M.I.A. a toujours des comptes à régler

M.I.A. a toujours des comptes à régler

Le New York Times, Black Lives Matter, le Brexit, les élections, les pop stars... La pré-retraite de Maya s'annonce agitée.
27.9.16

(Toutes les photos sont de Francesca Allen)

Mathangi « Maya » Arulpragasam a annoncé que A.I.M. sera son dernier album. Elle a également dit en avoir assez de se battre contre le monde entier, assez d'être une agitatrice. Il y a quelques mois, elle expliquait que ce cinquième album serait plus personnel, moins agressif. Elle expliquait aussi qu'après des années à consacrer sa musique à la lutte, elle en avait marre de lutter. A.I.M. est sorti, et maintenant, voilà, c'est fini.

Cela peut paraître étrange pour une artiste dont on célèbre l'activisme acharné, les visuels et les opinions tranchés depuis 15 ans. Elle a fait la couverture d'à peu près tous les journaux et magazines pertinents du monde, les abreuvant de déclarations provocantes pour tenter de changer notre façon d'aborder certaines des plus grandes questions de l'ère moderne : le terrorisme, la sécurité, l'immigration, l'activisme – tout en remettant souvent en cause la vision occidentale dominante. Même ses apparitions scéniques les plus célèbres – quand elle a affiché son ventre de femme enceinte aux côtés de Kanye West pour les MTV Video Music Awards, ou qu'elle a fait un doigt d'honneur au Superbowl avec Madonna – sont devenus des moments clés de la pop culture, à l'opposée de la conception de ce qu'une grande pop star féminine devrait faire ou ne pas faire.

Mais ses critiques lui ont aussi valu des ennuis. Elle est toujours sous le coup d'une interdiction de territoire aux États-Unis, malgré le fait que son ex-mari y vive et que leur fils, Ikhyd, rende régulièrement visite à son père ; la NFL ainsi que le PSG​ ont intenté des actions en justice contre elle, et elle a essuyé des accusations de terrorisme de toute part, émanant de rappeurs du Sri Lanka, son pays d'origine, ou de chaînes comme Fox News. On comprend mieux pourquoi la chanteuse de 41 ans en a eu assez, pourquoi une vie à l'écart lui semble désormais plus attrayante que les projecteurs.

C'est pourquoi, alors que j'étais en route pour l'hôtel de Shoreditch où je devais la rencontrer, j'imaginais le genre de conversation que nous allions avoir : une sorte de rétrospective sur les hauts et les bas de sa carrière, des explications sur sa prise de distance, sur son nouveau disque qui semble éviter la provocation en privilégiant les blagues et les rimes volontairement wack. (Sur « Freedun », morceau qu'elle a enregistré avec Zayn Malik, elle rappe « I'm a swagger man, rolling in my swagger van, from the People's Republic Of Swaggerstan » [J'ai le swag, je tourne dans ma swaggomobile, de la République Populaire du Swaggystan]). Je pensais que nous allions parler du statut dont elle avait toujours rêvée : une pop-star globale, sans frontières, sans pays, connue aux quatre coins du monde.

Alors on a commencé par parler du tournage du clip de « Freedun » dans l'Himalaya, mais je voyais qu'elle avait un truc en tête, et que ça n'avait rien à voir avec son nouvel album ou la possible fin de sa carrière musicale, elle m'a alors amenée sur le terrain de la crise des réfugiés…

Noisey : Ça fait un an que la photo d'Alan Kurdi, le petit garçon de trois ans retrouvé noyé sur une plage de la Méditerranée, a été prise. Après ça, il s'est passé à peu près un mois pendant lequel on tombait sur des portraits larmoyants de réfugiés, dans le Sun ou ailleurs, et on a eu la brève impression que le monde entier était soudain empli de compassion.
M.I.A : Et puis on a retourné notre veste et on a choisi le Brexit.

Qu'est ce que ça veut dire, d'après toi ?
Je n'en ai aucune idée. Comment l'Angleterre a-t-elle pu prendre cette décision ? Ça aura des conséquences bien pires pour le pays que s'ils laissaient rentrer 100 000 personnes.

Est-ce que le résultat de l'étude menée par la Joseph Rowntree Foundation, qui a montré que la majorité des gens s'étant prononcés en faveur du Brexit étaient issus de la classe ouvrière, t'étonnent ?
Eh bien oui, parce que ce sont eux qui doivent vivre avec les migrants.

