus n’a pas mis fin au travail du sexe

Trois travailleuses du sexe espagnoles nous racontent comment elles se débrouillent pendant la pandémie.
07 juillet 2020, 7:28am

En Espagne, on estime que l’industrie du sexe emploie 300 000 femmes et génère 4 milliards d'euros par an. Comme beaucoup d'autres pays, l'Espagne tolère le travail du sexe mais ne l'a pas légalisé, laissant les travailleurs du sexe dans un cruel purgatoire juridique : ils doivent payer des impôts, mais ne sont pas reconnus comme employés.

Lorsque le pays est entré en quarantaine en mars, le travail du sexe n'était pas considéré comme un service essentiel et a donc été interdit. Après avoir initialement laissé les travailleurs du sexe complètement dans le pétrin, le gouvernement espagnol a annoncé le 21 avril des mesures d’urgence afin de leur venir en aide. « Aujourd'hui, nous avons étendu notre protection des victimes de la violence sexiste aux femmes qui sont victimes de la traite, de l'exploitation sexuelle et de la prostitution », a déclaré la ministre de l'Egalité, Irene Montero, sur Twitter.

Pour y avoir droit, les travailleurs devaient prouver qu'ils étaient victimes d'exploitation en contactant les services sociaux, ou être identifiés par la police lors de la fermeture des maisons closes. C'est une politique qui exclut ceux qui choisissent ce travail, ou ceux qui n'ont pas les moyens ou les connaissances nécessaires pour demander de l'aide. Lorsque l'Espagne a commencé à assouplir ses restrictions à la fin du mois de mai, j'ai parlé à trois travailleuses du sexe basées à Madrid, qui facturent entre 40 et 700 euros de l'heure, pour savoir comment elles s'en sortaient.

Cristina, 27 ans, est originaire d'Uruguay, mais elle vit en Espagne depuis quatre ans et travaille comme escorte pour deux personnes. « Une parente m'a trouvé un travail de serveuse, alors je suis venue de Montevideo, explique-t-elle au téléphone. Mais j'ai perdu mon travail, et comme je n'avais pas de diplôme ou de formation spécifique, je n'ai pas pu trouver d'autre issue. »

Cristina a travaillé tous les jours depuis que le confinement été imposé à la mi-mars, de sorte que l'assouplissement des restrictions ne l'affecte pas trop. Elle travaille dans ce qu'elle décrit comme une « coopérative sexuelle » dans le quartier chic de Salamanque, à Madrid. « Je facture 80 euros de l'heure », dit-elle. La moitié de cette somme est reversée à la coopérative. « Lorsque le confinement a commencé, certains clients ont cessé de venir, mais ils ont vite commencé à revenir », poursuit-elle.

Comme la plupart de ses clients sont fortunés et vivent sur place, elle pense que les amendes (allant de 600 à 10 400 euros) ne les inquiètent pas. Depuis que les restrictions ont commencé à s'assouplir, la clientèle de Cristina a augmenté par rapport à l’avant coronavirus : « Je suppose que les jeunes reprennent leur routine. Ils sortent boire un verre avec leurs copains et finissent par trouver des prostituées. Les gens aiment vraiment faire ça en Espagne. » Mais il n'est pas facile de faire respecter la réglementation sanitaire dans un bordel. « Vous ne pouvez pas obliger tous les clients à se faire prendre la température à l'entrée, ils ne reviendraient pas. »

En général, Cristina refuse de se rendre chez les clients par sécurité, mais pendant le confinement, un certain nombre de clients riches et importants lui ont demandé de le faire et elle a accepté. « Le client était si important que mes patrons m'ont dit d'accepter le travail et de payer l'amende », dit-elle.

Comme Cristina, Charo* vient aussi d'Amérique latine. Cette Colombienne de 32 ans vit en Espagne depuis une décennie et préfère ne pas dire depuis combien de temps elle est travailleuse du sexe.

Contrairement à Cristina, Charo n'est pas une escorte de luxe qui travaille sur rendez-vous. Elle facture 40 euros de l'heure et travaille dans un bordel moins huppé, entre les quartiers branchés de Chamberí et Malasaña, où les bars à tapas abondent. « La quarantaine m'a ruinée, dit-elle. Là où je travaille, les mecs bourrés venaient le matin sur le chemin du retour d'une soirée, mais bien sûr, maintenant il n'y a plus de fêtes. » « Normalement, mes garçons [comme elle appelait affectueusement ses clients] sortent dans l'espoir de coucher, mais ce n'est plus possible », dit-elle. Charo dit qu'elle a passé son temps dans la maison close, à attendre en vain les clients. « Je suis sans travail depuis le dernier jour où les gens pouvaient sortir faire la fête. En fait, quand tu m'as appelée, j'étais excitée parce que j’ai pensé que ça pouvait être un client », poursuit-elle.

« Un de mes clients réguliers m'a appelée, un homme d'affaires très important de Madrid. Il m'a proposé d’emménager avec lui dans son chalet en échange de 10 000 euros par mois, non déclarés » – Eva

Cela dit, Charo s'inquiète de la sécurité lorsque les clients reviennent. « Mais que puis-je y faire ? se demande-t-elle. Dois-je leur dire de toucher mes seins ou mon cul avec des gants ? Les sucer avec un préservatif ? Ils ne reviendraient jamais. Et mon patron me dirait de ne pas revenir non plus. »

Charo paie pour le traitement de la leucémie de sa mère en Colombie et n'avait pas d'autre choix que de continuer à travailler malgré les conditions. « Ma mère n'a pas reçu d'argent depuis quelques mois et a dû arrêter son traitement. Si je ne veux pas qu'elle meure, je dois prendre des clients. »

Eva est escort de luxe. Elle est assez privilégiée par rapport à la grande majorité des travailleurs du sexe. Cette femme de 35 ans, originaire de Cordoue, dans le sud de l'Espagne, est également artiste, mais à 700 euros de l'heure, le travail du sexe paie les factures. « Le reste du temps, je me consacre à la peinture ou à la sculpture », dit-elle.

Eva, qui avoue être hypocondriaque, a cessé de travailler avant même que le gouvernement ne décrète l'état d'urgence. « Heureusement, j'ai beaucoup d'argent de côté et j’ai pu me permettre de passer quelques mois sans travailler », dit-elle.

Eva est enregistrée en tant que freelance et facture en tant que consultante indépendante. Elle paie également le taux d'imposition le plus élevé. « Je déclare jusqu'au dernier euro que je gagne. Tant que vous continuez à payer, le service des impôts ne se soucie pas exactement de ce sur quoi vous conseillez les gens », dit-elle en riant. Après avoir initialement fermé boutique pendant la période de quarantaine, Eva a reçu une offre qu'elle ne pouvait pas refuser en avril. « Un de mes clients réguliers m'a appelée, un homme d'affaires très important de Madrid. Il m'a proposé d’emménager avec lui dans son chalet en échange de 10 000 euros par mois, non déclarés : il m'a dit qu'il me les donnerait au début de chaque mois à l'avance, dans une mallette. »

La seule mission d'Eva serait de lui tenir compagnie, et de faire l'amour avec lui quand elle en aurait envie. Elle pourrait aussi apporter son matériel d'art et faire ce qu'elle veut de ses journées. Après avoir d'abord hésité, Eva a accepté l'offre. Elle est là-bas depuis début avril. Il s'est avéré qu'elle me parlait depuis son patio. « Dix mille euros par mois pour vivre dans un chalet, dit-elle. Qui refuserait ? »

*Le nom a été modifié.

VICE France est sur Twitter, Instagram, Facebook et sur Flipboard.