Société

Les cyclistes parisiens sont les nouveaux cavaliers de l'apocalypse

Ils me donnent chaque jour un peu plus l'envie d'acheter un SUV.
Paul Douard
Paris, FR
16.9.20
vélo paris gilets jaunes
Thomas SAMSON / AFP

Un certain nombre de choses me donnent envie de voir notre monde disparaître dans nuage atomique. Par exemple, les films de François Ozon, les escape games entre collègues et les gens qui parlent fort à leur fenêtre. Mais depuis le déconfinement et l’envie de vivre autrement, rien ne m’aura plus poussé vers la haine de mon prochain qu’une sonnette de vélo qui s’excite frénétiquement derrière moi, un peu comme des coups de taser cherchant à me faire comprendre dans un morse aléatoire « DÉGAGE CONNARD JE VEUX TE DOUBLER », le tout à 35 km/h sur une piste cyclable large de quinze centimètres et à proximité d’un feu rouge. À force de subir cette agression quotidienne, il m’arrive la nuit de rêver que je propulse cette personne sous un bus de la RATP en souriant.

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Avant que vous vous emportiez d’un commentaire du type « lol encore un automobiliste de droite qui veut une ville pleine de bagnoles », sachez que je suis cycliste et que j’aime les animaux. Je suis donc des vôtres. Moi aussi je veux une ville moins bruyante, moins polluée et réservée aux riches.

Depuis le début de l’épidémie de Covid-19, j’avais pris l’habitude de me balader en vélo – parce que j’aime faire du vélo et que c’est moins pénible que le métro. Et s’il est vrai les cyclistes parisiens se sont longtemps retrouvés tout en bas de la liste des priorités de la ville de Paris, loin derrière les jardins partagés posés sous des lampadaires et les projets de barrières anti-SDF, force est de constater que des efforts ont été faits. Pour faire face à la pandémie sans pour autant empêcher les gens de se déplacer, la mairie a créé de plus grandes pistes cyclables, balisé le sol en vert et fermé certaines rues à la circulation le weekend. À partir de là, je me suis dis, « super ».

vélo cyclistes paris

Thomas SAMSON / AFP

Mais comme à chaque fois qu’un pas en avant se produit dans ce pays, le Français aime tout gâcher et faire cent pas en arrière. Dès lors qu’un cadeau lui est fait, qu’un avantage lui est accordé ou que n’importe quelle parcelle de bien-être se crée pour le bonheur de tous, le Français vient détruire tout espoir d’un monde meilleur. Tel un enfant pourri gâté qui vomit sur votre canapé et rigole ensuite sous les yeux émerveillés de ses parents, le Français dispose du monde qui l’entoure comme un objet qui lui appartient, et oubliant par la même occasion que 60 autres millions de personnes vivent à ses côtés. C'est ainsi que les nouvelles pistes cyclables parisiennes se sont transformées en une autoroute A6 de routiers alcoolisés aussi bourgeois qu’anti-social.

Si les cyclistes n’étaient au départ qu’une bande d’esthètes qui se plaignaient sur Twitter de camionnettes se garant sur leur pistes cyclables, voilà qu’ils sont maintenant une armée de nouveaux adhérents qui ont oublié l’entraînement et se croient en balade dans un joli petit village de Provence. Il est certain que le confinement a amené avec lui des néo-cyclistes, qui en bon piétons parisiens qu’ils étaient jusque-là, n’ont pas encore pris conscience des concepts de sens de circulation, de feux rouges ou encore de mortalité sur la route. Cela donne des choses invraisemblables : un carrefour entier devient une sorte de fourmilières de suicidaires à vélo qui traversent au milieu des bus, les yeux rivés sur leur téléphone, le tout en pédalant comme des hamster cocaïnomanes dans leur roue. Au milieu, je me trouve souvent à me faire conspuer, voire insulter, par la foule de cyclistes pour avoir laissé des piétons traverser.

« Le plus étrange avec ce comportement est qu’il est totalement en décalage avec le profil de ces derniers »

Le cycliste de fin 2020 est une fusion entre tout ce qui se fait de pire dans nos villes : les scooters à trois roues, les trottinettes électriques et les chauffeurs de taxi. Ils veulent toujours être les premiers au feu, ne respectent aucune règle basique de circulation et, si le besoin se fait sentir, lâchent une petite insulte avant de monter sur le trottoir pour gagner quelques centièmes de secondes. Et si jamais vous arrivez à survivre à votre trajet, les propriétaires de vélos électriques viendront vous achever. Étant plus rapides sans avoir à faire le moindre effort, ils ont à cœur de le montrer. Il devient alors banal de se retrouver côte-à-côte avec Jean-Luc, directeur de prod, en pantalon à ourlet et paire de Veja blanche, qui vous signifiera du regard et par ses petits pas pour se faufiler qu’il est prioritaire. Un peu comme si sur la route, la voiture au plus gros moteur avait un droit de passage. Le voilà qui démarre en trombe, suréquipé tel un photographe de guerre au Yémen avec son casque, ses gants de protection et son gilet tactique. Le même genre de mec qui rêve la nuit d’une nouvelle enceinte Bluetooth et d’une gourde isotherme.

Le plus étrange avec ce comportement est qu’il est en total décalage avec le profil de ces derniers. Citadins, friqués et résolument écologistes pour la plupart, ils semblent mettre de côté toutes leurs convictions de citoyen modèle une fois sur leurs deux roues. Comme si « rouler vert » et être écolo les exonèrent du code la route, voire d’être juste sympas.

Certains diront que c’est le charme des Français que de transgresser les règles, que là réside notre liberté. J’ai pourtant du mal à voir un quelconque charme dans cette propension à ne rien respecter et à faire du vivre ensemble un truc aussi agréable qu’une crise hémorroïdaire. Parcourir Paris à vélo est devenu pire qu’en voiture – reléguant presque les automobilistes parisiens au rang de personnes normales. « Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble comme des idiots » disait Martin Luther King, lequel n’a probablement jamais descendu le boulevard Magenta à 18h30.

Dès lors, deux solutions subsistent : devenir comme eux et ne plus en avoir rien à foutre, ou bien m’acheter un gros SUV bien large et polluant pour mettre la climatisation à fond quand je serais au feu, à côté de plein de petits vélos, jusqu’à les faire suffoquer de CO2. Je ne sais pas. Pourquoi est-ce qu’il nous est impossible d’être civilisé dans un cadre si simple que celui de pédaler ? J’ai voulu croire en un monde meilleur où les vélos pourraient circuler librement et être un exemple. Puis je me suis rappelé qui nous étions.

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