Oui, mais ils viennent souvent de villes dans lesquelles il n'y a pas beaucoup d'immigration. À Londres, où la population immigrée est très importante, les gens ont voté contre le Brexit.
C'est vrai.

Pourquoi penses-tu que les gens ont peur ?
Parce qu'on les a menacé d'installer de nouveaux migrants dans leurs quartiers. Tout ça se basait sur des théories qui ne se réaliseront pas vraiment. Tu peux y mettre tout ce que tu veux, ce n'est pas vrai. La réalité de ces 65 millions de personnes, c'est que ce sont eux, les esclaves modernes – c'est eux qui vont se taper les boulots de merde, ils n'auront pas leur mot à dire sur quoi que ce soit, on les traitera comme de la merde. Ce sont eux, les vrais opprimés, et c'est eux qui feront tourner nos usines et tout le reste, et ce sera probablement eux qu'on enverra faire la guerre.

« Arrêter la musique » est une bonne astuce marketing, c'est connu ; une façon de faire monter la sauce avec quelques concerts d'adieu, avant de revenir cinq ans plus tard et faire payer les places deux fois plus cher, façon LCD Soundsystem.Je n'ai jamais pensé que MIA succomberait à ce genre de techniques, ayant passé toute sa carrière à s'opposer de manière très virulente à toute stratégie de marketing traditionnelle, quelle qu'elle soit. Mais rien chez elle ne donne l'impression qu'elle soit prête à arrêter de se jeter dans la grande mêlée de la politique. Elle a les yeux qui brillent, et on voit clairement qu'il y a des choses dont elle ne veut pas démordre, des choses qui occupent son esprit depuis une éternité, des choses sur lesquelles je ne lui pose pas de questions, mais dont elle veut désespérément parler.

« C'est étrange », me répond t-elle quand j'émets l'idée que je n'ai pas en face de moi la nouvelle MIA, plus tendre, qu'elle nous avait annoncé, « parce que je n'ai pas envie de parler de ça, mais en même temps, j'ai l'impression que je dois le faire parce que personne d'autre ne le fera. Pour protéger certaines idéologies, on m'a interdit de parler de politique ou de choses importantes à mes yeux. »

Je la regarde, légèrement incrédule – je ne crois pas qu'on puisse trouver une seule interview dans laquelle MIA ne traite pas un président de terroriste ou ne s'exprime pas en faveur d'une révolution. « Euh, quand est-ce qu'on t'a empêché de parler de politique ? », lui dis-je.

« Par exemple, quand j'ai mis les choses sur la table, dans mon disque Maya, les gens me sont tombés dessus en masse à cause de ça. Je devais faire un truc avec le New York Times, avoir un gros article… »

Voilà une des choses dont Maya semble vouloir parler à tout prix aujourd'hui : cette fameuse interview qu'elle a donné au New York Times. La journaliste, Lynn Hirschberg, avait fait passer MIA pour une imposteur, dépassée par la situation, qui s'inventait des origines, avait des opinions politiques inconsistantes, et vivait une vie bourgeoise tout en prétendant représenter les pauvres du monde entier. Elle suggérait que MIA était une pop star correcte, mais qu'elle ne savait pas vraiment de quoi elle parlait quand il s'agissait de problématiques plus vastes. Quand cet article est sorti, Maya a réagi en tweetant le numéro de téléphone de la journaliste, pour que ses fans puissent se venger à sa place. C'était il y a six ans, et cela semble encore la hanter. Elle l'évoquera au moins encore une demi-douzaine de fois.

« L'idée de cet article, c'est de dire qu'on peut s'ouvrir à 'l'autre' seulement s'il n'y a pas de politique dans l'équation. Et s'il y en a, alors il faut juste l'exclure, et construire un mur. Je trouve que la pop évolue dans un univers bizarre, à s'obstiner à ne pas vouloir parler des problèmes du monde. »

J'avance l'idée que les choses sont plus compliquées que ça, dans la mesure où ces dernières années, la place de la politique dans la pop music semble avoir évolué jusqu'à occuper le premier plan. Les artistes les plus influents sont plus engagés dans certaines luttes qu'ils ne l'étaient il y a dix ans. Des superstars comme Kanye et Beyoncé s'expriment régulièrement sur les luttes raciales et politiques, et pas seulement sur le mode bien-pensant du « faites des dons aux bonnes oeuvres », mais en défendant des opinions radicales sur les privilèges et les injustices en Amérique.

