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Ode aux piscines Tournesol où la France apprit à nager sans avoir pied

Conçues par l'architecte Bernard Schoeller dans les années 1970, elles ont aidé un paquet de gosses à se familiariser avec la pratique de la natation.
Pierre Longeray
Paris, FR
25.6.21
Piscines Tournesol
Collage Vice. Images via Archipostalecarte.blogspot.com

Au retour des Jeux Olympiques de Mexico en 1968, la délégation française de natation fait la moue. Seul Alain Mosconi a réussi à ramener une médaille, de bronze, sur 400 mètres nage libre. L’été qui suit, deux événements tragiques frappent l’opinion publique française, et font douloureusement prendre conscience des retards en matière de natation dans le pays. Le 18 juillet 1969, 19 enfants âgés de 10 à 13 ans se noient dans un bras de la Loire, à Juigné-sur-Loire. Pile un mois plus tard, le 18 août, 14 fillettes orphelines se noient dans le Lac Léman, lorsqu’un bateau-promenade chavire. 

L’exécutif français confie alors au secrétaire d’Etat à la Jeunesse et aux Sports, Joseph Comiti, une mission : apprendre à nager à la jeunesse française – pour éviter que les drames de l’été 1969 se reproduisent, et que la France arrête d’enchainer les taules lors des compétitions internationales de natation. Or, pour cela, il va falloir construire des piscines couvertes, beaucoup de piscines couvertes. Le projet, baptisé « Mille piscines », est lancé. Rapidement, 400 architectes participent à deux concours visant à proposer des modèles de piscines facilement industrialisables. 

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Piscine Tournesol de Sin-le-Noble. (Crédits: PSS-Archi / Nekobasu)

Bernard Schoeller, alors associé de l’agence d’architecture Arsène-Henry, remporte les deux concours avec une idée de piscine transformable, qui ressemble à s’y méprendre à une soucoupe volante bardée de petits hublots. Composé de larges panneaux qui peuvent glisser les uns sous les autres, le modèle de piscine de Schoeller peut ainsi s’ouvrir de moitié une fois les beaux jours arrivé, et suivre les rayons du sol au fil de la journée – comme un tournesol. L’État est séduit, mais le projet n’est pas simple et cher. Les autorités se rabattent alors sur le deuxième projet de Schoeller où la coupole ne s’ouvre que d’un tiers, la partie exposée au sud, ne permettant plus d’embrasser les rayons du soleil. Mais le nom de piscine Tournesol, lui, reste. 

Dès le début des années 1970 (et jusqu’au début de la décennie suivante), les Tournesols de Schoeller essaiment le territoire français. Jaunes, bleues, oranges ou encore blanches, les soucoupes volantes se posent un peu partout. La première (depuis détruite) atterrit à Roissy-en-Brie en 1972. En une dizaine d’années, 183 piscines Tournesol sont construites dans le pays. D’autres piscines mises au point lors du programme, au noms évocateurs – Iris, Plein-Ciel, Plein-Soleil, Caneton – sont aussi déployées, rappelle l’architecte Julien Béneyt, dans un article très complet dédié aux piscines de Schoeller. 

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Détail d'une piscine Tournesol.

Si les piscines Tournesol ne sont pas les plus représentées – supplantés par les 196 piscines Caneton – dans le programme Mille Piscines (qui s’achèvera finalement à 547), ce sont elles qui resteront sans doute le plus imbriquées dans les mémoires des petits apprentis nageurs. Des vestiaires modulables aux hublots obstrués par la buée les soirs d’hiver, nombres d’écolières et écoliers ont appris à nager dans une Tournesol, symbole des Trente Glorieuses. 

Si l’installation standardisée des piscines Tournesol a permis son déploiement rapide pour répondre aux exigences du plan gouvernemental, sa durée de vie prévue n’était que d’un quart de siècle, comme l’annonçaient les promoteurs du projet, indique Julien Béneyt. À cause de sa conception largement plastique, elle vieillit relativement mal, et les municipalités font peu à peu le choix de les remplacer par d’autres modèles plus récents et moins gourmands en énergie – l’architecte parle de « passoire thermique » et avance le chiffre de 120 000 euros annuels en coûts de fonctionnement. Sur les 183 Tournesols qui ont poussé dans l’Hexagone, difficile de savoir combien sont encore accessibles – certaines désormais abandonnées étant devenues des destinations d’urbex. 

Mais, certains passionnés continuent de vouer aux piscines Tournesol une sorte de doux culte, comme le joli compte Instagram, baptisé « L’affaire Tournesol », où sa propriétaire fait le tour de France pour « partir à la rencontre des cousines de ma piscine d'enfance, par goût du chlore et des petits carrelages ». Ou encore le blog « Architectures de Cartes Postales », dont la catégorie “Piscines Tournesol” est largement fournie et permet de voyager au temps d’une architecture où le plastique ne faisait pas peur.

D’autres s’échinent à essayer de les sauver ou les moderniser, comme plusieurs cabinets d’architectes qui ont redonné une seconde vie aux Tournesols de Blois, Sens, Grigny ou encore celle Lingolsheim, dans la banlieue de Strasbourg, qui ressemble désormais plus à une carapace de coccinelle qu’à une soucoupe volante. Autant d’hommages rendus à Bernard Schoeller, qui s’est éteint l’année dernière à l’âge de 90 ans.

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