« L'Amérique se prépare aux élections, on ne t'autorise donc qu'à parler de sujets qui figurent dans les programmes » rétorque-t-elle. « On peut parler d'immigration si ça va dans le sens de Trump, on peut parler de féminisme si ça va dans le sens d'Hillary, on peut parler d'oppression si ça implique que ceux qui se sentent oppressés en Amérique donnent leur vote à celui ou celle qui en parle – la voix de qui que ce soit en dehors des campagnes électorales n'a pas vraiment de poids, c'est là où je voulais en venir. »

Mmm, le mouvement Black Lives Matter, par exemple, vise justement à faire entendre à une population que le système politique et la justice abusent depuis des lustres. Et même s'il possède un aspect politique, on peut difficilement dire que c'est le genre d'activisme destiné à gagner des voix.

Mais les déclarations de Maya, je m'en rends rapidement compte, doivent être prises plus qu'au pied de la lettre. Quand elle dit « C'est là où je voulais en venir », elle ne parle pas de son opinion, là, maintenant, pendant cette discussion. Elle parle de son opinion d'il y a cinq mois, au moment où elle donnait une autre interview au Evening Standard. Et je réalise que depuis peu, elle a autre chose en tête, la fureur déchaînée par ses propos et son exclusion du line-up de l'Afropunk festival qui en a découlée.

Quelques explications : plus tôt cette année, elle était programmée en tête d'affiche du premier festival Afropunk de Londres. Calqué sur le célèbre festival de New York, celui-ci rassemblait des artistes noirs d'horizons aussi divers que SZA, Kwabs, Akala et Loyle Carner. Quelques semaines avant, elle donnait une interview au Evening Standard dans laquelle elle déclarait :

« Je trouve intéressant qu'en Amérique, le seul problème qu'on a le droit d'aborder est Black Lives Matter. Pour moi, ça n'a rien de nouveau – Lauryn Hill en parlait dans les années 90, ou Public Enemy dans les années 80. Est-ce que Beyoncé ou Kendrick Lamar pourraient lancer un mouvement qui s'appellerait Muslim Lives Matter ? Ou Syrian Lives Matter ? Ou juste dire que la vie d'un gamin du Pakistan compte, elle aussi ? Voilà une question plus intéressante. »

Maya s'est évidemment pris une volée de critiques, dont certaines provenaient d'activistes du mouvement Black Lives Matter qui taclaient son ignorance au sujet des conflits raciaux en Amérique. Peu après la publication de l'entretien, l'Afropunk festival l'a retiré de l'affiche, avançant qu'ils voulaient faire leur premier festival londonien « du mieux possible », et après avoir discuté avec « l'artiste et la communauté », ils avaient tranché : il était plus sage de déprogrammer MIA de l'affiche.

Les critiques se résumaient au fait qu'elle était une femme britannique d'origine sri-lankaise. Elle n'avait donc aucun droit de commenter la lutte des Afro-Américains, ni de se faire la représentante du combat des musulmans ou des Syriens. MIA l'avait compris différemment, en tweetant qu'on l'avait invité à « s'occuper de ses affaires », tout en concluant : « Mais il n'y a pas d'affaires qui tiennent pour 65 millions de réfugiés dont on bombarde les affaires ! »

**Noisey : Où est-ce que tu voulais en venir, avec les commentaires que tu as fait dans ton entretien avec *l'Evening Standard ?*
M.I.A : On considère ça cool de parler de problèmes de politique intérieure en ce moment, parce qu'on peut facilement établir un lien avec les élections, et on ne peut parler d'immigration que d'une certaine manière seulement. Je n'aime pas que les gens disent « il faut que les Syriens deviennent des pop stars syriennes aux États-Unis pour pouvoir parler de la Syrie », parce que ça n'arrivera jamais. Comment ça se fait que personne ne parle de ça ?

Comment ça ?
Comment ça se fait que personne ne dénonce le manque de voix d'outsiders dans le paysage de la pop culture en Amérique ? Tous ceux qui m'ont critiqué ont zappé toute cette partie du débat. Si tu prends la pop aux USA, tu prends les 15 artistes les plus gros, il n'y en a pas un – à part Adele et Coldplay – qui ne soit pas Américain. Et encore, Adele et Coldplay sont Blancs, et Britanniques. Alors comment tu veux que qui que ce soit d'autre puisse prendre la parole et parler de ce qui le concerne ?

Mais c'est ce rôle là que tu as joué ces dernières années ?
Je suis la seule, et j'en ai marre qu'on me dise de la fermer et de parler uniquement de ce qui me concerne. Ce serait agréable, ce serait même un putain d'énorme privilège de n'avoir qu'à parler  des Tamouls, mais à l'heure qu'il est, je dois parler des Tamouls, des Pakistanais, des Syriens, et aussi des Cambodgiens. Je porte déjà un énorme poids sur mes épaules. Mais ce n'est pas parce que je parle de ces choses-là que je ne suis pas consciente des luttes qui ont cours en Amérique. J'aimerais soutenir la communauté LGBT, et la communauté noire, et la communauté latino – j'arrive encore à m'identifier à leur cause. Et c'est aussi parce que je ne viens pas des Etats-Unis que je vois où sont les injustices.

On pourrait dire qu'un Syrien est mieux placé pour parler du combat des Syriens.
Comment les gens peuvent dire ça, alors qu'il n'y a aucune opportunité pour un Syrien de devenir une icône pop aux États-Unis, car on n'a pas mis en place de tribune politique dans la pop music pour que ces gens puissent prendre la parole et débattre de ces problèmes. C'est ce qu'on voit clairement dans l'article du New York Times, quand ils m'ont délibérément dit de fermer ma gueule avec mes propres opinions, et expliqué que je serais une pop star si seulement j'arrêtais de parler – ils m'ont répété ça depuis des années ! Et j'ai choisi de ne pas le faire.

Est-ce que tu as remarqué qu'au-delà de cet article, les gens te conseillaient de rester tranquille ?
Regarde tout ce que j'ai dû faire… Prends les autres pop stars : ils ont juste suivi le parcours classique pour devenir une pop star. Je suis devenue une pop star après avoir été une immigrée. Je suis arrivée en bossant 23 heures par jour, j'ai fait mes propres designs, j'ai cousu mes propres fringues, j'ai fait mes propres beats, et j'ai écrit mes propres raps. Mon identité est constituée de plein de communautés, de gens, de sons, d'expériences, de couches différentes. Au début, quand je suis arrivée, les gens disaient « Mais putain, c'est quoi ton genre ? » Ils n'arrivaient pas à me caser, que ça soit dans la world music, le rap, ou le R&B.

C'est moi qui aie dû créer ma propre catégorie. J'ai dû devenir une artiste aguerrie, qui sait faire de la musique, mais qui a aussi une opinion politique et qui peut parler de choses difficiles, alors que tout le monde s'évertue à me traîner dans la boue. J'ai dû faire preuve de résilience, et je me suis affiliée à une vraie révolution, dans laquelle les gens meurent pour de vrai, alors qu'on continuait à me traiter d'imposteur. On m'a dit qu'on ne pouvait pas vendre mon disque chez HMV parce qu'il contenait trop d'influences bizarres, et qu'il n'appartenait pas à un genre particulier…

Mais ils vendent tes disques chez HMV. Donc tu as fini par gagner.
Finalement oui ! Mais c'est exactement ce genre de choses que j'ai l'impression de devoir défendre. Ma musique est un mélange de toutes ces communautés. Un Blanc m'a dit ceci, un Noir m'a dit cela, un Indien m'a dit autre chose, et j'en ai fait une phrase – c'est possible. C'est à ce point littéral.

Mais ce n'est pas vraiment l'ambiance du moment, dans la culture populaire ; l'idée, c'est plutôt qu'on peut seulement parler des luttes qui concernent notre culture et nos origines, et jamais du reste.
Ça crée tellement de clivages. Je n'ai jamais fait ça, et ce n'est pas mon projet.

Quel est ton sentiment à ce sujet ?
Eh bien, ce débat qui veut que seuls les Syriens devraient être autorisés à parler de la Syrie, il ne fonctionne pas, parce qu'on ne considère pas les choses dans leur intégralité : le terrain de jeu est américain. On a un terrain de foot, et ce terrain se trouve EN Amérique. Pas au milieu de l'océan Pacifique, entouré par cinq continents différents, dans un espace neutre. [À ce moment-là, Maya se met à dessiner un terrain de foot et à expliquer quelle partie appartient à quels artistes.]

Donc, quand tu as fait ces déclarations sur Black Lives Matter qui ont déclenché tout ça…
Je me suis dit, « OK, c'est bon, je la ferme, vous avez gagné. À partir de maintenant, je ne parlerai plus que des Tamouls, mais combien de joueurs syriens allez vous faire rentrer sur le terrain cette année ? » Même quand on me juge, c'est du point de vue privilégié d'un Américain. Et ne dites pas que vous n'avez pas bénéficié de certains de ces privilèges, en comparaison à un gamin syrien, ou un gamin en Thaïlande qui bosse dans une usine, tu vois ce que je veux dire ? Par rapport à eux, même si tu viens de Compton, tu as quand même plus de privilèges.

Si tu as un ressenti si fort, alors pourquoi tu t'arrêtes ? Au cours de la conversation, tu m'as dit « je suis la seule à faire ça, et je dois continuer », mais aussi « j'abandonne, j'arrête, vous avez gagné. » Les deux ne s'accordent pas vraiment.
Je veux m'en aller !L'idée, c'est : je m'en vais, mais s'il vous plaît, laissez cinq autres réfugiés devenir des pop stars. Si vous dites que tous ces gens différents doivent devenir célèbres pour qu'on parle de leur pays, alors je vais observer tout ça, putain. Je vais bien observer que la prochaine fois que vous décernerez des awards, il y en aura un pour un jeune syrien. J'ai mené cette lutte pendant 15 ans, et je vais m'assurer que vous allez laisser des Syriens percer, ou des Libyens, ou des Yéménites. Et puis je vais aussi observer ce qu'il se passera la prochaine fois qu'on fera exploser des mines en Afrique, pour être sûre que ces petits Africains auront les mêmes opportunités que les jeunes en Amérique, par rapport à leur couleur.

Les gens peuvent avancer que Maya ne comprend pas la nature et l'histoire des conflits raciaux en Amérique, ils peuvent avancer que différents groupes opprimés ne doivent pas forcément exister en opposition les uns aux autres, mais plutôt faire partie du même mouvement. On pourrait remettre en question le concept flou du « ils », ceux qui la descendent en permanence, et la façon parfois simpliste dont elle considère des combats complexes.

Mais il y a du vrai dans ce qu'elle dit. Si nous décidons que seuls les gens qui ont l'expérience directe d'une cause sont autorisés à en être les seuls portes-paroles, alors on ferait mieux de faire en sorte qu'un maximum de réfugiés de la guerre en Syrie deviennent célèbres, sinon quoi on risque de n'entendre parler que des combats qui ont lieu devant notre porte. Qui était la dernière pop star palestinienne ? Où sont les acteurs syriens célèbres qui peuvent légitimement parler des complexités de la guerre civile ? Il y a un chemin long et ardu à parcourir avant de pouvoir raconter sa propre histoire – en Amérique notamment, où cela peut prendre des générations avant qu'un immigré soit capable de s'élever sur l'échelle sociale et d'atteindre un stade où il pourra partager son expérience personnelle. En attendant, peut-être que disposer d'un courageux porte-étendard ayant la volonté de faire entendre ces voix au grand public est un bon « deuxième meilleur choix », plutôt que de n'entendre aucune voix du tout.

Noisey : Est-ce que tu voudrais mener ce combat d'une autre manière, même si tu arrêtes la musique ? Il est peut-être temps d'enfiler un costard et d'aller en parler à la télé.
M.I.A : Non – je ne peux en parler qu'en tant que musicienne, et je ne peux en parler qu'en tant que musicienne qu'on a fait chier à ce sujet il y a cinq ans. Voilà pourquoi je pense qu'il est important de mentionner le contexte dont je suis issue. Si tu lis cet article du New York Times, tu lis : « Elle ferait une super pop star si elle ne parlait pas de politique. » En fait, on me dit exactement le contraire aujourd'hui. Maintenant, on me dit que c'est cool que les pop stars parlent de politique, on me dit « pourquoi tu ne parlerais pas de ce qui te concerne ? » Je l'ai fait, et les gens se sont foutus de moi et m'ont dit « ma grande, si tu pouvais la fermer et enfiler une paire de talons hauts et faire des pas de danse, tu serais géniale. »

Je ne me lancerai jamais dans la politique. Pourquoi je ferais ça ? Ce n'est pas réel. Ce n'est pas suffisamment réel pour moi. Je préférerais monter une société de taxi que de me lancer dans la politique.

Sam Wolfson a un doute sur la viabilité d'une société de taxis en 2016. Il est sur Twitter.